Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 6 mai 2014

Excédent budgétaire grec : démontage d’une nouvelle manipulation

Le prétendu excédent primaire des finances publiques grecques, salué par la Commission européenne comme une réussite de la politique de la Troïka, est le résultat d’une nouvelle manipulation des statistiques qui reproduit les pratiques du gouvernement grec des années 1990 et 2000. Cette fois, avec l’appui actif de Bruxelles.

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Mercredi 23 avril, la Commission européenne a annoncé que la Grèce avait dégagé en 2013 un "excédent primaire" de ses comptes publics. Un excédent de 1,5 milliard d’euros qui représente 0,8 % du PIB hellénique. Le solde primaire des finances publiques est calculé avant que L’État et les autres collectivités publiques payent les intérêts sur leur dette. Comme la dette publique grecque correspond à 175% du PIB, une fois payé ces intérêts il y aura quand même eu en 2013 un déficit important. Mais tout de même un excédent budgétaire primaire ce n’est pas rien. Cela permettrait au gouvernement grec de suspendre le paiement des intérêts ou les remboursements de dettes tout en continuant de payer les fonctionnaires, les retraités et les autres dépenses courantes.

Ajouté au retour de ce pays sur les marchés financiers, n’est-ce pas là le signe incontestable de la réussite progressive de la politique d’hyper austérité menée dans ce pays depuis 2011 par la Troïka (BCE, Commission, FMI) ? La Commission a évidemment salué l’événement. « Le progrès du pays en matière d’assainissement de ses finances publiques depuis 2010 est remarquable » a déclaré son porte-parole Simon O’ Connor.

La Commission à la manœuvre

Hélas, le prétendu surplus primaire de la Grèce est une pure fiction. Il est le fruit de nouvelles manipulations statistiques des comptes publics grecs. La différence avec celle des années 1990 et 2000 est qu’il ne s’agit pas, cette fois-ci, de faire comme si la Grèce respectait les critères de Maastricht, mais de tromper les électeurs en faisant comme si la crise grecque était en voie de résolution.

Autre différence, Bruxelles a été cette fois ci directement à la manœuvre. Pour obtenir un excédent primaire des finances publiques grecques, les statisticiens européens ont enlevé des dépenses rien moins que les dépenses d’aide aux banques grecques, soit tout de même plus de 10% du PIB grec. Or, comme le fait observer Romaric Godin, seul journaliste de la presse française à avoir attiré l’attention sur le problème, dans La Tribune « de l’aveu même de la Commission, il s’agit d’une méthodologie "spécifique" à la Grèce. Autrement dit, si un autre pays de l’UE avait investi 10,8 % de son PIB pour sauver son secteur bancaire, Bruxelles l’aurait intégré dans le calcul du déficit. Rappelons, ajoute-t-il, que la recapitalisation des banques grecques n’est pas le fruit d’un "cadeau" de l’UE, il s’agit d’une part des prêts accordés par le Mécanisme européen de solidarité (MES) à la Grèce et qui devra faire l’objet d’un remboursement. Ce prêt a, également, été versé sous conditions : la politique d’austérité a dû être renforcée. A priori donc, on voit mal pourquoi Bruxelles a exclu cet effet des comptes helléniques ».

Tricherie à la grecque

Mais même sans cette manipulation bruxelloise, les finances publiques grecques devraient quand même afficher un important déficit primaire. Car en amont du trucage bruxellois, il y a les trucages grecs. Ils ont été décortiqués par l’économiste Yanis Varoufakis actuellement professeur à l’université d’Austin au Texas et supporter d’Alexis Tsipras pour les élections au Parlement européen.

