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Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 6 novembre 2014

Penser la Palestine post-Oslo

Deux ouvrages de chercheurs spécialistes de la Palestine et du Proche-Orient paraissent simultanément. Alors que l’un décrypte l’échec de l’Autorité issue des accords signés en 1993, l’autre propose une histoire politique du Jihad islamique.

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L’Autorité nationale palestinienne (AP), agent actif d’un « processus par lequel on a tenté d’imposer aux Palestiniens de renoncer à leurs droits (…) au nom d’une autonomie illusoire ». C’est à ce dévoilement que s’attache Julien Salingue dans une étude efficace, La Palestine d’Oslo. L’auteur, titulaire d’une thèse de science politique consacrée à l’Autorité palestinienne, propose dans cet ouvrage de « déterminer le cadre, les conditions et les modalités d’exercice du pouvoir de l’élite palestinienne au sein de la structure créée par Oslo, l’AP ».

Pour lui, la faillite du « prétendu “processus de paix”  » n’est pas due à une mauvaise application des accords signés à Washington en septembre 1993, mais «  était en réalité inscrite dans l’esprit et la lettre » desdits accords, qui ont avant tout permis « une réorganisation du dispositif d’occupation israélienne, misant sur la cooptation de la direction historique du mouvement national palestinien au sein des structures coloniales ».

Crise structurelle d’Oslo

C’est la première hypothèse de l’auteur, qui l’étaye en décryptant le fonctionnement des institutions de l’AP et en s’intéressant au modèle économique des territoires. Une concentration et une centralisation des pouvoirs dans les mains du noyau dirigeant qui entrent en contradiction avec « le déficit de souveraineté de l’AP et le morcellement des zones sous son autorité » ; un appareil sécuritaire « hypertrophié » qui va accompagner un changement de paradigme majeur : de la « terre contre la paix » à « la liberté contre la sécurité » ; des aides étrangères utilisées par l’AP pour, sous forme de salaires notamment, « légitimer » le processus de paix ; participant ainsi d’une économie de rente et de « dé-développement », ultra-dépendante d’Israël, au sein de laquelle certains, proches du pouvoir ou riches exilés,vont trouver matière à prospérer : holdings, monopoles et fonds d’investissement, une « oligarchie politico-économique » a vu le jour.

Si le tableau qu’il dresse n’est guère reluisant, Julien Salingue évite le manichéisme. Il ne confond pas l’Autorité palestinienne avec le Fatah au sein duquel, rappelle-t-il, les débats stratégiques perdurent. Les oppositions souvent mises en avant (entre vieille garde et jeune garde ; entre returnees et palestiniens de l’intérieur), sans être invalidées sont nuancées, éléments factuels à l’appui. Le rôle et la fonction des ONG sont disséqués et l’ascension du Hamas est analysée, sans surprise, comme étant avant tout « le produit d’un double échec : celui du processus d’Oslo et celui de la stratégie de l’AP ».

Logiquement, l’autre hypothèse de l’ouvrage est que la deuxième Intifada (déclenchée en septembre 2000) est une manifestation en quelque sorte définitive de cette « crise structurelle du processus d’Oslo » et qu’elle ouvre une autre séquence. Un moment post-Oslo, toujours en cours et dans lequel « les relations sociales, les dispositifs de pouvoir et les vecteurs de mobilisation politique sont, de facto, hors du champ du “state building” et davantage dans celui du “nation rebuilding” ».

Une histoire du Jihad islamique

Pour autant, la période précédente n’est pas soldée et aux yeux du monde, le "Jihad islamique" demeure cette organisation "terroriste" perpétrant des attentats suicides en Israël. Un choix de la violence politique pleinement assumé par ce mouvement pour qui l’obsession de la « libération nationale  » rend « subsidiaire » « toutes les autres problématiques » (coexistence des peuples, un Etat/deux Etats, etc.). Avec De la théologie à la libération ? Wissam Alhaj, Nicolas Dot-Pouillard et Eugénie Rébillard proposent une passionnante histoire du Mouvement du Jihad islamique palestinien (MJIP), « prototype d’un mouvement islamo-nationaliste », ainsi que le résume Olivier Roy dans sa préface.

L’un des intérêts de l’ouvrage est de donner à voir, en retraçant l’histoire (courte) de ce mouvement, situé aux antipodes du processus de paix évoqué plus haut, une dynamique méconnue en Occident parce que systématiquement classée "extrémiste", celle d’un « islam révolutionnaire ». Qui apparaît bien différente du projet de « révolution islamique » porté en Palestine par le Hamas. On renverra ceux qui taxeront les trois co-auteur.e.s d’islamo-gauchisme à la mise en garde de François Burgat, citée dans l’ouvrage : « l’essentialisme [des occidentaux] sur-théologise le corpus islamique, surdéterminant sa dimension sacrée, au détriment de sa dimension simplement anthropologique de marqueur identitaire. »De fait, le cas du MJIP apparaît à la lecture de cette étude comme une illustration de cette « méprise ».

« Un patrimoine idéologique hétéroclite »

Officiellement né, selon le récit adopté, en 1987 ou en 1992, il émerge au cœur des années 70, porté par de jeunes étudiants palestiniens musulmans au Caire. Au début des années 80, les espoirs nationalistes et/ou socialistes arabes (baathisme, nasserisme) ont du plomb dans l’aile, l’OLP s’apprête à quitter à Beyrouth et, à Téhéran, la révolution iranienne a renversé le Shah. Pour les fondateur du Jihad islamique, l’OLP manque de religiosité et les Frères musulmans, dont ils sont issus, ne sont pas assez nationalistes. Se dessine une hypothétique « troisième voie », celle d’un « islam politique palestinien, à la fois nationaliste et jihadiste, en forme de synthèse dialectique ».

Mouvement sunnite, le MJIP s’inspire des chiites iraniens et de leur révolution. L’imam Khomeiny figure en bonne place dans le « patrimoine idéologique hétéroclite » du mouvement, dans lequel se trouvent aussi le résistant syro-palestinien Ezzedine el Qassam, la confrérie d’Hassan el Banna, le penseur egyptien Sayid Qutb, des intellectuels maghrébins tiers-mondistes, quelques bribes de maoïsme... Passé à la lutte armée au moment où se déclenche la première Intifada en 1987, le MJIP n’a jamais cessé de se penser « comme une avant-garde censée mettre le feu à la plaine », se préoccupant peu de construire une base militante et populaire qui lui fait toujours défaut.

S’il peut paraître contradictoire, son positionnement – tout aussi radical face à Israël qu’il est médian (voire médiateur) dans le conflit Hamas/Fatah – lui octroie une place singulière dans le champ politique palestinien. Proche du Hezbollah libanais et soutenu par Damas comme l’ensemble des forces régionales du refus (de la négociation avec Israël), le MJIP s’efforce depuis le début de la crise syrienne, de tenir une ligne de « distanciation » prudente, au point qu’elle lui vaut d’être accusé de soutenir le régime d’Assad... Une contradiction de plus dont le mouvement devra se dépêtrer s’il entend jouer un rôle significatif dans la Palestine post-Oslo.

A lire

La Palestine d’Oslo de Julien Salingue. L’Harmattan, bibliothèque de l’iReMMO, 2014. 140 p. 12 euros.

De la théologie à la libération ? Histoire du Jihad islamique palestinien de Wissam Alhaj, Nicolas Dot-Pouillard et Eugénie Rébillard (préface d’Olivier Roy). La découverte, 2014. 200 p. 18 euros.

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