Ce mercredi matin dans les allées du Forum Social Mondial, sur le campus unisversitaire d'El Manar à Tunis (photo: Jean de Peña/ Collectif à-vif(s) )
Accueil > Résistances | Par Emmanuel Riondé | 27 mars 2013

Au FSM, l’esquisse d’une internationale du travail

Hier matin, à Tunis, une action de solidarité auprès des salariés de Téléperformance en lutte depuis des mois a donné le ton : le monde du travail ne sera pas absent des débats du Forum social mondial (FSM) qui s’est ouvert par une marche bon enfant. Les premiers ateliers débutent aujourd’hui sur le campus El Manar.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

« Comme on dit chez vous : on est dans la merde ! » Mardi 26 octobre au matin, devant le 48 de la rue Kheireddine Pacha, entre le siège de Outsourcing call center, un salon de thé, des agences bancaires et un garage Nissan, Amara Karouki, va à l’essentiel. Travaillant depuis août 2008 pour Téléperformance, le leader mondial des centres d’appel qui emploie environ 6000 personnes sur ses 6 sites tunisiens, Amara est en lutte depuis plus d’un an. L’accord signé en 2010 avec la direction sur la mise en place d’une classification salariale tenant compte de l’ancienneté et de la compétence n’a jamais été appliqué. Conseiller client, Amara touche 3,500 Dinars tunisien (DT) de l’heure, soit environ 1,75 € [1].

Ils sont une bonne centaine avec lui, sous le soleil, massés devant les grilles de l’entreprise, frôlés par le flot continu des voitures, bus et taxis. Les drapeaux Solidaires sont aussi nombreux que ceux de la Tunisie floqués d’une esquisse de l’avocat Chokri Belaïd assassiné le 6 février dernier. La figure de la gauche radicale tunisienne est en bonne compagnie. Internationale. Au micro vont se succéder des syndicalistes tunisiens, français, espagnol, belge, brésilien, marocain, argentin, canadien. Dans la foule des syndicalistes rwandais, sud-africains, congolais. Objet de leur solidarité, la lutte entamée par les salariés de Téléperformance depuis des mois : des grèves en février 2012, puis en octobre et décembre pour faire respecter leurs droits. Sans résultat. Le 26 février dernier, des délégués se sont mis en grève de la faim dans les locaux de l’entreprise. Quinze jours après, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) y a mis fin. « Pour éviter la dégradation de l’état de santé de nos collègues », explique Dhouha Kouki Arfaoui, déléguée syndicale UGTT de Téléperformance Ben Arous, au cours d’une intervention à peine « un peu moins longue que [celle de] Fidel Castro », selon ses camarades mais émouvante : on est certes dans le combat syndical - bien qu’ayant récemment été gratifié d’un "label social" pour ses sites français et... tunisiens, Téléperformance est connue de longue date pour ses pratiques antisalariales - mais le cas tunisien va au-delà de cette seule dimension. « Nous sommes touchés en tant que tunisiens, pas seulement en tant que salariés, résume Dhouha. Téléperformance a changé de nom à deux reprises (l’entreprise se nomme aujourd’hui SMT) pour s’exonérer d’impôts. Cela va durer jusqu’en 2020. L’Etat tunisien a payé cher nos diplômes pour qu’au final on se retrouve exploités par une entreprise qui, en plus, échappe aux impôts... »

Derrière une fenêtre entrouverte de la façade, Ali, Mohamed et Slim, les trois délégués qui ont cessé leur grève de la faim mais restent en sit-in prennent la parole pour rappeler que leur lutte s’inscrit bien dans la"« révolution tunisienne ». Un lien que chaque intervenant prendra soin d’établir : après celle des Ben Ali et Moubarak, il faut « en finir avec la dictature des patrons et des fonds de pensions », souligne Frédéric Madelin, secrétaire général fédéral à Sud PTT, à l’origine, avec d’autres il y a deux ans, de la création d’un réseau international des syndicats de Call center. « Changer la politique, conquérir la justice sociale » clame une pancarte. La troupe se dirige vers les locaux avec l’intention d’aller visiter les salariés à pied d’œuvre mais la direction refuse d’ouvrir les portes, enfermant, de fait, les conseillers dans leur bureau. Fin du premier acte.

Les acteurs seront de retour, bien plus nombreux, dans la marche d’ouverture du Forum social Mondial, douzième édition, premier du genre dans un pays de l’aire méditerranéenne. Partie de la place du 14 janvier (date du départ de Ben Ali en 2011), elle rassemble plus de 10 000 personnes. Parmi lesquelles, donc, de nombreux syndicalistes et pas seulement celles et ceux de l’UGTT, la puissante centrale syndicale tunisienne, acteur incontournable du paysage politique national [2] mais qui, révolution oblige, n’est plus l’unique syndicat du pays. Ressuscitée en 2011, la Confédération générale tunisienne du Travail (CGTT) compte aujourd’hui déjà 50 000 adhérents, assure son secrétaire général Habib Guiza un ancien de l’UGTT - qui, elle, en compte plus de 500 000. Et entend bien prendre toute sa place dans le paysage, et ce bien que l’ancienne maison d’Habib Guiza, selon ses propres dires soit « contre le pluralisme syndical ». Pas question de s’effacer devant l’ogre UGTT : ce mercredi matin, en salle de presse du FSM, les militants de la CGTT distribuaient des documents rapportant la plainte déposée par leur organisation pour « violation des droits syndicaux en Tunisie ».

Au Maroc voisin, d’autres droits sont en péril, ceux des travailleurs immigrés. Ousmane vit à Rabat depuis quelques années. L’an dernier, il a participé à la création de la section Travailleurs immigrés au Maroc de l’Organisation démocratique du Travil (Odt). « Il y a environ 21 000 immigrés subsahariens au Maroc et 3000 femmes philippines, décompte Ousmane. Parmi eux beaucoup de sans-papiers qui attendent d’être régularisés. Les hommes sont généralement dans le bâtiment, les femmes employées comme domestiques dans les villas. Les horaires de travail, les salaires, les conditions de vie sont souvent mauvaises. Les employeurs abusent et exploitent ces gens qui pour part d’entre eux sont venus faire leurs études et sont restés, faisant parfois souche en se mariant. Il fallait s’organiser. » C’est chose faite depuis juillet 2012 avec la création du syndicat. « Depuis que ça existe, on a réussi à obtenir quelques victoires, des libérations d’hommes emprisonnés, notamment. Et on essaie de gagner aussi sur la couverture sociale et sanitaire des travailleurs... »

Une pléiade de syndicalistes internationaux au soutien de salariés tunisiens, des sans-papiers subsahariens qui s’organisent pour faire respecter leurs droits salariaux au Maroc, antichambre d’une Europe qui fait de moins en moins rêver. Et juste derrière Ousmane, la banderole de la centrale belge de la FGTB, qui revendique son affiliation à un réseau mondial de syndicat. Le FSM est ouvert.

Notes

[1ce qui, dans un pays où le salaire minimum tourne autour de 300 DT (150 €), lui donne entre 540 et 550 DT mensuels.

[2lire par exemple dans le Monde diplomatique de novembre 2012, l’article de Hela Yousfi, "Ce syndicat qui incarne l’opposition tunisienne"

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?