Confédération paysanne
Accueil > Environnement | Entretien par Thomas Clerget | 23 septembre 2014

Ferme des 1.000 vaches : « La négation pure et simple de notre métier »

Malgré les mobilisations, la ferme laitière des 1.000 vaches, grand projet d’élevage industriel, a reçu ses premières bêtes. Porte-parole de la Confédération paysanne, Laurent Pinatel explique un conflit qui préfigure l’avenir du modèle agricole français.

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À Drucat dans la Somme, les premiers animaux, environ 150, sont arrivés sous escorte policière samedi 13 septembre à cinq heures du matin sur le site de l’immense élevage laitier. À terme, celui-ci doit en accueillir au moins 850 de plus. D’une ampleur inédite en France, le projet est contesté depuis trois ans par l’association d’habitants Novissen et par les syndicalistes agricoles de la Confédération paysanne. Ces derniers y voient une menace pour l’environnement, pour le bien-être animal et la santé des citoyens, mais aussi pour l’avenir de l’agriculture française.

Les opposants ont immédiatement organisé le blocus du site, levé le 16 septembre à l’issue d’une réunion au ministère de l’Agriculture qui les a vus obtenir quelques concessions. « Ce projet ne correspond pas au modèle d’exploitation promu par le ministre dans la loi d’avenir pour l’agriculture » (laquelle vient d’être adoptée par l’Assemblée), a déclaré Le directeur de cabinet de Stéphane Le Foll. Pour autant, dans un contexte qui verra disparaître les quotas laitiers, en vigueur depuis 1984, d’ici quelques mois, toutes les conditions semblent réunies pour que cette révolution industrielle de l’élevage ait bien lieu.

Regards s’est déplacé dans la Somme, à la rencontre des acteurs du conflit, pour un reportage qui figure dans notre numéro d’automne et que nous complétons par cet entretien avec le porte-parole de la Confédération paysanne, Laurent Pinatel.

Regards. Pour quelles raisons la Confédération paysanne s’oppose-t-elle au projet de ferme industrielle des "1.000 vaches" ?

Laurent Pinatel. Ce projet représente l’exact opposé de ce que nous revendiquons. D’abord, il y a la question de la financiarisation de l’agriculture, avec l’apport de capitaux extérieurs à la profession. Michel Ramery, le promoteur du projet, est un entrepreneur du BTP. Il y met beaucoup l’argent, et exigera, en contrepartie, une forte rentabilité économique. Une autre question est celle de l’accaparement des terres. Dans certains secteurs, des jeunes cherchent à l’installer comme agriculteurs, mais il n’y a pas de terres disponibles. Avec les 1.000 vaches, on se retrouve avec un projet qui va mobiliser jusqu’à 3.000 hectares à lui tout seul. Ensuite, la concentration animale. Dans un élevage plus classique, par exemple avec une trentaine de vaches, quand il y un coup de grippe, les trente peuvent tomber malade. Cela a des incidences sur la production. Avec mille vaches, je ne pense pas qu’ils vont prendre un tel risque. On peut imaginer un recours à la vaccination systématique, à un usage plus poussé des antibiotiques.

Sur le plan social, la Confédération paysanne y voit l’assurance d’une « disparition programmée du métier de paysan ». Pourquoi ?

L’un des objectifs du projet est de rationaliser les charges. Et rationaliser les charges, c’est rationaliser l’emploi. Le projet prévoit, au total, l’équivalent de dix-huit salariés, méthaniseur compris [1]. Soit une dizaine de postes sur la production laitière. Tandis que des fermes classiques nécessiteraient une quarantaine d’emplois pour exploiter autant d’animaux. Cela fait quand même de la casse... François Rebsamen [ministre du Travail, ndlr] était il y a peu à la radio pour réaffirmer qu’il faut « endiguer le chômage ». Il y a quand même un souci, là ! Sans compter qu’il s’agira d’emplois peu qualifiés et sous-payés.

« Officiellement tout le monde était contre, mais dans les faits rien ne bougeait »

Selon les promoteurs de la ferme, l’objectif ne serait pas de casser les prix sur le marché du lait, mais de réduire les coûts de production pour améliorer les marges et mieux rémunérer les producteurs. Cet argument vous semble-t-il crédible ?

