illustration Fred Sochard
Accueil > Société | Par Marion Rousset | 13 avril 2015

Vie privée, veut-on trop la protéger ?

À l’heure où les réseaux sociaux incitent à s’exposer et au moment où le projet de loi sur le renseignement est examiné à l’Assemblée, retour sur les bouleversements de la notion de vie privée et les paradoxes de sa protection.

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Extrait du dossier "Pourquoi nos données intéressent", dans le numéro hiver 2015 de Regards, que l’on peut commander dans notre boutique en ligne.

* * *

L’affaire Snowden a eu l’effet d’une bombe. Après la révélation d’une surveillance mondiale orchestrée par une agence de renseignements américaine, la machine s’est emballée. Des stars qui se font pirater leurs photographies intimes, des paparazzi qui utilisent des drones pour atteindre leurs proies, Barack Obama qui se sert des outils du Big Data, capables de traiter d’énormes volumes de données, pour définir des arguments susceptibles de convaincre les abstentionnistes…

Le lien entre toutes ces affaires ? On n’aura jamais autant parlé de protéger la vie privée. Au point qu’en mai 2014, la Cour de justice de l’Union européenne a obligé Google à instaurer un "droit à l’oubli" qui permet aux internautes de remplir un formulaire en vue d’obtenir le déréférencement de certaines informations les concernant. Et, côté américain, des dispositifs ont été mis en place par Google et Apple pour mieux protéger les données des utilisateurs de téléphones portables fonctionnant avec les systèmes d’exploitation iOS ou Android. Un rétropédalage en phase avec l’air du temps. Après avoir rêvé à son quart d’heure de gloire, le moment serait donc venu pour chacun de fantasmer sur quinze petites minutes d’anonymat ?

Privé-public : une frontière… personnelle

Un objectif mal garanti, à l’ère de réseaux sociaux autorisant une mise en scène de soi sans précédent. À commencer par Facebook qui offre la possibilité à quiconque le souhaite de poster ses clichés personnels, d’exposer ses goûts, de raconter son quotidien à des milliers d’inconnus. Au troisième trimestre 2014, ils étaient un milliard et des poussières à utiliser ce site d’échanges chaque mois, dont 864 millions quotidiennement. Et au fond, quel est le problème ? « Un individu libre et autonome a le droit de publier de son propre fait des informations sur ses idées politiques ou sa vie culturelle. Personne ne peut définir à sa place ce qui est privé et ce qui est public, explique le sociologue Dominique Cardon. Mais cette tendance sociale à poser le débat sur les données personnelles en termes de liberté d’expression peut être très naïve. On sait par exemple que Facebook revend à des entreprises des données à l’origine destinées aux “amis”. » Pas vraiment un détail. « Il faut toujours se poser la question de qui surveille et pas seulement de qui se montre. »

Qui surveille, donc ? Les voisins, copains, collègues, employeurs présents et futurs – une galaxie hétéroclite, semblable à un village à l’ère du Web 2.0, sous l’œil de laquelle l’internaute évolue. Mais aussi quantité d’organismes privés. Les informations collectées sur Internet à des fins publicitaires représentent un formidable trésor pour les entreprises qui bombardent leurs cibles d’e-mails, de sms et d’agaçants pop-up qui surgissent sans prévenir sur l’écran. Last but not least, un autre type de contrôle qui avait su se faire oublier a refait surface récemment : les fichiers de l’État. Le témoignage d’Edward Snowden sur l’espionnage à grande échelle mis en place, avec la complicité des géants du Web, par la National security agency (NSA) a remis cette question à l’ordre du jour. Et réveillé des angoisses enfouies.

Perte de confiance dans le réseau

Ainsi, la protection des données et le respect de la vie privée constituent des enjeux importants pour 98 % des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage réalisé par OpinionWay en 2013. « Le climat a changé. Les gens disent qu’ils ont peur d’être surveillés et leur crainte colore la manière dont ils utilisent Internet : la confiance dans le réseau, qui était autrefois un lieu où ils se sentaient libres, a diminué. Il n’empêche que subsiste un décalage entre les pratiques et les représentations, car les internautes s’empressent par ailleurs de tout raconter sur Facebook », reconnaît Dominique Cardon. C’est là un paradoxe qui est souvent relevé. Les individus, qui n’hésitent pas à piocher dans leur portefeuille privé pour se donner une existence numérique, n’ont pourtant jamais été aussi sensibles à l’idée de se préserver contre le marché et l’État.

À raison ? Pour le journaliste Jean-Marc Manach, auteur de La vie privée, un problème de vieux con ?, tout n’est pas à mettre au même niveau : « Le fichage publicitaire ne fait pas beaucoup de dégâts et Facebook non plus. Avec les réseaux sociaux, peu de gens sont virés et beaucoup trouvent du boulot ! » En revanche, quand des administrations comme la police, la sécurité sociale, Pôle emploi ou les impôts mettent le nez dans l’intimité de chacun, les conséquences sont autrement plus préoccupantes. « Il y a un million de personnes dont l’emploi est conditionné par le fait de ne pas avoir été suspecté, or une personne sur six est fichée comme mise en cause dans une affaire de police judiciaire », précise-t-il.

Un tel dispositif est d’autant plus préjudiciable que le taux d’erreur y semble élevé, soit que les personnes aient été inscrites comme coupables au lieu de victimes, soit que la décision de non-lieu, de relaxe ou de classement sans suite n’ait pas été précisée dans le document. Dans une société où tout est automatisé, un simple couac dans l’enregistrement ou la mise à jour des bases de données et voilà des personnes privées d’emploi, d’allocations chômage ou de RSA.

