photo cc Valerij Ledenev
Accueil > Politique | Entretien par Fabien Perrier | 8 février 2016

Yanis Varoufakis : « Nous voulons démocratiser l’Union européenne »

Mardi se tient à Berlin la conférence Diem 25. Le « lancement d’un mouvement », nous explique Yanis Varoufakis, qui veut enrayer la désintégration de l’Union européenne en rétablissant de véritables processus démocratiques.

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L’ancien ministre des Finances grec est l’instigateur de cette initiative paneuropéenne. De nombreuses personnalités se sont désormais jointes à lui, de Julian Assange (Wikileaks) à Walter Baier (Transform !) en passant par Brian Eno (musicien), Julien Bayou (Les Verts) ou encore Toni Negri (philosophe). Entretien avec Yanis Varoufakis sur ce mouvement, son origine et l’état de l’Union.

Regards. Pourquoi avez-vous lancé cette conférence du 9 février à Berlin ?

Yanis Varoufakis. Ce n’est pas une conférence, mais le lancement d’un mouvement paneuropéen. Le principe est à la fois simple et radical : nous voulons démocratiser l’Union européenne. Aujourd’hui, elle se fragmente. C’est le résultat négatif d’un mécanisme qui mêle autoritarisme et politiques économiques en échec. La réponse de Bruxelles est d’accroître l’autoritarisme. L’UE ne survivra pas à ce cercle vicieux.

Quelle est la nouveauté de votre approche ?

Elle réside dans la façon de procéder. Au lieu de nous organiser d’abord à l’échelle locale, celle des États-nations avec des partis nationaux formant des alliances entre eux qui coopèrent essentiellement au niveau bruxellois, nous procédons de la manière inverse. Nous créons un mouvement sans frontière, qui œuvre en même temps à travers l’Europe. Ainsi, nous pouvons définir ce que nous, en tant que citoyens européens, voulons faire et mettre en place pour démocratiser l’UE. Et dès que nous aurons abouti à un consensus, je suis sûr qu’il trouvera sa propre expression électorale dans les États-membres. Nous verrons ensuite quelle forme cette représentation doit prendre. C’est donc un mouvement dynamique, européen, transfrontalier et qui regroupera les citoyens concernés par l’état de l’Europe, le manque de démocratie, voire sa mort.

« La seule réaction de Bruxelles et de Francfort est d’accroître l’autoritarisme, de réduire la démocratie. Cette spirale devient hors de contrôle »

Pensez-vous que les Européens ressentent ce déficit démocratique au sein de l’UE ?

Jusqu’à l’an passé, peut-être pas. Mais, la façon dont la Troïka, non élue, a écrasé le gouvernement grec, issu des urnes, a alerté de nombreux électeurs, de nombreux citoyens – y compris ceux qui ne partageaient pas nécessairement nos convictions – sur le manque de démocratie en Europe. Et, plus encore, sur le mépris fondamental des principes démocratiques qui règne au sein de l’UE. Quand j’étais ministre des Finances, un homologue d’un autre État-membre m’a signalé que « les élections ne pouvaient rien changer » ! Les gouvernements de l’UE sont élus, mais les décisions sont ensuite prises dans des enceintes non élues, non représentatives, illégitimes, comme l’Eurogroupe par exemple. Nombre de décisions qu’il prend affecte pourtant la vie de tous les citoyens. Les politiques décidées échouent, sont contestées et conduisent à une fragmentation de l’UE. La seule réaction de Bruxelles et de Francfort [siège de la BCE, NDLR] est d’accroître l’autoritarisme, de réduire la démocratie. Cette spirale devient hors de contrôle.

Mais la démocratisation de l’UE est-elle possible sur ses bases actuelles ? Dès son origine, les industries en détenaient les rênes...

Sans doute. À son commencement, l’UE était une forme de cartel : celui du charbon et de l’acier. La démocratie ne fait pas partie de son ADN. Est-ce possible de démocratiser l’Europe ? À vrai dire, je ne sais pas. Si nous étions au XIXe siècle en train de discuter la création d’un mouvement contre l’esclavage, la même question de fond se poserait – est-ce possible ? –, car il n’y avait jamais eu de société sans esclave auparavant. Mais le fait même de croire à cette possibilité la rend possible. C’est le pouvoir de l’esprit humain et de la politique.

« Quand les décisions sont prises derrière des portes closes, le processus est toxique et le résultat est terrible pour les Européens »

Comment y parvenir ?

