cc Thierry Ehrmann
Accueil > Culture | Par Gildas Le Dem | 24 octobre 2014

Collège international de philosophie : qui a peur du spectre de Derrida ?

Envisagée par le gouvernement, la disparition de la dotation publique entraînerait celle de l’institution créée par Jacques Derrida. Seuls y auraient intérêt les bureaucrates et experts d’État que dérange la liberté du Collège. La résistance s’est organisée.

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L’affaire a fait grand bruit dans le paysage intellectuel français, et au-delà. Dans l’après-midi du 16 octobre, la communauté intellectuelle apprenait avec stupeur, via un communiqué du Collège international de philosophie, que ce dernier se voyait menacé de disparition, faute du renouvellement d’une dotation publique pourtant dérisoire (240.000 euros, quand une université parisienne peut recevoir, en comparaison, 240 millions d’euros).

Si le retentissement de ce communiqué a été tel, au point de déclencher une vague de protestations et la mise en ligne d’une pétition sans précédent (qui a recueilli jusqu’à la signature de philosophes et d’intellectuels internationalement reconnus, comme Avital Ronell et Souleymane Bachir Diagne), c’est que le CIPh représente un symbole dans le champ des institutions philosophiques françaises. C’est, aussi, que la seule institution philosophique ouverte, internationale, qui ait accueilli tout ce qui a pu se faire de novateur et critique dans la vie intellectuelle française ces trente dernières années (Jacques Derrida, Félix Guattari, Françoise Proust, Alain Badiou, Barbara Cassin, pour ne citer qu’eux), se voyait soudain menacée par des décisions budgétaires relevant de la responsabilité d’un gouvernement de "gauche".

Effacer un foyer de pensée critique

Or, si l’on se souvient que le CIPh fut fondé en 1983 à l’initiative, entre autres, de Jacques Derrida et François Châtelet, avec le soutien de Jean-Pierre Chevènement et du gouvernement socialiste d’alors (pour redonner un souffle critique à la vie intellectuelle en France après les années de plomb des gouvernements Giscard d’Estaing), l’on est en droit de s’interroger sur les raisons pour lesquelles un gouvernement socialiste pouvait bien vouloir défaire... ce qu’un gouvernement socialiste avait fait.

Etait-ce, à l’occasion de l’anniversaire des dix ans de sa disparition, une manière de vouloir enterrer Jacques Derrida une seconde fois – et avec lui la pensée critique française ? Une manière de menacer le principe du « droit à la philosophie » pour tous, énoncé par Jacques Derrida dans un livre resté célèbre, et produit de luttes institutionnelles pour l’extension de l’enseignement de la philosophie lors des années 70 (lire le "post-scriptum" ci-dessous) ? Ou encore, une manière d’effacer du paysage institutionnel la trace de ces luttes et, plus généralement, toute trace, dans les institutions françaises, d’un foyer de la pensée critique, que symbolisent des noms comme ceux de Derrida, ou aujourd’hui de Barbara Cassin ?

On ne peut s’empêcher, bien sûr, de penser que ce gouvernement a, au mieux, décidément perdu tout sens de l’histoire (et de l’histoire comme histoire des luttes qui ont fait ses victoires électorales). Au pire, d’y voir une volonté délibérée de s’en prendre à la pensée critique d’une façon criminelle, et de se déprendre, ainsi, de tout rapport aux intellectuels critiques, pour mieux abandonner la place aux "experts" et autres intellectuels d’État – une « infamie » pour la pensée, selon le mot du journaliste Gérard Lefort.

L’emprise d’une bureaucratie d’État sur la recherche

En fait, si l’on suit l’hypothèse déjà avancée par Barbara Cassin dans Derrière les grilles [1], les raisons de ce méfait pourraient être plus simples, mais non moins redoutables (pour peu qu’on les réinscrive dans une longue durée). Il ne s’agirait que du dernier symptôme de l’emprise croissante d’une bureaucratie sur la recherche et l’enseignement, mais d’une bureaucratie d’État (le paradoxe n’est qu’apparent) soumise et convertie à une logique d’évaluation néo-libérale.

Il faut rappeler, dans ce contexte, la spécificité du CIPh. D’une part, selon le vœu de Derrida, le Collège se devait d’être ouvert à tout public, sans distinction de diplôme, d’âge ou de nationalité. D’autre part, le fonctionnement du Collège stipule que puissent y enseigner des professeurs du secondaire (faisant ainsi circuler recherche et enseignement dans toutes les branches de l’Éducation nationale). Que les programmes de recherche soient également interdisciplinaires (ouvrant la philosophie aux recherches scientifiques, artistiques, littéraires les plus avancées). Enfin, que les directeurs de programmes puissent n’être pas de nationalité française.

