photo Jean-François Paga / Grasset
Accueil > Culture | Entretien par Gildas Le Dem | 17 février 2015

Virginie Despentes : « Moi je ne suis pas du tout déprimée, en tout cas pas encore ! »

Aux lendemains de la parution du premier tome de Vernon Subutex, son impressionnant dernier roman, nous avons retrouvé une Virginie Despentes, sereine, comme apaisée. Mais soucieuse, plus que jamais, de transformer la société et sa perception politique.

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Regards. Votre livre voudrait comme capter la musique urbaine du Paris contemporain, un Paris en pleine dépression. Peut-on l’assimiler à une sorte de remix ?

Virginie Despentes. C’est vrai que ce livre peut ressembler à un mix de DJ, c’est une idée que j’aime bien : un mix de thèmes, de rencontres, de gens, ou un morceau de hip-hop "extended", avec des voix qui se recouvrent. Et le personnage principal est d’ailleurs un ancien disquaire. Le style est plus nerveux, j’ai pu brasser plus de thèmes aussi, de sensations, de souvenirs, j’avais du temps devant moi. Ce livre est différent des autres : j’ai eu toute la tranquillité de l’écrire après le Renaudot. Et avec le confort matériel, avec l’âge aussi, j’ai pu compter sur une certaine sérénité dans ma vie. C’est aussi l’effet de mon retour à Paris, après trois ans passés à Barcelone. J’ai eu, plus que jamais, envie d’écrire sur Paris. Ce qui m’a frappé, alors que la crise était bien plus violente et profonde, visible en Espagne, c’est le climat de dépression générale qui, étonnamment, touchait la ville, même chez ceux qui avaient de l’argent, de la chance, ou pas trop de problèmes. Une sensation générale d’accablement... avec laquelle j’essaie de faire autre chose.

« Il devient évident qu’il y a plusieurs manières d’être femme, hétéro ou lesbienne »

À quoi tient cette sensation d’accablement, de perte d’intensité ?

C’est aussi une question d’âge. Tu le sais depuis toujours que tu vas vieillir, mais il y a une pensée magique qui fait que tu penses pouvoir te débrouiller, échapper au vieillissement. C’est social également. On a tous senti qu’on est passé, en très peu de temps, d’un siècle à l’autre. Je suis heureuse dans la modernité, je ne suis pas du tout nostalgique. J’aime Internet, et la rapport à la musique qu’il rend possible : c’est évidemment un monde nouveau. Mais ce qui me manque peut-être, c’est le rapport à l’intensité qu’on pouvait trouver dans l’écoute de la musique, dans des lieux comme le Pulp par exemple : on était là où il fallait, au moment où il fallait, quand se jouait quelque chose de nouveau et d’intense. Simplement, à quarante-cinq ans, c’est une question d’âge, on ne peut pas vivre avec l’intensité de ses vingt–vingt-cinq ans. Ceci dit, je suis certaine qu’il y a plein de jeunes gens qui, quelque part, inventent quelque chose de nouveau, de nouvelles intensités, dans la vie, l’art ou la pensée, à leur manière. Je suis persuadée que les gamins vont dire stop à ce sentiment d’accablement aussi, parce que c’est une question de survie, ne serait-ce qu’écologiquement, du point de vue de l’environnement ou du trop-plein de consommation.

On est notamment frappé par la manière dont vous abordez, de manière tout à fait nouvelle, les rapports hommes / femmes dans votre livre. Il faut repenser ces catégories ?

Oui. Comme j’ai écrit King Kong Theory, les gamins que je rencontre à l’occasion des signatures, et qui lisent plus qu’on ne croit, m’en parlent évidemment beaucoup [1]. Et on verra ce que ça donne, mais je trouve que sur le féminisme, au moins dans la manière dont les plus jeunes en parlent, les choses ont vraiment changé. Bien sûr, les filles sont plus libérées, affirmées. Mais surtout, je suis presque "choquée" par les garçons hétéros [elle rit]. Ce sont les premiers que je vois, et qui me parlent de féminisme en se sentant totalement concernés. Si un mec est capable de se poser des questions sur le féminisme à vingt-quatre ans, ça veut peut-être dire qu’il se posera des questions sur sa virilité hétéro dans trois ans ! [Elle rit à nouveau]. En tout cas, je l’espère. Homme / femme, gay / hétéro, j’ai l’impression que les jeunes gens se définissent selon des catégories moins rigides qu’avant, qu’il devient évident qu’il y a plusieurs manières d’être femme, hétéro ou lesbienne. Vernon Subutex essaie de capter, cartographier ces bouleversements positifs.

« On reste sidéré quand le gouvernement socialiste ne soutient pas Syriza »

C’est moins vrai de catégories comme droite et gauche …

Le clivage droite / gauche, on a besoin en revanche de le redéfinir, d’interroger ce que veut dire être libéral ou antilibéral, libertaire ou autoritaire, etc. En dix ans, ces catégories ont été totalement bouleversées. Même si on se dit que le gouvernement socialiste n’est pas un gouvernement de gauche, on reste tout de même sidéré quand on voit qu’il ne soutient pas Syriza, ou qu’il envoie des enfants au commissariat pour répondre d’incitation au terrorisme… Sur des questions comme le voile, le mariage gay, la prostitution, au-delà même d’une politique néolibérale, déjà accablante, on a vu un gouvernement incapable de soutenir des populations discriminées. C’est là qu’on voit qu’on n’est plus dans les années 80, que les catégories ont changé : dans les années 80, être pour la peine de mort signifiait clairement être à droite… Comme être gay ou juif ne signifie plus nécessairement, aujourd’hui, être de gauche. On le voit avec Éric Zemmour, louant Pétain ou Renaud Camus, d’extrême droite, raciste et antisémite.

C’est une surprise pour vous ? Au regard de la situation espagnole par exemple ?

C’est surprenant mais en même temps, ça permet de rouvrir des discussions vivantes, plus complexes, de reconsidérer quelles peuvent être les alliances, les combats, les lieux de résistance en France. Si j’ai éprouvé le besoin de glisser des personnages plus ambigus dans mon texte, c’est que c’est vrai, cette complexité est ce qui m’a le plus posé problème en revenant de Barcelone. Barcelone où les gens, à l’inverse, restent marqués par l’expérience de la dictature, où la différence entre le PP et Podemos – anti-système, antilibéral – est nette. Bien plus, lorsque Podemos vient discuter devant le parlement espagnol, Pablo Iglesias parle aussi de féminisme, d’écologie, de droit des homosexuels, et n’hésite pas à s’entourer, en les plaçant au premier rang, de femmes ou d’homosexuels visibles. On rêve de voir quelque chose de pareil dans la gauche française ! Ensuite, Iglesias trahira ou non, mais on a là quelque chose de tout à fait nouveau.

« Dans les milieux d’élite, tout le monde ou presque semble se préparer à l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir »

Vous semblez être très inquiète de la montée du FN en France. Et placer votre espoir, au contraire, dans des mouvements comme Podemos ou Syriza.

Ce qui m’a choquée le plus, en revenant à Paris ou en faisant la promotion du livre, c’est que dans les milieux d’élite (radio, télé, presse), tout le monde ou presque semble se préparer à l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. Et au lieu de considérer cela comme une catastrophe, considère cette accession au pouvoir comme inéluctable. Me choque encore plus, au prétexte de populisme, l’assimilation du FN à Syriza ou Podemos. C’est oublier tout ce qu’a d’impressionnant, par exemple, le travail autour de Podemos : depuis 2008 et les Indignés, les gens ont réfléchi, quartier par quartier, région par région, pays par pays, à ce qu’était la démocratie et la citoyenneté, à ce que signifiait la politique comme prise de décision. Et pourtant ce ne sont pas les sujets de discussions les plus exaltants non ? Mais c’est ce qui permettra peut-être de conjurer le danger, si Podemos arrive au pouvoir, qu’Iglesias ne devienne un dirigeant socialiste comme un autre, avec des privilèges, des discussions privées, des décisions tenues secrètes… C’est toute la différence aussi entre la gauche radicale en France, qui se demande encore comment faire la révolution, et Podemos qui, en attendant de la faire, s’est posé des questions organisationnelles, de terrain, concrètes, et pourtant fondamentales : comment on vote, qui peut être désigné pour exercer le pouvoir et pour combien de temps, etc. Être réformiste radical, c’est là que la politique devient intéressante.

Vous semblez, comme votre livre, être encore animée d’une énergie transformatrice…

C’est vrai qu’on fait des livres qui nous ressemblent, ou ressemblent aux gens qui nous entourent. Si j’ai dédié ce livre à Martine Giordano, la monteuse de Bye Bye Blondie [2], c’est que j’ai appris d’elle une énergie transformatrice, une manière de monter, remixer ce que j’écrivais de manière plus tendue, en supprimant des blocs entiers, en en faisant remonter d’autres, etc. Ce qui me permettait de faire varier les points de vue, de manière à ne pas me contenter de retranscrire, d’enregistrer l’état du monde. De le faire jouer autrement j’espère. Je n’ai pas lu, par exemple, le dernier livre de Houellebecq, qui est quelqu’un que j’aime beaucoup. Je ne vais donc pas me prononcer sur le sens ou le contenu de son livre, mais c’est évidemment quelqu’un de très déprimé et qui, en ce sens, représente très bien une partie du monde. Mais moi, je ne suis pas du tout déprimée au contraire – en tout cas pas encore !

Vernon Subutex, de Virginie Despentes, Grasset, 19,90 euros.

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  • Très bien ,tout ça... En revanche, lorsqu’elle déclare "Pablo Iglesias parle aussi de féminisme, d’écologie, de droit des homosexuels (...) On rêve de voir quelque chose de pareil dans la gauche française ! " ; je pense qu’elle a peut-être commis l’erreur de confondre la "gauche française" avec le PS, et qu’elle est en tout cas passé complètement à côté des formidables interventions du représentant du Front de Gauche sur ces sujets - par exemple : à la soirée des "Féministes en mouvement" le 7 mars 2012, ou au Congrès de France Nature Environnement le 28 janvier 2012, ou lors du meeting LGBT le 31 mars 2012. (vidéos facilement trouvables sur le net, et que je recommande.)

    Jack Le 17 février 2015 à 23:54
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  • C’est pas exactement ça, n’en déplaise à Virginie D :
    « Dans les milieux d’élite, tout le monde ou presque semble se préparer à l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir »
    c’est que :
    Marine le Pen ou pas
    Valls est déjà là !

    Alors, le pb de « l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir » est à mon avis un faux pb ... On est de facto dans un régime fasciste ou pre-fasciste.
    Si Virginie Despentes n’a pas remarqué —de/à Barcelone : la pauvreté s’étend, on fait peu pour la classe ouvrière, etc ; à Nice, à Thonon, on refuse la domiciliation—en imposant des critères draconiens, carrément (à des gens au RSA, sans adresse, etc)
    et il y a des tas de mesures prises maintenant que Marine Le Pen ne reniera/it pas (passons sur Charlie et le Plan Vigipirate).

    Quant aux "élites ", Virginie est mieux placée que moi pour en parler
     :-)

    clara zavadil

    clara zavadil Le 18 février 2015 à 11:17
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    Sir Renberg Le 9 mai à 14:16
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