photo cc Marc Lozano
Accueil > Politique | Entretien par Fabien Perrier | 21 avril 2017

Yanis Varoufakis : « La présidentielle française devrait être un moment de changement dans l’Europe »

L’ex-ministre des Finances grec Yanis Varoufakis a fondé Diem25, mouvement qui prône un changement profond de l’Union européenne. Dans cet entretien exclusif, il exprime ses attentes et inquiétudes envers les élections en France.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Regards. Vous êtes l’un des fondateurs de Diem25, mouvement qui veut changer l’Union Européenne. Les élections en France, présidentielles puis législatives, peuvent-elles y contribuer ?

Yanis Varoufakis. Rien ne change jamais en Europe sans que la France joue un rôle essentiel – qu’il s’agisse des Lumières, des révolutions ou des événements de mai 68. La présidence Hollande est l’une des raisons majeures de la désintégration de l’Europe. Il a spectaculairement échoué en ne tenant pas ses promesses, en ne s’opposant pas aux politiques d’austérité et en ne s’attaquant pas aux dénis qui, ces dernières années, ont conduit à la défaite de la raison et de la rationalité au cœur de l’Europe. Idéalement, l’élection présidentielle française devrait être un moment de changement dans l’Europe, mais je crains ce rêve perdu.

« Aucun des programmes de Macron, Hamon et Mélenchon ne peut être considéré, selon nous, comme une solution au problème. »

 

L’austérité est-elle la seule cause de la désintégration de l’Europe ?

La raison première est l’architecture institutionnelle très faible de notre marché unique et de notre monnaie unique. C’est comme s’ils avaient été conçus pour créer une crise bancaire majeure menant ensuite à une crise de la dette publique. L’austérité a été la réponse à cette crise de l’architecture institutionnelle apportée par l’élite politique, une mauvaise réponse à une crise causée par une architecture erronée. La raison pour laquelle l’Europe se désintègre est donc le traitement inapproprié d’une crise inévitable.

Avec les élections, un nouveau rapport de forces peut-il s’établir au sein de l’Union Européenne ?

Diem 25 a essayé de répondre à cette question. Nous avons étudié les programmes des candidats n’appartenant ni à la sphère nationaliste, ni à la tendance thatchérienne comme Fillon. Nous avons analysé les propositions de Jean-Luc Mélenchon, de Benoît Hamon et d’Emmanuel Macron. À l’issue d’un vote incluant tous les membres de notre organisation, une majorité de 58% a conclu qu’aucun de leurs programmes ne peut être considéré, pour nous, comme une solution au problème. Nous recommandons de voter pour qui que ce soit, sauf Fillon et Le Pen. Et de pousser les trois candidats à former un pacte électoral pour les élections législatives de juin afin que de constituer un gouvernement qui réduise les coûts humains de la crise et maximise les possibilités de la résoudre.

« Les réformes structurelles que Macron promet seraient nuisibles à l’économie française et frapperaient spécialement les Français les plus faibles. »

 

Comment percevez-vous le programme d’Emmanuel Macron ?

Sur l’UE, Emmanuel Macron ne propose qu’une version allégée de fédération européenne. Trop insignifiante sur le plan macroéconomique tout en accordant trop de marge à la souveraineté nationale, elle n’aurait qu’un faible effet stabilisateur sur l’économie. Sur le plan intérieur, son programme, notamment sur les droits de succession et les cotisations sociales, est clairement régressif. Dans le même temps, les réformes structurelles qu’il promet, comme celle du droit du travail, seraient nuisibles à l’avenir de l’économie française et frapperaient spécialement les Français les plus faibles. Je considère pourtant Emmanuel Macron comme un bon ami. Mais son programme n’est pas un moyen de sauver l’Europe. Ses propositions sur l’UE, appliquées dans les années 2000, auraient peut-être eu un effet ; aujourd’hui, c’est trop peu, trop tard, trop toxique !

Et ceux de Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon ?

Avec Benoît Hamon, nous établissons un diagnostic commun de ce qui ne va pas dans l’UE ou en France. Mais pour notre part, nous ne pouvons pas soutenir des propositions qui, bien qu’apparaissant proches de celles de Diem, sont trop fragiles. Un exemple : le revenu universel. Diem 25 recommande aussi d’en développer un, mais abondé sur les rendements du capital, pas sur la taxation. Un tel revenu basé sur la taxation revient à détourner de l’argent qui sert déjà au financement de l’État social. Ce serait, de plus, fiscalement insoutenable. Ses propositions sur l’Europe sont très proches de celles de Macron. Les propositions de Jean-Luc Mélenchon sur ce que devrait faire la BCE, sur la structure de l’UE seraient en 1992 un fantastique substitut au traité de Maastricht. Mais nous sommes en 2017. Proposer à Berlin que la BCE achète et se porte garante de la dette de la Grèce, de la France, etc. revient à dire : « Nous ne travaillerons pas avec vous ! ». C’est pourquoi il a besoin d’un plan B, la désintégration de l’UE.

« Nous sommes vraiment inquiets pour l’Europe. La voie de la désintégration qu’elle emprunte rappelle les années 30. Il faut stopper ce processus. »

 

Que faudrait-il faire, alors ?

À Diem 25, nous prônons une UE stable. Nous pensons qu’il faut rester dans l’UE et la changer de l’intérieur. C’est pourquoi nous proposons un New Deal européen. Nous sommes vraiment inquiets pour l’Europe. La voie de la désintégration qu’elle emprunte rappelle les années 30. Il faut stopper ce processus. Bien sûr, en tant qu’homme de gauche, quand j’entends Mélenchon parler d’insoumission, j’y suis favorable – je l’ai d’ailleurs pratiquée au sein de l’Eurogroupe. Mais je suis aussi favorable à l’application de propositions constructives, même venant du centre. Je ne suis pas sûr que Mélenchon le fasse. Je veux un revenu universel, mais pas celui de Hamon. Je suis favorable à une fédération, mais pas à celle de Macron qui n’est rien d’autre que le plan Schäuble d’une fédération allégée qui transformera l’Europe en une Europe de l’austérité.

Jean-Luc Mélenchon, qui a d’ailleurs dénoncé une absence de résistance d’Alexis Tsipras, dit que lui résistera au sein de l’Union européenne. Président, serait-il en mesure de le faire à votre avis ?

La Grèce aurait pu le faire. Ministre des Finances, je l’ai fait. J’aurais souhaité que Tsipras me soutienne. Nous aurions réussi à stabiliser la Grèce. La France peut donc résister, évidemment. Elle est un trop grand pays pour être ignorée ou rejetée. Mélenchon et Hamon seraient excellents pour la Grèce car tous les deux ont compris le plus important : la combinaison entre une austérité sans borne, le refus de renégocier la dette publique grecque insoutenable et la poursuite de l’humiliation du peuple grec par les privatisations scandaleuses sont mauvais pour l’Europe, la France, la Grèce. Quand j’étais ministre, Macron s’est donné du mal pour m’aider, ainsi que mon gouvernement. La situation en Grèce est si rude, si claire, si incontestable, que tout président civilisé de la France, qu’il soit Mélenchon, Hamon ou Macron, saurait ce qu’il faut faire. Malheureusement le président Hollande a choisi de ne pas faire partie, dans l’histoire, des présidents français civilisés.

[Lire aussi : Zoe Konstantopoulou : « Mélenchon ne trahira pas son peuple comme l’a fait Tsipras »]

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions