Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 20 novembre 2014

Climat : la conférence de Paris est mal partie

Du paquet européen énergie-climat à la déclaration États-Unis–Chine sur la réduction des gaz à effet de serre, en passant par les résultats du G20 de Brisbane, tout montre que la future conférence de Paris sur le climat ne permettra pas les avancées historiques indispensables. Du moins, si la pression populaire n’est pas assez forte.

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La France accueillera, en 2015, à Paris, la 21e conférence internationale sur le climat de l’ONU. Ses enjeux sont considérables : la conférence devrait aboutir à un accord international applicable à partir de 2020 à tous les pays de la planète. Celui-ci prendrait ainsi la suite de l’accord de Kyoto. Quant au contenu, l’ambition est également considérable, l’accord devant permettre de respecter la limite de deux degrés de réchauffement climatique.

La presse, quasi unanime, a salué successivement l’accord des dirigeants des pays de l’Union européenne sur le "paquet énergie-climat 2030" signé le 24 octobre. Puis l’annonce conjointe par les États-Unis et la Chine, le 12 novembre, de leurs objectifs en matière de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Et enfin, le 16 novembre, la déclaration finale du G20 réuni à Brisbane. Avec une telle préparation de terrain, la conférence de Paris semblerait sur de bons rails. Hélas, les accords signés sont très loin d’être ce que leurs signataires et la presse en disent. Ils augurent mal de la suite. Rien n’est joué, bien sûr. Des actions essentielles seraient possibles, notamment pour en finir avec les subventions aux énergies fossiles, comme vient à nouveau de le réclamer un rapport de deux ONG internationales appuyé par plusieurs économistes.

Accords ni ambitieux, ni historiques

L’accord européen "énergie- climat 2030" montre-t-il l’exemple sur le climat, comme l’a dit Le Figaro ? Est-il « très ambitieux pour la planète », comme l’a qualifié François Hollande ? Au contraire, analyse le chercheur Maxime Combes, militant d’Attac France, « les États-membres de l’UE tournent le dos aux recommandations du GIEC et à leurs propres engagements visant à rester en deçà des deux degrés centigrades de réchauffement climatique globale ».

Les scénarios du GIEC, explique-t-il, « montrent que pour conserver une chance raisonnable de ne pas dépasser les deux degrés d’ici la fin du siècle, les années précédant 2020 sont clefs et doivent être utilisées pour réduire beaucoup plus fortement les émissions dans les pays dits "développés". Or, aucun État-membre de l’UE n’a proposé de revoir à la hausse l’objectif de 20 % de réduction d’émissions d’ici 2020 ». Et pour la suite, l’Union européenne a fixé à 40% son objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. C’est en réalité repousser à l’après 2030 l’essentiel des efforts à réaliser d’ici à 2050.

La déclaration commune USA-Chine est-elle « historique », comme l’a déclaré Barak Obama ? Constitue-t-il « une étape majeure dans la perspective d’un accord mondial en 2015 », comme l’a affirmé Les Échos ? Les États-Unis annoncent une réduction de 26 à 28 % de leurs émissions d’ici 2025 par rapport à 2005. Et la Chine dit vouloir atteindre un pic d’émission vers 2030 et les stabiliser ensuite. D’une part, il ne s’agit pas du tout d’objectifs contraignants et d’obligations mais de simples "intentions". D’autre part, elles sont tout sauf vraiment ambitieuses.

« Les dirigeants chinois viennent donc d’annoncer qu’ils continueront de battre chaque année un record d’émissions de gaz à effet de serre, et ce pendant les 15 prochaines années », commente Maxime Combes. Quant aux États-Unis, ajoute-t-il, « il est à noter que leurs engagements de réduction sont établis par rapport au niveau d’émissions atteint en 2005. Soit l’année où les émissions américaines ont été les plus fortes jamais observées, avec près de 7.200 Mt CO2. Ramenés à 1990, année de comparaison internationale, les objectifs américains sont tout à fait modestes : -13,8 % en 2025 par rapport à 1990. Soit un effort annuel d’à peine -0,43 %. »

En fait, si l’objectif est bien de limiter le réchauffement climatique à deux degrés, l’objectif des États-Unis devrait être comme celui de l’Union européenne une réduction de 80% de leurs émissions de gaz carbonique d’ici 2050. Pour y parvenir, ils devraient réaliser entre 2025 et 2050 une diminution dix fois supérieure à celle qu’ils disent vouloir réaliser d’ici 2025. L’annonce commune de la chine et des États-Unis, c’est-à-dire les deux premières puissances économiques du monde et les deux premiers metteurs de gaz à effet de serre de la planète, qui n’ont pas ratifié les accords de Kyoto préemptent de mauvaise façon la négociation internationale à venir.

« En présentant leur annonce conjointe de façon très positive, la diplomatie américaine et chinoise gèlent de fait les négociations internationales dans une inaction globale quasi généralisée, souligne Maxime Combes. Toute possibilité d’accord contraignant – dont ni les États-Unis ni la Chine ne veulent – juste et à la hauteur des enjeux à la conférence de l’ONU à Paris en 2015, n’est donc plus qu’une illusion ».