Nous devons agir en trois étapes. Tout d’abord, nous avons besoin de transparence. Ce que j’ai vécu en tant que ministre, à Bruxelles, à Francfort, à Berlin, à Paris... m’a montré une chose : quand les décisions sont prises derrière des portes closes, dans l’opacité, le processus de décision est toxique et le résultat est terrible pour les Européens. Nous devons donc tout faire pour que des rayons de lumière atteignent ces corridors du pouvoir. Transparence, donc. Pourquoi ne pas diffuser en direct les réunions importantes, celles du Conseil européen, de l’Eurogroupe... ? Je peux vous assurer que toutes les terribles décisions qui ont été prises ces six dernières années n’auraient pas été prises aussi légèrement si nos représentants avaient su qu’ils étaient écoutés, regardés par les citoyens. Cette mesure peut être appliquée dès demain ! Et si les dirigeants résistent, il faudrait qu’ils expliquent, rationnellement, pourquoi.

Quelles sont les étapes suivantes ?

La deuxième mesure devrait être prise en l’espace de six mois. Il s’agit du redéploiement des institutions existantes telles que la BCE, le mécanisme de stabilité, le fonds européen d’investissement afin de mettre un coup d’arrêt à la crise persistante, consécutive à l’explosion de la dette publique, aux investissements faibles, au poids du système bancaire... Et d’arrêter la crise humanitaire qui se développe partout en Europe, comme en témoigne la pauvreté grandissante. Cela peut même être mis en œuvre, essentiellement, dans le cadre des traités existants. La troisième phase de démocratisation consiste à créer une assemblée constitutionnelle afin de discuter d’une constitution fédérale, et démocratique, pour l’Union dans les dix prochaines années. Sinon, nous courons droit à la désintégration de l’UE dont les coûts seraient terribles pour tous.

Entretien réalisé en partenariat avec ThePressProject auquel Yanis Varoufakis a accordé le même jour une interview.

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  • Varoufakis est bien intentionné, mais fait partie de ces réformistes qui n’avaient pas compris où menait le programme de Syriza, et qui rêve de la même façon de réformer les Etats capitaliste européen et leur consortium, l’UE.
    C’est le moment de lire Michael Roberts qui a fort bien expliqué pourquoi Varoufakis est "plus erratique que marxiste" : http://wp.me/p5oNrG-2td

    Saul Le 8 février à 11:48
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  • Encore un bisounours qui veut changer le système. L’oligarchie peut dormir tranquille et continuer sa contre-révolution conservatrice.

    edrobal Le 13 février à 16:19
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  • Effectivement, mon message a été effacé ainsi que plusieurs autres. Je le remets ici, après en avoir supprimé la dernière phrase qui a pu paraître injurieuse pour la direction de Regards. Si c’est le cas, je m’en excuse. Je souhaite avant tout argumenter.

    Bien sûr qu’il faut critiquer Tsipras, maintenant qu’il est passé "de l’autre côté", c’est-à-dire côté TroÏka et memorandum, avec armes et bagages ! Que par ailleurs on doive le considérer comme un traître, ou comme une victime (consentante quand même) de l’odieux chantage exercé sur la Grèce par l’UE et la BCE de Draghi, n’a en soi aucun intérêt. L’essentiel est de comprendre qu’il n’y a aucun espoir d’une politique progressiste en Europe dans le cadre des traités, comme le montrent les exemples de la Grèce et de Chypre. Varoufakis ne le nie pas, il veut seulement voir venir, en organisant en Europe un mouvement inter-peuples qui fasse prendre conscience au grand nombre du caractère radicalement anti-démocratique des institutions de l’UE et de la nécessité de remettre en cause toutes les politiques qui en découlent. Il n’y a pas de réenchantement possible d’un "rêve européen", fût-il rose-vert pâle, sans remise en cause radicale des traités et du fonctionnement kafkaïen de l’UE (si bien décrit dans les précédentes prises de position de Varoufakis), et sans refus résolu d’accepter les politiques euro-TINA. 
Heureusement qu’une partie importante de l’ex-Syriza a refusé de céder, et s’est constituée en Unité populaire, opposée au memorandum et aux traités. Au fait, savez-vous que le 4 février a eu lieu en Grèce une grève générale monstre et un ensemble de manifestations contre le démantèlement des assurances sociales imposé par la Troïka et le gouvernement Tsipras ? Non, vous ne le savez pas car les médias aux ordres n’en ont pas soufflé mot, tellement ils ont peur que se développe en France aussi un vrai mouvement social et politique contre les traités. Et pourtant nous avons voté NON en 2005, et la suite des événements nous a donné raison ! 
Voir la mobilisation en Grèce ICI. 

    Alors qui, en France, défend la nécessité d’un plan B, fidèle à l’indépendance nationale, à la souveraineté populaire, et en même temps internationaliste ? Avec engagement de tenir tête à l’UE ? Et qui veut à tout prix empêcher que cette réflexion ne devienne un cheval de bataille pour une victoire de la vraie gauche ? Silence radio sur l’événement...Alors, il faut lire ou relire la déclaration commune initiale ICI.
    Depuis, Varoufakis a entamé sa propre démarche, nullement incompatible avec la réflexion sur un Plan B, qui a si cruellement manqué en Grèce : c’est son droit le plus absolu, après ce qu’il a vécu.

    Autrement Le 13 février à 17:58
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