Le spectre de Minority Report

Et encore, ce n’est rien au regard des États-Unis, où la révolution du Big Data est bien plus avancée qu’ici. Ce nouveau domaine, qui mobilise des technologies pour exploiter l’océan d’informations générées par l’usage d’Internet et toutes les transactions électroniques, ou produites par les administrations, les entreprises et les individus, constitue là-bas une manne pour les banquiers, les assureurs, les fournisseurs d’électricité et autres organismes. Ou comment conditionner l’octroi d’un crédit, par exemple, au profil établi grâce à des start-up qui scrutent les comportements des emprunteurs potentiels sur Ebay, Amazon ou Facebook.

Quid de la surveillance au sommet de l’État ? « Le problème que posent ces fichiers relève moins d’Orwell que de Kafka », estime Jean-Marc Manach. Loin du spectre de Big Brother, le but n’est pas de passer au crible la vie de tout un chacun. « Il n’empêche que pour trouver l’aiguille, il faut commencer par nettoyer l’ensemble la botte de foin », précise le journaliste. Une pêche hasardeuse dans la mesure où les réseaux terroristes, pédophiles, criminels se terrent en général dans le "Web caché" baptisé DarkNet. Et qui peut déboucher sur des malentendus plus ou moins cocasses. Comme cette famille de l’Oklahoma visitée par le FBI pour avoir entré sur Internet les expressions « bombe à gaz » et « sac à dos », alors qu’elle programmait d’aller camper pour les vacances ! Nettement moins drôle, la police de Chicago établit d’ores et déjà des listes de criminels en puissance qui ne sont pas sans évoquer une réplique culte du film de Spielberg Minority Report : « Vous êtes en état d’arrestation pour le futur meurtre de Sarah Marks ! »

Le débat n’est pas neuf. En tout cas en France où tout commence en 1974, lorsque le quotidien Le Monde révèle l’existence d’un projet inquiétant dans un article intitulé « Safari ou la chasse aux Français ». L’idée de l’État était alors de créer un supercalculateur capable de connecter entre elles des bases de données nominatives de l’administration française, notamment de l’Insee. Un scandale éclate, l’affaire tourne court, une commission d’enquête parlementaire est lancée. Dans la foulée, est votée la première loi Informatique et Libertés, en 1978, qui règlemente la pratique du fichage. Le but : instituer un garde-fou contre les dérives d’une informatisation mal maîtrisée qui porte atteinte à la liberté individuelle ou publique. « Cette législation visait à protéger les individus de grands fichiers établis à leur insu. La différence, c’est qu’aujourd’hui les gens participent eux-mêmes à ce fichage », analyse Jean-Marc Manach.

Un risque d’effacer la mémoire

Si la loi française constitue donc un rempart, pas sûr que ce soit suffisant. En complément de ce dispositif, Google s’est ainsi vu contraint d’étudier les demandes de déréférencement formulées par de simples citoyens. À l’automne, la multinationale recensait environ 144.000 requêtes, parmi lesquelles celle d’un pianiste croate vexé par une mauvaise critique qui réclamait le retrait de celle-ci ou encore d’un professionnel de la finance qui espérait la suppression de liens vers des pages mentionnant son arrestation et sa condamnation pour des délits financiers. In fine, c’est à l’opérateur privé de décider (ou non) d’effacer les URL afin que les sites litigieux ne fassent plus partie des réponses proposées par le moteur de recherche.

Une solution intéressante ? « C’est un jeu dangereux », tranche Rémi Mathis, président de Wikimédia France et fervent défenseur du partage du savoir. « Si l’on en vient à effacer des informations pertinentes, sous prétexte que des gens veulent faire disparaître des photographies sur lesquelles ils ne se trouvent pas à leur avantage, c’est un problème. De l’idée de protéger la vie privée, on passe alors à de la censure pure et simple. » Et ce n’est pas sans causer du souci aux historiens. « Cette situation m’évoque la manière dont des chercheurs se sont retrouvés incapables de relater l’histoire de la guerre d’Algérie, car les personnes amnistiées pouvaient porter plainte pour diffamation ou calomnie », souligne affirme Rémi Mathis. « Ce n’est pas à Pétain de faire l’histoire du pétainisme, à Sarkozy de faire celle de son quinquennat, à tel artiste de dire ce qu’on pense de lui… »

Au printemps 2013, l’Association des archivistes français s’était d’ailleurs émue, au travers d’une pétition qui avait recueilli plus de 50 000 signatures, du projet qu’avait la Commission européenne de garantir le droit à l’effacement des données. Mais pour Dominique Cardon, Google n’y croit pas lui-même. Le géant du Net a fait de la tâche qui lui a été confiée l’élément d’une stratégie qui s’inscrit dans un art subtil de la communication : « Google ouvre délibérément la boite de Pandore pour montrer que la liberté d’expression et d’information est menacée et que cela pose plus de problèmes que ça ne génère de bienfaits », avance le sociologue. Mission réussie. Seulement voilà, l’équation n’est pas si simple… Entre le droit à l’anonymat et le droit à la connaissance, il va falloir doser.

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  • N’y voyez aucune malignité de ma part, mais je vais reprendre ici les justes mots de Clémentine Autain, recopiés sur Wikipédia, a propos de sa terrible expérience passée (car je considère, peut être a tord, veuillez alors m’en excuser, qu’une intrusion dans votre vie privée peut être aussi traumatisante qu’un viol) : "en parler, c’est être fidèle a mon engagement... c’est un phénomène d’une ampleur et d’une gravité considérable, largement passé sous silence."

    Froment Bruno Le 15 avril 2015 à 11:13
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