Accueil > Monde | Par Laura Raim | 17 novembre 2014

Les raisons du printemps burkinabè

Une vingtaine de pays africains subit le règne de présidents inamovibles. Le peuple burkinabè est le premier à obliger le sien à quitter le pouvoir. Pourquoi ce petit pays-là avant les autres ? Et pourquoi maintenant, au bout de vingt-sept ans ?

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Trois jours auront suffi. Trois jours de manifestation pour mettre un terme à vingt-sept années de règne. Les Burkinabès n’ont pas supporté la tentative de leur président de modifier la Constitution qui l’empêchait de briguer un cinquième mandat. Devant la colère de la rue, Blaise Compaoré a d’abord cherché à se sauver en retirant son amendement, avant de se résoudre à démissionner.

Désigné comme chef de régime intérimaire par l’armée, le lieutenant-colonel Isaac Zida a conclu un accord mercredi avec l’opposition, la société civile, ainsi que les chefs traditionnels et religieux pour « la formation d’un gouvernement de transition pour une période d’un an » et « l’organisation d’élections présidentielle et législatives d’ici novembre 2015 ».

Les espoirs déçus de la démocratisation

Si la vigilance reste donc de mise, la fuite de Compaoré représente en tout cas un événement majeur dans l’histoire africaine : c’est la première fois qu’un chef d’État est obligé de quitter le pouvoir sous la pression populaire après avoir essayé de trafiquer la Constitution. Or ce n’est pas un hasard si les Burkinabès sont les premiers à arracher cette victoire de la souveraineté populaire.

Longtemps, les Burkinabès ont pu croire que le régime permettrait l’alternance. Lors du sommet franco-africain de La Baule de 1990, François Mitterrand fait comprendre que l’aide au développement serait désormais conditionnée à la démocratisation des régimes. Au Burkina Faso, le gouvernement militaire issu du coup d’État de 1987 cède donc la place à une Quatrième république dotée d’une nouvelle constitution, instaurant le multipartisme et l’élection au suffrage universel.

Mais la population déchante vite. « Ce qui se met alors en place est ce que Mathieu Hilgers appelle un régime semi-autoritaire, c’est à dire qui respecte les procédures et les formes institutionnelles de la démocratie, mais où tout est politiquement verrouillé par le parti au pouvoir », explique Peter Hochet, directeur scientifique du Laboratoire citoyennetés à Ouagadougou. En 1997, Compaoré fait supprimer l’article 37 stipulant que le mandat présidentiel est renouvelable une seule fois. Mais l’opposition, atomisée en plus de soixante-dix partis, est incapable de réagir.

Le ras-le-bol de la « clique Compaoré »

Un an plus tard, l’assassinat du journaliste Norbert Zongo provoque une ambiance quasi insurrectionnelle dans le pays. Pour calmer les esprits, le gouvernement accepte en l’an 2000 de réintroduire l’article 37… tout en arguant de son caractère non rétroactif pour une nouvelle candidature de Compaoré en 2005 et en 2010. Ce dernier « est sorti affaibli de l’affaire Zongo. Beaucoup de Burkinabès ont regretté de ne pas avoir profité de cette crise pour l’écarter et restaurer la démocratie, et ils se sont jurés de ne pas laisser passer la prochaine occasion, poursuit Peter Hochet. Entre-temps, le nombre de moins de vingt-cinq ans a explosé et représente 60% de la population. Un rapport de force intergénérationnel s’installe entre des jeunes qui n’ont connu que le régime Compaoré et les anciens arrivés au pouvoir avec Blaise ainsi que leurs alliés. »

La jeunesse urbaine ébranle ainsi le régime en 2011 avec une vague de mutineries et de grandes manifestations étudiantes. Force motrice des mouvements sociaux, elle ne supporte plus l’inamovible “clique Compaoré”, cette bourgeoisie d’État extrêmement fortunée qui monopolise depuis près de trois décennies ans tous les postes de direction économique, politique et militaire.