La déclaration finale du G 20 de Brisbane constitue-t-il une première, un engagement novateur comme l’affirme Le Monde, faute sans doute d’avoir relu les précédentes déclarations du G20 ? Ce qui est présenté comme une grande victoire est le fait que la déclaration finale du G20 contient un paragraphe (un paragraphe, quelle audace !) à la question, alors que le premier ministre de l’Australie présidente annuelle du G20 ne le voulait pas. Il faut dire que l’Australie est à la lutte contre le réchauffement climatique ce que le Luxembourg est à la lutte contre l’évasion fiscale. Alors même que les effets du réchauffement climatique s’y font sentir de plus en plus violemment, son premier ministre, Tony Abbott, a abrogé la taxe carbone, instaurée par ses prédécesseurs, défendu l’usage du charbon et diminué de 70% les investissements dans les énergies renouvelables.

Le paragraphe en question affirme que les dirigeants des pays du G20 « soutiennent une action forte et efficace pour lutter contre le changement climatique ». Que celle-ci doit « soutenir le développement durable, la croissance économique, et la sécurité des affaires et des investissements ». Que les signataires vont « travailler ensemble » pour adopter lors de la conférence de Paris « un protocole, un instrument juridique ou accord négocié contraignant ». Et qu’ils réaffirment leur « soutien à la mobilisation de financements pour l’adaptation et l’atténuation, telles que le Fonds vert pour le climat ».

La nouveauté ce serait que l’on vise à Paris un accord juridiquement contraignant pour chaque pays. Mais, outre que les mêmes formules étaient déjà employées lors du G20 de Saint Pétersbourg l’an passé, aucun objectif de contenu ni en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ni en matière de moyens pour les obtenir ne sont évoqués.

À commencer par les problèmes cruciaux de la suppression des subventions massives qui soutiennent l’utilisation des combustibles solides et d’une fixation crédible d’un prix du carbone. « Sans une valorisation suffisante du carbone, garantie par les gouvernements et croissante dans le temps, et sans arrêt des subventions aux énergies fossiles, rappelle Michel Aglietta dans son nouveau livre Europe – Sortir de la crise et inventer l’avenir, les investissements "verts" sont dominés par les infrastructures existantes. »

88 milliards de subventions aux combustibles solides

Le cinquième rapport du GIEC insiste sur le fait que la décarbonisation (la réduction de l’intensité carbone) de la production d’électricité est un élément clé des stratégies de lutte contre le changement climatique. Si l’on veut atteindre l’objectif de limitation du réchauffement climatique à deux degrés, « la part de l’offre bas-carbone de l’électricité (comprenant les énergies renouvelables (ER), le nucléaire et le captage et stockage du carbone (CSC) devrait augmenter d’environ 30% à plus de 80% d’ici 2050, et la production d’énergie des combustibles fossiles devrait être entièrement éliminée d’ici à 2100 ». Selon l’Agence internationale de l’énergie, seulement un tiers des réserves connues des énergies fossiles devrait être exploité.

En clair, non seulement le problème n’est pas le risque de rareté des énergies fossiles et la course à l’exploration de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz, mais il est indispensable d’en finir avec les subventions publiques aux combustibles fossiles. « Il faut en faire un feu de joie », affirme Kevin Watkins, directeur du Think Tank britannique Overseas Development Institute (ODI). Il rappelle que le G20 lui-même s’était engagé, il y a cinq ans, à supprimer progressivement ces subventions.
L’engagement est resté lettre morte. L’ODI et l’ONG Oil Change International (OCI) ont calculé que les États du G20 allouent 88 milliards de dollars de subventions à l’exploration de nouvelles énergies fossiles. C’est deux fois plus que les investissements réalisés par les compagnies privées du secteur. Ce qui, par parenthèse, montre la dépendance de celles-ci à l’égard des fonds publics.

Leur appel au G20 pour qu’il s’engage à Brisbane dans une suppression progressive de ces subventions est donc resté lettre morte. Au lieu de quoi François Hollande, futur hôte de la conférence de Paris, a choisi de faire étape dans l’Alberta, cette province du Canada championne des subventions à l’exploitation des sables bitumeux, l’un des pétroles les plus sales de la planète, et d’y faire la promotion de Total.

Source du graphique : page 2 des rapports à télécharger (traduction Regards)
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La voie monétaire

Quant au prix du carbone, sa fixation par le marché, qui est la voie choisie par l’Europe, est un échec patent. Devant les difficultés à l’établir par le moyen d’une fiscalité, Michel Aglietta préconise de passer par la voie monétaire impliquant une intervention nouvelle de la BCE. « Pour rediriger l’épargne dans les investissements bas carbone, écrit-il, il faut reconnaitre que la réduction des émissions a une valeur monétaire croissante dans le temps. Mais cette valeur monétaire ne peut pas être présentement fournie par une taxe ou par un marché portant sur les transactions courantes que les économies très affaiblies par la crise ne pourraient supporter. Il faut donc penser autrement. La base du financement de la transition vers une économie bas carbone ne peut être que monétaire. »

Cela suppose deux innovations : d’abord que les institutions politiques européennes établissent une valeur sociale du carbone définie de façon monétaire pour toute l’Europe. C’est indispensable pour que les investissements bas carbones puissent prendre le pas sur les autres. Et ensuite que la Banque centrale intègre cette nouvelle dimension dans la politique monétaire, aussi bien au niveau de ses critères de création monétaire directe que de sa politique de refinancement.

Au reste, note l’ancien ministre Pascal Canfin, les banques centrales de pays du Sud (Brésil, Chine, Bangladesh, Colombie et Nigeria) commencent à se préoccuper de la façon dont elles peuvent aider à lutter contre le changement climatique et à préserver l’environnement. Une nouvelle approche qui, souligne-t-il tranche avec l’indifférence totale de la Fed et de la Banque centrale européenne.

La Conférence de Paris sur le climat est donc mal partie.

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