On comprend, dès lors, que cette ouverture au nouveau, à l’inédit, à l’imprévisible dans la pensée (et donc à tout ce qui ne se plie pas à une comptabilité, un calcul ou une prévision), ait pu défier l’intelligence d’experts ou de bureaucrates animés par une "rationalité" néo-libérale.

Refonder le Collège

De fait, indique Michel Deguy, cette dérive n’est pas nouvelle. L’allocation accordée au Collège n’avait cessé de décroître depuis des années. Et, s’il semble, d’après nos informations (recueillies et confirmées auprès de Barbara Cassin et Michel Deguy [2]), que l’allocation soit finalement en passe d’être versée, à la suite des protestations et nombreuses pressions exercées sur le ministère de l’Éducation nationale (dont dépend, de fait, le Collège), l’affaire vient confirmer le mot de Derrida, selon qui « le Collège n’a que des amis », ne vit que du soutien que le public, français et international, lui apporte. C’est dire aussi, relève Michel Deguy, que le « Collège n’a que des ennemis », du moins dans les institutions philosophiques traditionnelles ou l’appareil d’État lui-même.

Reste, toujours selon Michel Deguy, que cette crise doit être l’occasion non d’un repli défensif mais, bien plutôt, l’occasion de refonder le Collège international de philosophie, de réaffirmer, plus que jamais, la nécessité de son inscription dans l’espace critique international (en le soustrayant, par exemple, à l’emprise de l’Éducation nationale, et le plaçant sous la tutelle d’un ministère des Affaires étrangères devenu comptable de son rayonnement international).

Bref, dans un geste critique, de fidélité et d’infidélité à la mémoire de Jacques Derrida, que lui-même aurait sans doute appelé de ses vœux, il s’agirait de transformer à nouveau le Collège pour qu’il redevienne ce qu’il n’a jamais cessé, ou n’aurait jamais du cesser d’être : une institution critique, qui défie les gouvernants et la pensée d’État.

Dans Du droit à la philosophie (Galilée, 1990), qui recueille également ses textes fondateurs, Derrida rappelle que l’histoire du Collège s’inscrit dans l’histoire des luttes pour l’extension de la philosophie hors de la classe de terminale (lutte dont il prit la tête, en 1974, contre la réforme Haby, ministre du gouvernement Chirac, en fondant le GREPH). Mais aussi dans le contexte de l’apparition des "nouveaux philosophes" (Bernard-Henry Lévy, André Glucksmann, etc) sur la scène intellectuelle française.

Bernard-Henry Lévy s’en prit alors violemment à Derrida par médias interposés – puis physiquement, lors des États généraux de la philosophie que Derrida organisa en 1979. On voit que ces luttes institutionnelles croisaient et préfiguraient déjà des luttes politico-théoriques à venir (nécessité de transformer les appareils de production culturelle, médiatiques et universitaires, rapport à l’héritage de la pensée de Marx, etc).

Notes

[1Derrière les grilles : Sortons du tout-évaluation, de Barbara Cassin, Fayard / Mille et une nuits, 2014.

[2Barbara Cassin, philosophe, est l’actuelle présidente du conseil d’administration du CIPh. Michel Deguy, poète et critique, a présidé le Collège de 1990 à 1992.

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  • L’État se sert actuellement de la crise comme prétexte pour fermer tout ce qui fonctionne, et donne ainsi du grain au moulin de cette crise. Tant qu’on reste dans cette logique, cette spirale funeste, on ne pourra sortir de cette atmosphère. Pour en sortir, il faut créer du nouveau. Travailler et créer, encore et toujours.

    Clément M. Le 25 octobre 2014 à 11:02
       
    • Cher Clément M., c’est en effet le sens des propos de Michel Deguy, et des analyses de Barbara Cassin : la crise que traverse le Collège doit être l’occasion de repenser, de transformer les structures du Collège d’une part, de s’interroger sur la logique d’évaluation néo-libérale dont cette crise de la recherche est un symptôme spectaculaire d’autre part.

      Elle doit être l’occasion d’une réaffirmation de l’exigence de recherche, de la pratique d’une pensée critique dans le paysage intellectuel français et international : une réaffirmation offensive et transformatrice, qui soit tout le contraire d’un repli sur des positions de défense.