L’examen du projet de loi sur l’article 37 en octobre sera la goutte de trop, “l’occasion” à ne pas rater. Et cette fois, l’opposition, les intellectuels et les mouvements citoyens sont suffisamment structurés pour mener le débat national et mobiliser la population. Leurs appels à la manifestation et à la désobéissance civile seront entendus et massivement suivis.

Une opposition renforcée

Certes, les partis de l’opposition sont principalement dirigés par des libéraux ayant travaillé pour Blaise Compaoré. Rassemblés derrière l’Union pour le peuple de Zéphirin Diabré – un ancien ministre des Finances de Blaise Compaoré, qui a également été le président Afrique et Moyen-Orient auprès de la direction générale d’Areva –, ils ont néanmoins le mérite d’être assez organisés pour réussir depuis juin 2013 à mobiliser avec succès la population, rassemblant plusieurs fois des dizaines de milliers de personnes.

La mobilisation a aussi été portée par des mouvements issus de la société civile, comme par exemple le Balai citoyen, une association créée il y a un an par des musiciens engagés, qui avaient subi des menaces pour avoir écrit des chansons en hommage à Thomas Sankara.

Mais que reste-t-il vraiment de l’héritage politique de l’icône panafricaine et tiersmondiste ? Arrivé au pouvoir en 1983, Thomas Sankara avait mené avec succès son pays sur une voie révolutionnaire et anti-impérialiste avant d’être assassiné en 1986 lors du putsch qui a amené son ancien ami Blaise Compaoré au pouvoir. Il avait développé une critique éloquente du néocolonialisme : « Ces aides alimentaires (...) qui installent dans nos esprits (...) ces réflexes de mendiant, d’assisté, nous n’en voulons vraiment plus ! Il faut produire, produire plus parce qu’il est normal que celui qui vous donne à manger vous dicte également ses volontés », disait celui qui avait refusé de signer des prêts avec le FMI.

Le legs crucial de Sankara

La dette était en effet pour Sankara un moyen de « reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangers ». Mais en réalité, l’héritage politique du leader mythique n’est pas là.

« Les jeunes générations de l’opposition se souviennent à peine de sa conception du développement économique et social, explique Peter Hochet. Ce qu’ils lui doivent, c’est l’existence et l’unité d’un peuple burkinabè. Sankara a ancré très profondément l’idée de nation et de patrie. Par conséquent, contrairement à d’autres pays d’Afrique, la scène politique burkinabè n’est pas du tout divisée selon des lignes ethniques, régionales ni même religieuses. D’autant plus que Blaise Compaoré a aussi porté une attention particulière à ne pas faire le jeu de ce type de divisions. C’est ce qui a permis au peuple de faire masse, au nom de l’intérêt national, contre le régime, mais aussi de garantir une certaine unité de l’armée, dont le plus grande partie était clairement du côté du peuple, et qui a bien voulu se laisser déborder ».

Bon nombre de peuples africains, en Guinée, au Cameroun, au Congo, au Burundi, au Bénin, à Djibouti ou encore au Rwanda, rêvent sans nul doute de suivre l’exemple burkinabè et d’empêcher leurs présidents de se livrer à des énièmes réécritures constitutionnelles. Il n’est pas certain toutefois que les constructions politiques nationales soient suffisamment abouties pour surmonter les clivages identitaires.

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Vos réactions

  • "qui avaient subi des menaces pour avoir écrit des chansons en hommage à Thomas Sankara."... Sams’k a plutôt subit des menaces pour ses critiques du régime en place lors de ses émissions, et ses chansons où il vise Compaoré. C’est la chanson "Ce président là il doit partir et il partira" qui lui a valu d’être viré de OuagaFM, et non un refrain sur Sankara. Pour les pontes du régime, voir les gars célébrer Sankara faisait parti du folklore militant local, ils ne s’imaginaient pas que les fils de Sankara pourraient leur botter le cul en 24h. Bonne journée, cordialement

    sg Le 17 novembre 2014 à 10:09
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  • Sankara a été assassiné plutôt le 15/10/1987 au lieu de 1986 Comme écrit.

    Issa Le 19 décembre 2015 à 20:45
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