Il souligne d’abord qu’il faudrait soustraire du prétendu excédent d’un milliard et demi d’euros, les arriérés de paiement de l’État au secteur privé pour 2013, soit environ 4 milliards d’euros, car le gouvernement avait une obligation contractuelle de payer ces sommes d’argent en 2013 et il ne l’a pas fait. Surtout, il a découvert, cachées, d’invraisemblables réévaluations des ressources des collectivités locales, pour 700 millions, et de 4 milliards pour les caisses de retraite qui ne proviennent évidemment pas de rentrées miraculeuses de cotisations et d’impôts. Il s’agit d’argent que l’État a emprunté auprès de l’Europe, qu’il a mis sur les comptes des collectivités et des caisses de retraite et qu’il a comptabilisé non comme une dette, mais comme faisant partie de ses avoirs.

Comment Yannis Varoufakis a-t-il eu la curiosité d’explorer les comptes des assurances retraites et des collectivités locales grecques pour découvrir le pot aux roses ? Tout simplement, explique-t-il, parce que dans les années 1990 un collègue de l’université d’Athènes, Yannis Stournaras, qui était le président du Conseil des conseillers économiques de la Grèce et qui négociait l’entrée de la Grèce dans la Zone euro lui avait expliqué qu’il avait pratiqué une telle manipulation des comptes des assurances retraites. L’objectif était de faire croire que la Grèce était plus proche du critère des 3% de déficit public qu’elle ne l’était en réalité. Or, il se trouve que Yannis Stournaras ... est l’actuel ministre des Finances du gouvernement grec. C’est ce qu’on appelle être informé de source sûre.

Nouvelle bulle

Le pire est que cette duperie a été avalisée par l’Office européen des statistiques Eurostat et par la Commission. D’où la question de Yannis Varoufakis à Madame Merkel et à Monsieur Schauble, son ministre des Finances : « Avez-vous été dupés de nouveau par le gouvernement grec ? Ou faites-vous vous partie de la duperie en vue du besoin de déclarer la fin de la crise avant les prochaines élections du Parlement européen ? Je crains beaucoup que nous connaissions tous la bonne réponse », conclut-il.

Mais, dira-t-on, le retour de la Grèce en tant qu’emprunteur sur les marchés financiers ne signifie-t-il pas que les marchés, pour leur part, croient à l’assainissement des finances grecques ? En fait, explique Yannis Varoufakis, toutes sortes d’investisseurs ont acheté les nouvelles obligations émises par la Grèce. Des spéculateurs, des investisseurs institutionnels y compris chinois et japonais. Pour autant, personne ne pense que la dette publique de la Grèce est viable. Tout le monde sait qu’une partie devra être annulée. Mais les investisseurs savent que cette restructuration ne concernera pas les prêts qu’ils viennent de faire, mais la partie de la dette grecque qui a été en fait transférée à la BCE ou au FMI. En réalité, l’Europe essaye de créer une nouvelle bulle sur la dette grecque, en plus des dettes actuelles. « Un jeu qui ne peut pas finir bien … »

Face à toutes ces manipulations destinées à tromper l’opinion publique européenne sur l’évolution de la crise des dettes publiques, le parti de la gauche européenne a bien raison de ne pas préconiser la sortie de la Grèce de la zone euro qui ne réglerait rien et aggraverait tout, mais de proposer l’organisation urgente d’une conférence sur la crise de la dette. Celle-ci concernerait la dette publique dans toute la zone euro et pas seulement la dette grecque. Comme la “Conférence de Londres en 1953” qui a résolu la question de la dette de l’Allemagne d’après-guerre, cette conférence européenne aurait pour objectif principal l’annulation d’une bonne partie des dettes publiques, le gel de leur remboursement et l’introduction d’une “clause de croissance” pour les parties restantes. Parallèlement, les programmes d’austérité devraient être arrêtés au profit d’une politique de relance finançant la création d’emplois stables et des projets de développement soutenables.

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  • La sortie de l’euro de la Grece est inevitable, c’est le seul moyen pour elle de retrouver des marges de manoeuvre sans attendre un hypothetique soutien budgetaire du reste de l’Union. Faire croire que c’est la seule poltique possible, c’est un peu comme TINA...

    djis Le 10 mai 2014 à 09:54
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