Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 17 février 2014

« Baisser la dépense publique, vous dis-je ! »

L’impératif – avalisé par le gouvernement – de réduire la dépense publique à marche forcée résulte d’un débat piégé par la confusion entre dépenses collectives et dépenses sociales. Et en réalité, la France n’est pas si dépensière...

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  • - « TOINETTE, en médecin : Voilà un bras que je me ferais couper tout à l’heure, si j’étais que de vous.
  • - ARGAN : Et pourquoi ?
  • - TOINETTE : Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de profiter ?
  • - ARGAN : Oui ; mais j’ai besoin de mon bras.
  • - TOINETTE : Vous avez là aussi un œil droit que je me ferais crever, si j’étais à votre place.
  • - ARGAN : Crever un œil ?
  • - TOINETTE : Ne voyez-vous pas qu’il incommode l’autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt : vous en verrez plus clair de l’œil gauche.
  • - ARGAN : Cela n’est pas pressé.
  • ...
  • - BERALDE : Voilà un médecin, vraiment, qui paraît fort habile !
  • - ARGAN : Oui ; mais il va un peu bien vite.
  • - BERALDE : Tous les grands médecins sont comme cela. »
  • Molière, Le Malade imaginaire (Acte III Scène 10).

La baisse des dépenses publiques est donc devenue, à côté de la baisse des coûts salariaux, le deuxième pilier de la politique économique du gouvernement de François Hollande. L’ambition affichée est de réaliser 65 milliards d’économie en quatre ans pour compenser la suppression des cotisations sociales employeurs pour la famille (lire "Financement de la sécu, la Medefisation des esprits") et ramener le déficit public "structurel" à 0,5% du PIB d’ici 2017. C’est un débat totalement piégé. L’objectif ne devrait être ni de baisser les dépenses publiques, ni de les défendre par principe, mais d’améliorer leur efficacité, ce qui est tout autre chose et réclamerait une politique très différente.

En 2012, les dépenses publiques représentent en France l’équivalent de 56,6 % du produit intérieur brut (PIB). Le Danemark est le seul pays où la part est plus forte (59,7). Cela place la France près de 7 points de PIB au-dessus de la moyenne de la zone euro (49,9 %) et près de 12 points au-dessus de l’Allemagne (44,7%). Comme ce pays obtient de meilleurs résultats économiques que le nôtre, que le déficit des finances publiques en France reste supérieur à 4% et que la dette publique dépasse les 90%, la leçon est vite trouvée. La priorité est de faire baisser les dépenses publiques et de diminuer la part des dépenses publiques dans le PIB. La Suède n’a-t-elle pas réussi à passer de 55% à 52% dans les années 2000-2005 sans remettre en cause son modèle social ?

Distinguer dépenses collectives et dépenses sociales

C’est là une analyse simpliste qui fait fi de la réalité des dépenses publiques, comme l’a analysé Xavier Timbeau, économiste à l’OFCE (lire "Les dépenses publiques en France : en fait-on trop ?"). Ce que l’on appelle la "dépense publique", explique-t-il, associe d’un côté des dépenses collectives (telles que l’administration du pays, la défense, la justice, la police, les infrastructures de transports – à quoi on peut ajouter des dépenses d’intervention économique), et de l’autre des dépenses de protection ou de développement social (les retraites, la famille, la santé, la lutte contre la pauvreté, le chômage, le logement, l’éducation).

Séparer les dépenses publiques globales entre ces deux grands blocs pour chaque pays permet de faire des constats utiles. En matière de dépenses publiques collectives (ronds bleus dans le graphique ci-dessous), la France n’est pas du tout parmi les plus dépensières. Ces dépenses représentent 18% du PIB. Cela la situe au 10e rang des pays de l’OCDE, derrière des pays comme les États-Unis, l’Italie ou le Portugal. Qui plus est, ces dépenses représentent une part du PIB qui a diminué depuis vingt ans, alors qu’il a augmenté par exemple aux USA ou au Royaume-Uni.

Ces données sont corroborées par la comparaison des seules dépenses d’administration générale fournie par Eurostat. La France est en dessous de la moyenne de la zone euro (6,4 contre 6,8%) et à peine au-dessus de l’Allemagne (6,2%). Mettre fin au "mille-feuilles administratif" français ne sera donc pas la panacée pour lutter contre des gaspillages qui ne se ramasseront pas si facilement à la pelle.

[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

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Source de l’image : www.ofce.sciences-po.fr

Ce sont les dépenses publiques sociales (Santé, protection sociale, éducation) (ronds verts) qui placent la France en tête des dépenses publiques dans le monde avec le Danemark (environ 35% du PIB selon les données et 38% selon les données Eurostat dont 24% ( près de 480milliards) pour la protection sociale. Et ce sont ces dépenses dont le poids a augmenté.

« Peut-on conclure de ces données que le système français de protection sociale est plus généreux que dans les autres pays ? Que c’est là, la cause d’une dette publique insoutenable ? Peut-on dire qu’il est trop généreux et qu’il faut inverser la tendance des 20 dernières années en réduisant la part de la dépense sociale dans le PIB ? », interroge Xavier Timbeau. « Non, répond-il, cela n’indique qu’une seule chose, c’est que la protection sociale, la santé ou l’éducation sont dispensées en France directement par l’État qui en assure le financement par des prélèvements obligatoires ».

Ainsi, par exemple en matière de retraites, le poids élevé des dépenses publiques reflète pour une bonne part, l’importance relative des systèmes de retraites obligatoires (de base et complémentaires) et la faible part des systèmes volontaires individuels ou d’entreprises ou de branche. Comme le souligne Louis Morin, de l’Observatoire des inégalités, « ce qu’un salarié français paie en plus en cotisations, il le verse en moins en épargne retraite. Une situation qui a le double avantage d’être plus égalitaire et moins risquée » (lire "Dépenses publiques : des comparaisons piégées"). Une alternative qui se retrouve peu ou prou dans tous les domaines sociaux : santé, enseignement, logement...

À suivre...

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