Accueil > Société | Par Christelle Gérand | 13 octobre 2014

États-Unis : un matelas contre « l’épidémie » de viols sur les campus

« Une femme sur cinq est agressée sexuellement à l’université », estime un rapport de la Maison blanche. Sous l’impulsion d’une étudiante emportant partout le matelas de son agression, les protestations ont contraint les universités à agir contre un fléau national.

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La prestigieuse université Columbia, à New York, est l’épicentre du mouvement. Si les victimes peuvent porter plainte auprès de la police, le système américain prévoit également que des mesures soient prises en interne : expulsion du violeur ou changement de dortoir, par exemple. Pour cela, encore faut-il que l’université reconnaisse l’agression. Or les membres des commissions disciplinaires pensées pour des actes de plagiat ou de vandalisme davantage que pour des crimes sexuels rechignent à « détruire la vie de l’accusé », déplore Colby Bruno, avocate ayant représenté de nombreuses étudiantes.

Autrement plus problématique, les activistes dénoncent un conflit d’intérêts incitant les universités au déni et au silence. « La discrétion leur importe davantage que la justice », regrette Stanley Arkin, qui a défendu l’une des victimes. « Ce sont les doyens qui prennent la décision de sanctionner ou non, explique Jen Sluka, étudiante en deuxième année à Columbia. Or ils sont aussi responsables de l’image de leur école. » Chaque sanction devant être notifiée au ministère de l’Éducation, qui publie annuellement les statistiques par université, la tentation est grande pour les doyens de passer l’éponge sur des agressions pouvant ternir leur réputation.

L’indulgence du corps universitaire

En avril, un groupe d’étudiantes décide de lever l’omerta. Après avoir vainement tenté de convaincre la direction de prévenir les violences sexuelles et de sanctionner leurs agresseurs, vingt-trois victimes portent plainte contre Columbia auprès du gouvernement. Le mois suivant, elles publient des listes de violeurs présumés dans les toilettes. Un athlète s’entraînant pour les jeux olympiques, un DJ, un blogueur.

La presse s’emparant du sujet, le président de l’université embauche trois professionnels pour venir en aide aux victimes, et met en place une ligne d’appel. Les étudiantes ne sont pas satisfaites : ces mesures ne pénalisent pas les agresseurs. Seulement un tiers d’entre eux est expulsé.

L’ASCA, association des professionnels du comportement étudiant, stipule clairement que les universités ne doivent pas « punir », mais « éduquer ». Elle recommande de proscrire les termes « relevant du droit », tels que « viol », ou « coupable », pour les remplacer par « agression sexuelle » ou « responsable ». « L’indulgence du corps universitaire et l’accent mis sur la réinsertion viennent de la théorie du développement étudiant, estime Brett Sokolow, président du Centre national pour la gestion des risques de l’éducation supérieure. L’idée est de répondre graduellement pour permettre à l’individu de mûrir et de prendre de meilleures décisions. Je dis : très bien, mais pas dans le cas d’une agression sexuelle », ajoute-t-il.

Diplômés avant que l’enquête n’aboutisse

La désinvolture de l’administration commence dès le témoignage de la victime. Nul enregistrement, mais des étudiants bénévoles qui prennent des notes, omettant les faits qui ne leur semblent pas pertinents. L’amateurisme se poursuit devant le jury. « L’une des trois juges m’a demandé si Paul avait utilisé du lubrifiant, se souvient Emma Sulkowicz. Je ne vois pas comment c’est possible de faire une sodomie sans utiliser de lubrifiant, a t-elle ajouté, ne comprenant visiblement pas le concept de viol. »

Après cette sordide audience, son agresseur a été jugé « non responsable ». C’était la troisième fois que le jury statuait sur le cas de ce "violeur en série". Pour la troisième fois, l’administration a estimé que les preuves n’étaient pas suffisantes. À Columbia, des plaintes antérieures ne peuvent être utilisées pour conforter les doutes du jury. Quant à la police, elle a prévenu Emma que l’enquête serait si longue qu’elle et son agresseur seraient diplômés avant qu’elle n’aboutisse.

Étudiante en arts visuels, son expérience est alors devenue l’objet de sa thèse. Depuis le début du mois de septembre, elle transporte son matelas avec elle, où qu’elle aille. Sa performance, nommée « porter le poids » (Carry that weight, qui a fait tâche d’huile), durera jusqu’à ce que son agresseur soit expulsé, a-t-elle promis. De son dortoir à ses salles de classes, elle traîne son lourd matelas bleu, comme l’accompagnent le poids de la honte et d’une intimité qu’il faut déballer sur la place publique. Malgré elle, Emma Sulkowicz est devenue le visage des victimes. Des dizaines de personnes l’aident ponctuellement à – littéralement – porter ce fardeau.

« Oui signifie oui »

Avant ces campagnes étudiantes, « ce n’était pas la priorité des administrateurs d’universités, explique Bonnie Fisher, professeure à la Faculté de droit criminel de Cincinnati, qui a publié plusieurs études sur le sujet. C’était seulement un problème de plus sur leurs bureaux. » Les victimes ont changé la donne. Chaque mouvement de lutte a été suivi d’une réponse gouvernementale.

En mai, le ministère de l’Éducation a publié les noms des cinquante cinq universités soumises à une enquête pour la façon dont elles gèrent (ou plutôt couvrent) les cas d’abus sexuels. Cette liste d’établissements sommés d’améliorer leur réponse aux violences sexuelles sous peine de ne plus recevoir de subventions fédérales, n’avait jamais été rendue publique.

Mi-septembre, répondant à la performance d’Emma dont « l’image devrait tous nous hanter », selon les mots d’Hillary Clinton, la Maison blanche lance une campagne de prévention contre « l’épidémie » de viols. Des célébrités comme Jon Hamm, alias Don Draper de la série Mad Men, Daniel Craig ou encore Benicio Del Toro, insistent sur la responsabilité de chacun pour que cesse la culture du silence. Le gouvernement alloue six millions de dollars à dix-huit universités pour qu’elles développent des programmes de prévention et d’aide aux victimes.

Fin septembre, l’État de Californie va plus loin en adoptant une loi précisant ce qu’est un rapport consenti. La règle d’or traditionnelle est "Non signifie non" : si quelqu’un refuse un acte, quelles que soient les circonstances, passer outre constitue une agression. En Californie, dorénavant, les étudiants doivent explicitement dire "oui" avant tout rapport sexuel, et à chaque phase du rapport. Moins sexy, certes, mais pour le moins éducatif.

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