      Vous pouvez, par ailleurs, continuer d’apporter votre appui au CIPh au travers d’une pétition en ligne (qui a déjà recueilli, ce jour, plus de 15000 signatures) :

      http://www.change.org/p/sauvons-le-coll%C3%A8ge-international-de-philosophie-pour-le-droit-%C3%A0-la-philosophie-pour-tous

      Cordialement,
      GLD

      Gildas Le Dem Le 29 octobre 2014 à 21:36
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  • POUR INFORMATION / ACTUALISATION LE 29-10-2014

    Selon nous informations, recueillies et confirmées ce jour auprès d’Isabelle Alfandary, philosophe et directrice de programme au Collège international de Philosophie, le Collège a reçu le 27 octobre une lettre émanant de la Présidence de la République, confirmant le maintien de sa dotation.
    Néanmoins, le Collège n’a pas encore obtenu de rendez-vous auprès du Ministère de l’Education, afin de préciser le montant de la dotation pour cette année. Si les « inquiétudes » sur l’avenir immédiat du Collège semblent levées, le Collège entend, selon le mot d’Isabelle Alfandary, rester « prudent » sur le montant de la dotation que voudra bien lui accorder l’Etat pour l’année qui vient (et qui doit pouvoir, en tout état de cause, permettre au Collège de maintenir toutes ses activités, y compris la publication de la revue Rue Descartes). « Prudent », surtout, sur la forme des dotations que devraient prendre les dotations accordées par l’Etat dans les années à venir.
    Si le Collège se réjouit donc de la mobilisation, et de l’appui public qui lui a été apporté dans ce conflit en France comme à l’étranger, notamment au travers d’une pétition de soutien toujours en ligne, il devrait pourtant se réunir en Assemblée Générale, pour organiser une réunion publique de soutien au Collège, qui devrait se tenir le 24 ou le 25 novembre.

    Gildas Le Dem Le 29 octobre 2014 à 21:24
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  • C’est malheureusement ce qui se passe à une plus large échelle pour la recherche fondamentale et publique. Au nom de la crise, les dotations sont de plus en plus faibles et totalement insuffisantes pour le bon fonctionnement de la plupart des unités de recherche en France. Le financement de la recherche se fait sur des appels à projets très sélectifs voir très très sélectifs : le taux de réussite pour l’agence ANR (Agence Nationale de Recherche) est de 8%. Qu’est ce qu’on fait des projets de recherche recallés ? on les jette ?
    Une lettre co-signée par 660 Directeurs d’unité de recherche pluridisciplinaire ( philosophie, comme en biologie ou physique...) a été envoyée à Mr Hollande. Mais cela marche beaucoup moins bien que le lisier sur les autoroutes et personne ne les "a entendu".
    Pour le texte de la lettre et plus d’info : http://sciencesenmarche.org/fr/appel-aux-directeurs-de-laboratoires/

    Maud Le 21 novembre 2014 à 20:05
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  • Je réagis, tardivement, à cet article que je découvre aujourd’hui avec une certaine perplexité. Que le gouvernement veuille supprimer une institution qui lui coûte 240 000 euros par an est effectivement surprenant et ridicule, mais qu’on déduise un complot néo-libéral de l’idée de supprimer une institution qui ne coûte que 240 000 euros par an est encore plus surprenant ! Le plus surprenant est que vous osiez affirmer qu’il s’agit de "la seule institution" (sic) qui a pu accueillir ce "qui a pu se faire de novateur et critique dans la vie intellectuelle française ces trente dernières années" ! Je pense que le nœud du problème est là : soit vous ignorez que de nombreux universitaires français ont partiellement renouvelé le paysage intellectuel français en introduisant les thèses de philosophes dits "analytiques", et vous réduisez les "penseurs d’État" aux "nouveaux philosophes", et dans ce cas votre réaction est compréhensible (mais elle est inutilement agressive, ces nouveaux philosophes n’ayant guère de lien avec la philosophie et n’étant guère "dangereux") ; soit vous confondez sciemment les deux catégories, laissant supposer que les "nouveaux philosophes" et les universitaires "analytiques" constituent la classe des "penseurs d’État", et dans ce cas vous êtes d’une mauvaise foi incroyable. A moins que vous n’ayez jamais consulté un seul article de ces universitaires, ce que je vous recommande car vous y découvrirez un réel aspect "novateur", mais aussi de la "critique", à moins que vous ne réserviez ce terme à "l’opposition à tout ce qui n’est pas français, ou d’esprit français (cet esprit étant marqué par la lutte contre le libéralisme, le scientisme, etc.)". Ce qui conduirait à un paradoxe : l’adjectif "international" de l’institution ne reflèterait nullement une diversité de modes de pensée, mais plutôt l’internationalisation d’un mode de pensée français particulier, en gros celui de la "libre pensée post-moderne", représentée par une partie des intellectuels que vous mentionnez dans votre article, ceux-là même qui furent déjà critiqués dans l’Affaire Sokal. A ce sujet, je vous recommande la (re)lecture du petit ouvrage de J. Bouveresse (Prodiges et Vertiges de l’analogie) : en s’y replongeant, on s’aperçoit aujourd’hui de la similitude frappante entre la virulence des réactions des "victimes" de Sokal et votre propre virulence...

    Gilles Le 25 octobre 2015 à 12:13
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