Accueil > Résistances | Par Marion Rousset | 5 mars 2013

« Certaines situations peuvent conduire à des suicides protestataires »

L’actualité récente a été marquée par deux immolations par le feu, des grèves de la faim, une pendaison dans un centre de tri de la Poste. Chômeurs, sans-papiers, salariés, détenus utilisent parfois leur corps comme ultime recours. Olivier Grojean, Maître de conférence en sciences politiques, a étudié ces suicides protestataires. Entretien.

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Regards.fr. Grèves de la faim et immolations par le feu sont-elles l’expression d’un désespoir ou d’une protestation ?

Olivier Grojean. C’est un mélange des deux. Les grèves de la faim sont des actes de protestation, mais elles font parfois de nombreux morts. A l’inverse, les personnes qui s’immolent par le feu peuvent survivre, notamment en raison de l’intervention d’un tiers. J’aurais du mal à classer ces actes dans le désespoir ou la contestation. La négation de son identité, l’absence d’autres ressources ou de projections de soi dans l’avenir peuvent conduire à des suicides protestataires qui prennent la forme d’une grève de la faim, d’une immolation, d’une pendaison ou d’une défenestration.

Pourquoi en vient-on à utiliser son corps comme ultime recours ?

La plupart du temps, ceux qui utilisent ce recours sont des gens qui ont de faibles ressources, peu de moyens de protester autrement. C’est le cas des sans-papiers comme des détenus par exemple. Les situations d’automutilation sont très fréquentes en prison…

Mais lorsqu’un maire comme Stéphane Gatignon fait une grève de la faim, il n’est pas dans ce cas…

En tant que personnalité politique, il a plein d’autres moyens à sa disposition, il pourrait lancer une pétition. On est donc plutôt là on est dans un coup stratégique qui, dans un conflit donné, doit permettre de dépasser une situation de blocage.

Est-ce parce que ces actes ont lieu dans l’espace public qu’ils relèvent de la protestation ?

Un ouvrier qui se pend dans son usine inscrit son geste dans un lieu où il y a des spectateurs. C’est une manière de proclamer politiquement sa souffrance. Mais l’absence de publicité ne suffit pas à infirmer la nature contestataire d’un acte. Les immolations par le feu au sein du mouvement kurde, par exemple, ont une dimension plus sacrificielle, de communion avec le leader du PKK.

Peut-on retracer l’histoire de ce type de pratiques ?

Sous l’Empire romain, des soldats s’automutilaient pour ne pas partir faire la guerre. Les grèves de la faim, elles, sont plus récentes. Il existait des jeûnes de protestation en Irlande et en Inde visant par exemple à jeter l’opprobre sur quelqu’un qui vous devait de l’argent. Ces jeûnes se sont politisés avec les suffragettes anglaises au début du 20ème siècle avant de se diffuser dans toutes les régions du globe. Quant aux immolations par le feu, elles relèvent au départ de rituels bouddhistes convertis pour la première fois en mode d’action politique en 1963, lorsque le moine Thich Quang Duc s’immole contre la guerre du Vietnam. La situation est très spécifique : beaucoup de gens l’accompagnent, il a prévenu la presse, un cordon de sécurité empêche toute personne de s’interposer. Son acte aura un retentissement international qui conduira d’autres figures et mouvements à recourir à cette même violence contre soi. C’est le cas de Jan Palach en Tchécoslovaquie, Norman Morrisson aux Etats-Unis, mais aussi des Tigres tamuls ou des Kurdes. La réappropriation de cette technique contestataire est sans doute facilitée par des contextes où il existe déjà, comme au Moyen Orient, une tradition de suicide personnel par le feu.

Le geste d’un chômeur qui tente de s’immoler n’est pas comparable à celui d’un Tigre tamul…

En effet, les Tigres tamuls ont d’autres moyens à leur disposition. Un chômeur en fin de droits ne peut pas organiser une manifestation à lui tout seul, ses revendications sont d’ordre plus personnel. C’est là que la distinction entre désespoir et protestation est la moins nette. Ceci dit, s’immoler par le feu devant Pôle emploi est une manière pour le chômeur de montrer que son cas est exemplaire, de donner une visée collective à son acte.

Olivier Grojean, Maître de conférences en sciences politiques à Aix Marseille, est l’auteur du chapitre sur la question des violences contre soi dans le Dictionnaire des mouvements sociaux (éd. Les Presses de Sciences Po, 2009).

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