Un sit-in pour défendre les étudiantes souhaitant porter le niqab sur le campus d'El Manar où se déroule le FSM (photo: Jean de Peña / collectif à - vif(s))
Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 28 mars 2013

Au FSM, une histoire de « salaf »

Omniprésente dans les discussions à Tunis, la polarisation islamistes versus laïcs s’incarne par un sit-in estudiantin sur le campus El Manar. Campé au coeur du flux des altermondialistes, un comité de défense des étudiantes portant le niqab sollicite le soutien de ces « défenseurs des Droits de l’Homme » venus d’un peu partout.

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Amina a 19 ans et un regard intelligent. Mais c’est tout ce qu’elle donne à voir. Derrière son niqab, la jeune femme, badge de participante au FSM autour du cou, répond aux sollicitations avec une voix douce et dans un français impeccable. Le discours est construit, le ton se veut convaincant. « Aujourd’hui, je me suis rendu à un atelier avec l’association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), elles n’ont pas voulu me laisser la parole. Elles disaient toutes la même choses, portaient des accusations et je n’ai pas eu l’occasion de me défendre. Donc, elles n’appliquent pas vraiment la démocratie », raconte-t-elle, désolée.
A côté d’elle, Nabi, Abdelkrim et Karim, jeunes hommes de 24, 27 et 25 ans tiennent à peu près le même discours mais à visage découvert. « Ce Forum est très intéressant, souligne Nabi. Nous attendons de toutes ces organisations qui défendent les Droits de l’Homme qu’elles viennent nous voir et nous soutiennent... »

Photos : Jean de Peña / Collectif à-vif(s)

Sous-texte : on va bien voir si les organisations en question défendent aussi les Droits de la Femme puisque en l’occurrence, c’est du droit des étudiantes à porter le niqab qu’il s’agit. L’été dernier, le Conseil scientifique de la faculté a pris la décision d’interdire le port du niqab en cours. « Cette décision a été prise par des professeurs et des responsables de l’université mais sans que des représentants des étudiants y soient associés. Ce n’est pas normal », s’insurge Abdelkrim. Elles seraient 17 à être concernées sur les quelques 11 000 étudiants que compte la fac de science d’El Manar. Une douzaine d’étudiants composent le « comité indépendant » qui s’est monté sur le campus pour les « défendre ». « Lorsque je me suis inscrite à la Fac, rien ne m’a été signalé, explique Amina. Mais après la rentrée, au bout de quelques semaines, quelques professeurs ont commencé à nous rejeter des cours. En nous disant qu’on était des monstres (sic), des terroristes... L’administration a dit que la loi existait déjà mais qu’elle n’était pas appliquée auparavant parce que les cas étaient rares. Là, ils considèrent que nous sommes trop nombreuses ».

Les arguments invoqués par l’administration sont d’ordre sécuritaire et pédagogique : le port du niqab permet une éventuelle falsification d’identité et ne facilite pas une communication optimale dans le cadre de l’enseignement. Deux arguments que Nabi écarte : selon lui, les filles sont prêtes à montrer leur visage tous les matins en arrivant à la fac, et sur le terrain pédagogique, le problème est surtout celui qu’elles rencontrent en étant écartées des TP. Honnête, Amina précise que seuls quelques enseignants refusent de les laisser pénétrer en classe. Et confirme : pas de problème pour se dévoiler chaque matin. Peut-on étudier correctement ainsi accoutrée ? La réponse fuse, parfaitement maîtrisée : « le vêtement n’a jamais été un obstacle au développement, à l’acquisition de connaissance, à la création. On veut que cette loi soit annulée parce que les raisons invoquées ne sont pas les bonnes ».

Amina, ses « sœurs » et les étudiants du comité indépendant de défense se disent sans affiliation politique ni syndicale et insistent, surtout les garçons, sur le caractère « non-violent » de leur sit-in. « C’est pas nous, ce sont les étudiants d’extrême-gauche qui voudraient la bagarre », assure Karim.

Ahmed, 23 ans, militant du Parti des ouvriers communistes de Tunisie (Poct), n’est pas aussi belliqueux que promis mais ricane : « Ils disent être indépendant et vouloir défendre leur liberté mais on leur a bourré la tête. Ok, si elles veulent montrer leur visage le matin, c’est vrai que cela règle la question sécuritaire. Mais la question pédagogique est réelle. Les profs ont déjà du mal parfois à bien échanger avec des élèves découverts, alors si dans la même classe il faut gérer des filles en niqab... » Pour lui, comme pour ses amis, le doute n’est pas permis : il s’agit d’un sit-in de « salafs » (pour salafistes) difficilement supportables mais, en l’espèce, plutôt inoffensifs et qui méritent donc le mépris.

Jeudi matin, parmi les dizaines d’ateliers proposés sur le campus, l’un porte sur « Islam politique et luttes sociales ». Face à un amphi bien rempli, Tariq Ramadan ouvre le débat. Laissant ensuite la parole au politologue italien Fabio Merone, établi en Tunisie depuis plusieurs années. Pour lui, « la question salafiste pose la question de l’existence d’une classe sociale qui n’a pas réussi à rentrer sur la scène politiquement, culturellement, économiquement ». A la faveur de la révolution de 2011 et du « processus ultra-rapide de socialisation » qui s’en est suivi, « une partie de la jeunesse issu des quartiers populaires a trouvé dans cette mouvance une façon d’être et de figurer dans la société avec ses conditions économiques spécifiques ». Amina et les garçons du comité de défense ne proviennent pas tous des « quartiers populaires » de la capitale. Beaucoup vivent dans les alentours de Tunis et se disent plutôt issus des classes moyennes. Mais difficile de ne pas entendre un écho aux propos du chercheur dans ces propos d’Amina : « Ce FSM est une occasion pour nous de parler aux médias et de montrer que même après notre révolution, on peine à retrouver notre dignité ».
La dignité - Qarama - revendication phare de la révolution de 2011 et terme choisi pour accompagner le FSM de Tunis : déjà rouée, la petite salaf’ du campus...

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