Accueil > Politique | Analyse par Emmanuel Riondé | 21 décembre 2012

Dans la brume politique marseillaise, surgit Tapie

En mettant la main sur les principaux titres de la presse quotidienne du Sud-est, Bernard Tapie effectue un retour tonitruant à Marseille. Pas juste pour entamer une carrière de patron de presse : alors que les élections municipales ont lieu dans 18 mois, les états-majors du PS et de l’UMP n’ont pas de candidat incontestable. De quoi aiguiser les appétits.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vendeur de télé, chanteur, showman, dirigeant d’entreprise, président de clubs sportif, député, ministre, prisonnier, comédien, propriétaire de yachts et de villas, « le beau jeune homme au nez de taureau » qui avait séduit Edmonde Charles Roux dans les années 80, et qui aura 70 ans en janvier n’avait encore jamais été patron de presse. Cet oubli devrait être réparé le 24 décembre lorsque le tribunal de commerce entérinera son offre de reprise (avec Hersant) des titres du Groupe Hersant Médias (GHM). Au passage, Bernard Tapie aura une nouvelle fois fait la preuve qu’il est un homme d’affaire hors-pair dès lors qu’il s’agit d’acquérir à bas prix des entreprises en difficulté mais potentiellement rentables. Dans le cas de GHM, en sortant moins de 50 millions d’Euros de sa poche, il récupère un groupe dont la valeur est estimée au double de cette somme et qui, du fait de cette reprise alternative au dépôt de bilan, est totalement désendetté.

Le SNJ-CGT a réagit dès jeudi matin dans un communiqué intitulé « Tapie, patron de presse : un scandale absolu ». « Qu’on se rappelle ce que Tapie a fait de Look, Wonder, de Terraillon, d’Adidas (...), s’inquiète le syndicat. Qu’on se rappelle ce que Philippe Hersant, le piètre héritier du "papivore" Robert Hersant a fait de Paru Vendu, de Paris-Normandie (...) Tapie et Hersant sont des fossoyeurs d’emploi plus que des entrepreneurs ; les journalistes ont toutes les raisons d’être inquiets de cette association (...) »
Les journalistes, en l’occurrence de La Provence, Var-Matin, Nice-Matin et Corse-Matin, titres phares de la Presse quotidienne régionale du Sud-Est de la France, oscillent pour l’heure entre la discrétion (« on doit aussi travailler, nous... » nous éconduisait poliment hier jeudi un journaliste de La Provence) et l’inquiétude. « On a une impression de flou terrible ce soir », résumait hier Serge Mercier élu SNJ de La Provence après le passage à la rédaction de Bernard Tapie. A cette occasion, ce dernier a fait part aux salariés de son amour intact pour Marseille et de ses projets de développement des titres, mais aurait aussi indiqué qu’il ne connaît « pas trop » et n’aime « pas forcément » la presse.

L’histoire de Bernard Tapie avec Marseille est d’abord celle de son passage à la tête de l’OM. Débutée en 1986, sa présidence du club emblématique de la ville s’achèvera au cœur des années 90 avec la conquête, en 1993, du titre de vainqueur de la Ligue des champions puis par l’affaire VA-OM qui, entre autre, finira par l’envoyer en prison en 1997. C’est également au cours de cette décennie - du milieu des années 80 à celui des années 90 - qu’il va débuter une carrière politique avec l’appui de François Mitterrand. Elu une première fois député en 1989 de la 6ème circonscription de Marseille, il le sera de nouveau en 1993 à Gardane après avoir été pendant un an ministre de la ville du gouvernement Bérégovoy. En 2001-2002, il réapparaîtra le temps d’une saison et demi aux commandes de l’OM. Propriétaire d’un hôtel particulier à Paris, il a récemment acquis une immense villa à Saint-Tropez, acquisition révélée en septembre dernier par Mediapart.

Un climat politique délétère

Le rebondissement spectaculaire qui vient de se produire, après quelques semaines de signaux discordants, dans la vieille idylle entre Tapie et Marseille a aussitôt posé question : le bonhomme souhaite-t-il avec cette prise en main de la presse régionale s’ouvrir la voie vers le trône municipal ? Bien qu’il s’en défende, le principal intéressé a donné sa réponse dans le courrier, reproduit par Libération dans son édition du 20 décembre, qu’il a adressé le 18 décembre au conciliateur du dossier GHM. « Je me suis engagé, à l’égard de Philippe Hersant (...) à ne pas postuler à quelque mandat électoral que ce soit, dès lors que je serai actionnaire du groupe GHM. A défaut, un processus de cession de la totalité de mes actions sera organisé sous votre égide, le produit de cette vente étant alloué à une association caritative de mon choix ». Sa volonté supposée de prendre la deuxième ville de France avait déjà été évoquée début octobre sur Europe 1, largement repris et commenté par la presse nationale. Le principal concerné avait démenti. Mais il semble désormais clair que Bernard Tapie, qui aura 70 ans le 26 janvier prochain, voit s’ouvrir en 2014 une fenêtre d’opportunité pour conquérir la mairie. Sur le papier, il n’a pas tort.

