Le Premier ministre malaisien Najib Razak / photo pmo.gov.my
Accueil > Monde | Par Jack Thompson | 18 mars 2014

Comment le vol MH370 a disparu… en plein vaudeville politique malaisien

Blanchi à deux reprises, le chef de l’opposition Anwar Ibrahim a été condamné une troisième fois pour sodomie le 7 mars. Une parodie de justice à laquelle aurait assisté le commandant de bord du Boeing 777 qui s’est volatilisé dans les airs le lendemain. Or, ce pilote est une relation connue d’Anwar…

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« Ils n’ont absolument aucun argument en leur faveur. Ceci doit clairement être vu comme [un procès] politique ». En pénétrant dans la salle d’audience de la Cour d’appel, Anwar Ibrahim ne conservait guère d’illusions. Ce procès en appel est le fait d’un pouvoir mécontent de l’acquittement, en janvier 2013, de son principal opposant. Trois juges avaient alors estimé que les preuves soumises à l’encontre du prévenu avaient été manipulées en déni total des procédures judiciaires. Faute de preuves, l’accusé est acquitté.

L’homosexualité en procès

Quatre mois plus tard, le Pakatan Rakiat (PKR, le Front populaire) mené par Anwar remportait le vote populaire avec 50,87% des suffrages contre 47,88 % pour la coalition gouvernementale du Barisan Nasional (BN, Front national) du premier ministre sortant Najib Razak.

Seul un découpage électoral avantageant outrageusement le BN a permis au premier ministre d’être réélu. Depuis, Najib a remisé de coté son antienne Satu Malaysia ("Une Malaisie") – un slogan et un programme selon lequel il n’y aurait plus ni Malais, ni Chinois, ni Indiens, etc., mais seulement des Malaisiens – au profit d’un discours pro-malais impliquant que la discrimination positive à l’égard de l’ethnie dominante redevient le crédo du pouvoir. Aujourd’hui, l’UMNO (l’Organisation nationale des Malais unis), le parti de Najib, resserre les rangs et se porte garant de la défense des intérêts malais.

Rien de tel, pour ramener les brebis égarées sur le droit chemin, que de salir l’aura du mentor de l’opposition. D’abord condamné pour sodomie et corruption en 1998, Anwar Ibrahim sera ensuite incarcéré jusqu’à ce que son jugement ne soit cassé en 2004. Blanchi, Anwar crée la surprise en 2008 en remportant 45 % de suffrages et un tiers des sièges parlementaires. Une victoire prestement escamotée par une nouvelle accusation de sodomie qui tourne au vaudeville judiciaire.

Saiful, l’inénarrable victime

L’histoire du second procès d’Anwar Ibrahim a commencé le 28 juin 2008, avec la plainte de Saiful Bukhari Azlan, l’un de ses aides, qui l’accuse de viol et sodomie. Deux jours plus tôt, ce jeune homme de vingt-quatre ans aurait été sexuellement agressé par Anwar. Afin de corroborer ses accusations, Saiful se fait examiner par un médecin, puis un second, mais aucun ne découvre de traces de viol. Un troisième acceptera finalement de rédiger un procès verbal attestant de lésions anales. Entre le moment présumé des faits et la collecte des pièces à conviction dans le rectum de la victime, 90 heures se seront écoulées. Les preuves sont alors stockées, sans réfrigération, dans un local de la police non surveillé. Plus tard, Saiful se rétracte et l’analyse ADN établit que le sperme prélevé provient… de onze personnes différentes.

Survient une nouvelle révélation : deux jours avant son agression présumée, Saiful a rencontré le premier ministre Najib. Un lien des plus accablants dans une affaire pour laquelle le chef de l’opposition risque vingt ans d’emprisonnement. Face à ces découvertes en cascade, les preuves perdent toute crédibilité et la Haute cour jette l’éponge. En janvier 2013, Anwar sort blanchit, mais le gouvernement fait appel. Les faits sont réexaminés en mars 2014, la Cour d’appel décrète que les preuves, finalement, importent peu… au contraire de l’homosexualité du prévenu. Le procureur charge un individu qui n’en n’est pas à sa première accusation, un homme aux mœurs suspectes, au passé lourd… Cette accusation des plus creuses est validée par la justice, Anwar est condamné à cinq ans de prison le 7 mars.

Une condamnation « liée » à la disparition du vol MH370

Ce jour là, croit savoir le tabloïd anglo-saxon Daily Mail, un certain Zaharie Ahmad Shah se serait trouvé parmi l’audience, c’est-à-dire le commandant de bord du vol de la Malaysian Airlines qui a mystérieusement disparu le lendemain. Le pilote est présenté comme un « fanatique » et un supporter « obsessif » d’Anwar. Effectivement, Zaharie est inscrit au PKR, mais restons zen, en aucun cas l’opposition n’appelle au renversement du gouvernement par la force. Son objectif est de mettre un terme au règne de l’UMNO par les urnes, il n’est nulle part question d’insurrection ou d’actes terroristes.

Le quotidien pro gouvernemental The Star a néanmoins titré sur le fanatisme présumé du pilote. Rebondissement le mardi 18 mars : Anwar Ibrahim admet connaître Zaharie : « l’une des relations de mon beau-fils… je l’ai rencontré à plusieurs reprises ». En résumé, le 7 Anwar est condamné et le 8, l’une de ses connaissances disparaît aux commandes d’un avion. De là à dire que le pilote a détourné l’avion ou s’est suicidé en compagnie de ses 238 passagers pour obtenir réparation contre l’injustice commise à l’égard d’Anwar demeure une distance infranchissable. Mais dans un pays où seul le chef de l’opposition est notoirement persécuté pour sodomie, tous les chemins sont susceptibles, un jour, d’aboutir à Anwar.

Sa condamnation à la veille d’une élection partielle qui l’aurait vu accéder au poste de Mentri besar (chef ministre) du Selangor, le plus riche et le plus peuplé état de Malaisie est très opportune. Le 26 mars prochain, c’est son épouse qui le remplacera comme candidate et remportera vraisemblablement ce scrutin. Par le passé, Wan Azizah Wan Ismail s’est déjà substituée avec succès son mari quand celui-ci était emprisonné. L’idée de faire d’Anwar un bouc émissaire dans ce drame aérien manque, à ce stade, de crédibilité – sinon pour un pouvoir qui a perdu le vote populaire.

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