Accueil > Résistances | Par Emmanuel Haddad | 21 janvier 2013

Areva au Niger, Lhomme qui dérange

Le 1er février, le militant antinucléaire Stéphane Lhomme sera appelé à la barre, après avoir dénoncé la corruption d’Areva au Niger. Dans ce pays frontalier du Mali où l’armée française opère depuis une dizaine de jours, la France prend un tiers de l’uranium dont elle a besoin. Non sans quelques arrangements, s’insurge le militant.

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« Tu vois, nous sommes le quatrième pays producteur d’uranium au monde et nous n’avons même pas de lampadaires. » Maina, membre de l’association Alternative Niger, marche à tâtons dans les rues de Niamey, dépourvues d’éclairage public. Ce qui l’énerve le plus, c’est de savoir que l’uranium nigérien, extrait par Areva et exporté vers la France, éclaire au même moment les routes et les places publiques françaises. Le paradoxe est saisissant : tandis qu’un tiers du minerai jaune utilisé par les 58 réacteurs nucléaires français provient du pays de Maina, le Niger importe les trois quarts de son électricité du Nigéria.

Maina ignore toutefois qu’en France, ce paradoxe exaspère au moins autant que lui Stéphane Lhomme, le fondateur de l’Observatoire du Nucléaire. Depuis sa vigie citoyenne basée à Saint-Macaire, en Gironde, il surveille les moindres faits et gestes de l’industrie nucléaire française, des malfaçons de l’EPR de Flamanville construit par EDF aux manœuvres d’Areva pour s’accaparer, depuis plus de 40 ans, l’uranium nigérien à un coût réduit.

Dans cette lutte à la David contre Goliath, le militant écologiste est tombé sur une arme de taille le 11 décembre dernier : selon l’AFP Areva aurait offert 26 millions d’euros au Niger pour boucler son budget 2013 et une partie de ces fonds va être utilisée par le gouvernement nigérien pour acheter un nouvel avion présidentiel à Mahamadou Issoufou. « Ce don est une humiliation pour les citoyens du Niger », estime-t-il. Car en parallèle, l’Etat nigérien ne tire que 5% de son PIB des recettes de l’exploitation de l’uranium. Ni une ni deux, il publie un communiqué pour dénoncer un acte de « corruption, probablement sur le plan légal et assurément sur le plan moral  », de la part d’Areva, qui entend ainsi « perpétuer sa mainmise sur les réserves d’uranium du Niger. »

Stéphane Lhomme souligne que le cadeau budgétaire d’Areva vient mettre un terme aux critiques du gouvernement, qui multipliait récemment les prises de parole pour dénoncer le manque-à-gagner du Niger face à Areva : « Les déclarations faites de temps à autre par des politiciens nigériens visent plus certainement à obtenir quelques avantages de la part de l’ancienne puissance coloniale, mais assurément pas à remettre en cause le "business de l’uranium", qui n’a pourtant rien apporté de bon au peuple du Niger, qui reste un des plus défavorisés de la planète... » Du côté d’Alternative Niger on s’interroge : « Si c’est un cadeau, quelle est alors la contrepartie qu’attend Areva ? »

Uranium contre réélection

Le problème, c’est qu’Areva dément tout transfert monétaire aux autorités nigériennes et attaque dans la foulée L’Observatoire du Nucléaire pour diffamation. Et bien que l’AFP, avait recueilli l’information de la bouche même du président du groupe parlementaire du parti au pouvoir, le gouvernement nigérien dément aussitôt avoir reçu le moindre franc CFA de la part de l’entreprise française. Le 1er février 2013, le militant anti-nucléaire devra se défendre face aux avocats d’Areva. Ce procès met en péril l’existence de l’Observatoire du nucléaire qui, outre les frais de justice, risque une amende de 25 000 euros.

Inquiet mais pas abattu, Stéphane Lhomme est revenu quelques semaines plus tard, en 2013, avec un nouvel argument pour dénoncer les relations clientélistes entre Areva et le Niger. Le 14 janvier, il publie le compte-rendu confidentiel d’une réunion tenue en novembre 2012 entre trois membres de la direction d’Areva et M. Hassoumi, le directeur du cabinet de la présidence de la République nigérienne. On y apprend qu’Areva s’apprête à distribuer 35 millions d’euros au gouvernement nigérien, « en prenant en compte le manque à gagner généré par le report probable du projet Imouraren ». Imouraren, c’est la future plus grande mine d’uranium d’Afrique située au Nord-Niger, avec des réserves de 100 000 tonnes d’uranium, détenue à 57% par Areva. Confirmée, la promesse de transfert d’Areva au Niger, malgré son démenti officiel un mois plus tard ! Le leader français va d’ailleurs se contredire en janvier 2013 en annonçant officiellement qu’il versera bien 35 millions d’euros à l’Etat sahélien.

Les révélations du document confidentiel ne s’arrêtent pas là. Les représentants d’Areva y annoncent que la mine d’Imouraren ne sera pas inaugurée avant mi-2016, voire en 2017. M. Hassoumi rappelle alors aux représentants d’Areva que « l’année 2015 est une échéance politique importante qu’il convient de ne pas dépasser pour un démarrage du projet Imouraren », car l’ouverture de la mine « correspond à un projet majeur du président ». Sur ce, ils s’engagent à avancer le lancement de la production à 2015. Interprétation du président de l’Observatoire du Nucléaire : « dans la mesure où l’entreprise Areva pourra continuer à s’accaparer à bas prix l’uranium du Niger, elle organisera à la mi-2015 une jolie cérémonie pour simuler le début de la production d’uranium à Imouraren et permettre ainsi au Président nigérien sortant d’en tirer parti pour sa réélection début 2016. »

Dans l’attente de son procès, qu’il envisage désormais avec confiance, le militant réitère ses accusations contre Areva. Il a même trouvé le temps de publier sur Rue89 une tribune où il déclare que la guerre au Mali n’a d’autre visée que de sécuriser l’approvisionnement français en uranium. Il est égalament à l’initiative d’une cyberaction lancée le 15 janvier incitant les citoyens français à demander la vérité sur l’avion présidentiel d’Areva au Niger.

Mise sur écoute, gardes à vue...

Stéphane Lhomme n’en est pas à son premier combat contre l’industrie nucléaire. Porte-parole du réseau Sortir du Nucléaire entre 2002 et 2010, il avait publié en novembre 2003 un document confidentiel défense, où l’on apprenait que le futur réacteur EPR était vulnérable à une attaque d’avion. Or ce réacteur de troisième génération, qui s’est depuis révélé plus coûteux que rentable, était alors l’espoir commercial d’EDF. Face à ce militant zélé, le fournisseur d’électricité publique avait donc opté pour la méthode forte et placé M. Lhomme sur écoute avec la collaboration de l’entreprise suisse SecureWyse. Le militant écologiste subira aussi deux gardes à vues et une perquisition, histoire de calmer sa curiosité mal placée.

Malgré le soutien parlementaire et médiatique, il n’a toujours pas obtenu justice face à EDF : « Après avoir déposé plainte contre EDF pour complicité et recel d’intrusion frauduleuse dans un système informatique, j’ai été entendu à deux reprises par les gendarmes, la seconde fois en décembre 2010. Depuis, le Parquet fait le mort ! La plainte n’est pas classée... ni instruite. Il est clair qu’il y a une volonté de ne rien trouver », estime le militant.

Le 1er février prochain, il espère que cette fois la justice lui donnera raison face à Areva. Et que que l’écho médiatique du procès enverra un signal de solidarité à Maina et aux Nigériens, toujours privés d’éclairage public.

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