« Le mandat de Jean-Claude Gaudin se termine dans un climat d’usure et de luttes de clans pour la succession, sans l’émergence d’une relève crédible », déplorent le journaliste Jean Kehayan et l’ancien adjoint à la culture de Marseille Christian Poitevin dans une tribune intitulée « Marseille : Tapie, le populisme et la presse » et publiée hier sur LibéMarseille.
De fait, à gauche comme à droite le climat politique marseillais est particulièrement délétère à moins d’un an et demi de l’échéance. Les législatives de juin ont vu disparaître de la circulation Renaud Muselier qui jusqu’au printemps dernier apparaissait comme le dauphin et le successeur incontestable de Gaudin. Il a été battu par une Marie-Arlette Carlotti, (ministre déléguée chargée des Personnes handicapées et de la Lutte contre l’exclusion) surfant sur la vague de la présidentielle. Et les cartes ont été redistribuées. A droite, Guy Teissier (député, maire du 5ème secteur et président d’Euroméditerranée) et Dominique Tian (député, maire du 4ème secteur), tous deux UMP, pointent le bout du museau... Sans que Jean-Claude Gaudin n’ait renoncé à garder le sien au chaud. Installé à la mairie depuis 1995, il ne devrait faire connaître sa décision pour 2014 qu’au mois de mars prochain. Nombreux sont ceux qui jurent que lui aussi voit dans la situation actuelle une configuration qui lui est favorable. Il aura 74 ans au moment des élections mais pas sûr que cela suffise à le dissuader. Au PS, profondément miné par l’affaire Guérini, Carlotti a acquis une légitimité électorale qui lui permet de s’y voir. Cette éclosion imprévue n’arrange pas les affaires de Patrick Menucci (député de la 4ème circo, maire du 1er arrondissement et vice-président du Conseil régional PACA) et de Eugène Caselli (président de la communauté urbaine Marseille Provence métropole), tous deux déjà sur les rangs depuis quelques mois.

Dans ce tableau, toutes les informations politiques doivent être lues avec moultes précautions. Ainsi du sondage commandé par l’équipe de Guy Teissier à OpinionWay, réalisé en octobre et dont des résultats partiels ont été livrés hier. On y apprend que Guy Teissier est le candidat de droite favori de l’électorat et qu’il partage avec Marie-Arlette Carlotti le privilège d’être l’une des deux « personnalité locale » dont le taux d’opinion « plutôt bonne » de la population marseillaise dépasse les 40 %. De manière générale, Dominique Tian et Eugène Caselli apparaissent comme les perdants de ce sondage qui indique aussi que 59 % des marseillais ne veulent pas que Gaudin se réprésente. Ce qui a suscité du principal intéressé ce commentaire très gaudinien : « cela me donne envie d’y aller ».

Aucune des personnalités citées ne se détache cependant nettement, ce qui renforce l’hypothèse Bernard Tapie, absent du sondage. Deux question se posent. Peut-il gagner et pour qui roule-t-il ? Pour Patrick Mennuci, si l’ex-président de l’OM prend La Provence c’est bien parce qu’il n’a « plus de relais [politique] sur le terrain » pour servir ses ambitions. Il considère que Tapie ira mais ne gagnera pas. C’est aussi le sentiment de Guy Teissier. Plus nuancées sont les réponses à la deuxième question. Le passé politique de Tapie à Marseille est socialiste et radical (MRG). Mais c’est bel et bien le passé. Entretemps, en 2007 puis en 2012, il a soutenu Sarkozy auquel il doit d’avoir pesé de tout son poids dans l’affaire Adidas-Crédit Lyonnais qui lui a permis de récupérer 220 millions d’Euros (nets de créances et d’impôts) à la fin des années 2000. Surtout Tapie est un très proche de Jean-Louis Borloo qui vient de lancer une UDI a priori ambitieuse. Au point de vouloir conquérir dans 18 mois la deuxième ville de France avec un revenant multimillionnaire ? Tapie roulerait pour Borloo ? En tout cas, en jetant de l’huile sur le feu de la discorde à l’UMP, il ne dessert pas les intérêts politiques de son ami valenciennois.

Mais pour beaucoup d’observateurs politiques marseillais, dont ceux qui l’ont côtoyé du temps de son "âge d’or" phocéen, pas de doute : Nanard n’a jamais roulé que pour lui-même et son retour sur le Vieux Port, c’est d’abord la preuve qu’à 70 ans, il reste insatiable. « On sait depuis la Libération que celui qui contrôle le journal quotidien dominant de la ville a déjà un pied sur les marches de la mairie, et désormais de la métropole », écrivent Jean Kehayan et Christian Poitevin dans leur tribune. Craignant que celui qu’ils surnomment ironiquement « le Sauveur » parvienne à apparaître comme « légitime auprès d’une opinion publique fatiguée », ils invitent à « continuer » et « renforcer », « le combat antipopuliste ». Tapie à Marseille, ça ne fait que (re)commencer.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?