Accueil > Monde | Par Jack Thompson | 28 février 2014

Bangkok dangerous, un film sans fin

Au bout de quatre mois de manifestations dans la capitale thaïlandaise, aucune des forces en présence ne semble en mesure d’emporter la victoire. Le bilan humain est très lourd, pour des résultats dérisoires et un avenir très incertain.

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Fin janvier, non loin du pont de Panfa, des militants antigouvernementaux tentent de transformer un amas instable de pneus et sacs de sable en barricade. Surgit un sexagénaire qui met la construction branlante à bas, puis coordonne l’édification d’une casemate digne de ce nom avec meurtrières et filets anti-grenades. En moins d’une heure, un véritable blockhaus voit le jour. Le maître d’ouvrage se présente comme un officier de marine en retraite. « Les gens nous apportent spontanément ce qu’ils ont… en retour nous leur montrons que leurs dons sont utiles. » Pour sûr, l’ouvrage de fortune est à même de stopper les tirs d’armes automatiques et les jets de grenade des mystérieux « hommes en noirs » qui les attaquent régulièrement. Les gardes assurent qu’ils n’abandonneront pas leur poste tant que la Première ministre Yingluck Shinawatra s’accrochera au pouvoir.

Des victimes, mais aucune sortie de crise en vue

Nul doute que ces gaillards aux visages souriants mais fermés sont des jusqu’au-boutistes. Sourire en coin, l’un d’eux fanfaronne : « Ce soir, on essaye de nouveaux pétards ». Mais refuse d’en dire plus. Publiquement, ils se proclament « non violents ». Si l’on en croit leurs médias – chaque camp dispose de ses propres chaines TV – la mouvance anti Shinawatra des chemises jaunes est pacifiste, et ce sont les chemises rouges pro Shinawatra qui sont à l’origine des violences. Sur les médias des chemises rouges, vous entendrez exactement l’inverse. La réalité se situe quelque part entre les deux, chaque camp recèle des militants plus déterminés que les autres. La veille des élections anticipées du 2 février, Rouges et Jaunes se sont brièvement confrontés dans la banlieue de la capitale. De part et d’autre, les armes ont parlé.

Le bilan de ces quatre mois de manifestations est lourd : 23 morts et plus de 700 blessés sans qu’aucun camp ne puisse crier victoire. Lors d’opérations invariablement présentées comme « le combat ultime qui consacrera la chute de Yingluck Shinawatra », le leader autoproclamé des manifestants Suthep Thaugsuban a beau rallier des centaines de milliers de sympathisants, à chaque fois il échoue. Ainsi, le 13 janvier, Suthep décrétait « paralyser Bangkok ». Coup nul, le centre ville s’est transformé en zone piétonne, mais n’a jamais été totalement bloqué à la circulation. Puis Suthep promet qu’il fera échouer les élections anticipées du 2 février. La participation est très faible, mais globalement les électeurs ont pu exercer leurs droits civiques.

Échec de l’état d’urgence

À l’opposé, Yingluck échoue systématiquement à rétablir l’ordre. Mi-février, constatant la chute drastique de la mobilisation de l’opposition, la police tente de reprendre le contrôle des rues. Le 18 février, au pont de Panfa, la police se heurte à des manifestants déterminés. Le face-à-face tourne au drame : six morts dont deux policiers et plus de 70 blessés. Le lendemain, retournement de la situation, le tribunal civil de Bangkok décrète que l’état d’urgence n’autorise pas les autorités à disperser des manifestants « non armés et pacifistes ». Compte tenu des préparatifs des gardes croisés quelque temps plus tôt non loin du pont de Panfa, ce jugement paraît surréaliste. Une vidéo du drame montre clairement un policier tentant de chasser du pied une grenade provenant du coté des manifestants, qui lui explose dans les jambes. Pour le pouvoir, l’état d’urgence mis en place le 21 janvier est un échec cuisant.

Les grenadages continuent, quatre enfants sont mortellement touchés les 22 et 23 février. L’émotion est grande, mais la brouille entre pro et anti Shinawatra ne s’apaise pas pour autant. Les Rouges accusent les jaunes d’utiliser la violence pour forcer l’armée à choisir son camp. Les Jaunes, eux, accusent les Rouges de créer un état d’insécurité pour permettre à la police d’employer la force. De son coté, l’armée incarnée par le tout-puissant général en chef de l’armée de terre Prayuth Chan-Ocha ne cesse de clamer sa « neutralité ». Elle refuse tout aussi bien d’apporter son soutien au gouvernement que de prendre position en faveur des manifestants. Quoique ces derniers ont tout de même droit à un traitement de faveur. À de multiples reprises, le général Prayuth a exprimé son opposition à l’usage de la force contre les manifestants, de même qu’il s’est opposé à l’instauration d’un état d’urgence auquel ses troupes n’apportent qu’un soutien a minima.

Une succession difficile

Aujourd’hui, la Thaïlande est plus imprévisible que jamais. Aucun des deux camps ne paraît en mesure de dominer l’autre. Si Yingluck dispose toujours d’un soutien populaire écrasant, elle est néanmoins très affaiblie. Convoquée le 27 février par la Commission anticorruption (NACC), elle a jusqu’au 14 mars pour prouver son innocence dans l’affaire du financement du programme de subventions à la riziculture. Faute de quoi, elle risque fort d’être destituée. Pour les pro Shinawatra, il s’agirait là d’un « coup d’état judiciaire » contre un gouvernement élu.

Pourquoi un tel acharnement des élites traditionnelles patronnant les chemises jaunes contre le clan Shinawatra ? La réponse tient dans la personnalité controversée de Thaksin Shinawatra, l’ex-Premier ministre renversé par l’armée en 2006. Une partie des Thaïlandais voit en lui le héros qui a instauré un système de sécurité sociale, l’autre un populiste sans scrupules à qui l’on prête des ambitions républicaines. L’intéressé le nie systématiquement, mais c’est sans doute là que réside le véritable enjeu des troubles. Sa majesté le roi Bhumipol est très affaibli. La période de transition royale qui s’annonce représente une opportunité unique pour le pouvoir, qui sera alors en place pour s’assurer le rôle central de protecteur de la couronne. Un rôle qu’aucun des deux camps en présence n’entend céder à l’adversaire. Sous de tels auspices, le retour au calme n’est pas à l’ordre du jour sur les rives de la Chao Praya.

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