Michel Welter [le directeur des 1.000 vaches, ndlr] n’a cessé de raconter dans la presse qu’il pouvait descendre à un prix de revient de 25 centimes le litre de lait. Dans la majorité des régions françaises, on ne peut pas s’en sortir à moins de 34 centimes le litre. Dans ces conditions, il ne faut pas imaginer que les clients des 1.000 vaches vont accepter de payer le litre à 34 centimes ! Le prix du lait, en France, sera déterminé par la ferme, en fonction de ce que Michel Ramery pourra accepter comme prix, et non dans le cadre de l’inter-profession ou de négociations élargies. À la suite de l’embargo russe sur les importations de lait, les prix ont commencé à baisser. Avec les coûts de production annoncés, la ferme des 1.000 vaches traversera mieux les crises de ce type que les exploitations de taille plus restreinte. Les coopératives laitières et les industries de transformation vont nous dire : « Si lui peut produire à ce prix, alors structurez-vous également pour faire des fermes plus compétitives et passer les crises à des prix défiant toute concurrence. »

Le 28 mai 2014, des militants de la Confédération paysanne ont entrepris le "démontage" de certaines pièces sur la machine de traite des 1.000 vaches. Pourquoi avoir décidé une telle opération ?

Sur ce dossier, nous avons beaucoup interpellé les pouvoirs publics. Sans résultat. On sentait une sorte de black-out, personne ne voulait en parler. Nous avons donc mené une première action sur le chantier de la ferme, le 12 septembre 2013. Suivie, le lendemain, d’une occupation du siège social de l’entreprise Ramery. À partir de cette date, l’écho médiatique a été plus important, et Stéphane Le Foll [ministre de l’Agriculture, ndlr] a été interpellé sur la question par les journalistes et les parlementaires. Après cela, officiellement tout le monde était contre, mais dans les faits rien ne bougeait. Nous avons réoccupé la ferme, le 17 janvier. Nous avons rencontré Cécile Duflot, alors ministre du Logement et de l’Égalité des territoires, et Philippe Martin, le ministre de l’Écologie. Toujours sans résultat significatif. Nous avons continué d’interpeller Stéphane Le Foll, en lui disant : « Ce modèle ne vous convient pas, la loi d’avenir agricole est en cours de discussion au Parlement, c’est donc le moment d’arrêter les 1.000 vaches. » Aucune réponse. Donc cette fois, Nous avons pris nos responsabilités, et voulu poser des actes, amener un débat public qui jusque-là n’existait pas.

« Pas de volonté de sortir du modèle agricole issu de plusieurs décennies d’agriculture intensive »

Quels ont été les conséquences de cette action ?

Symboliquement, nous avons remis des pièces de la machine à Stéphane Le Foll, en lui disant : « Monsieur le ministre, maintenant il y a deux solutions : soit vous rendez ces pièces à Michel Ramery, et il continue son exploitation ; soit vous gardez ces pièces, et il arrête. A vous de choisir. » C’est alors qu’est apparu un nouveau discours. Ce n’était plus mille vaches, mais cinq cents vaches [2]. Mais la structure a été conçue pour 1.000 vaches et 750 génisses, ce qui laisse penser qu’il ne s’agit que d’une limitation très provisoire. Et puis, on a senti qu’on avait tapé où il ne fallait pas. La répression qui s’abat sur nous est incroyable, on sent qu’il y a une volonté de casser la contestation [3]. Au niveau parlementaire, le 1er juillet, c’est-à-dire le même jour que la première audience au tribunal correctionnel d’Amiens, Barbara Pompili, députée de la Somme, est intervenue à l’Assemblée nationale pour demander à Stéphane Le Foll d’arrêter le projet. En réponse, il l’a littéralement envoyée balader, en lui répondant sur un ton totalement indécent. Nous, nous avons l’habitude ; il nous parle toujours comme ça. Mais là... Il y a un vrai problème de débat démocratique (voir la vidéo de l’intervention de Barbara Pompili, ainsi que la réponse de Stéphane Le Foll).

Au delà des intentions, quel regard portez-vous sur le contenu des débats sur la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt ?

L’esprit annoncé pour cette loi, c’était de promouvoir l’agro-écologie, avec des groupements d’intérêts économiques et environnementaux, des "GI2E". L’idée paraissait intéressante. En fait, on s’est aperçu que cela manquait de contenu. Nous partageons le constat initial. Il faut dépoussiérer l’agriculture, son fonctionnement. Beaucoup de choses ont été identifiées, mais tout a été minimisé. Nous aurions souhaité une loi pour mettre en route la recherche d’un autre modèle agricole. Avec un accompagnement, des mesures économiques, financières, techniques, la formation des paysans. Avec l’idée de prendre les gens où ils en sont aujourd’hui, c’est-à-dire parfois dans des systèmes très intensifs, et de réorienter les systèmes vers des productions plus respectueuses de l’environnement, qui créent de la valeur ajoutée et moins de dépendance économique. Ça ne sera pas pour cette fois. Il n’y avait pas de volonté de sortir du modèle agricole issu de plusieurs décennies d’agriculture intensive.

« L’agriculture industrielle avance systématiquement sur l’agriculture paysanne. L’une est prédatrice de l’autre »

Vers quel type de modèle agricole le gouvernement entend-t-il, selon-vous, nous amener ?

Je pense que Stéphane Le Foll est sur la ligne d’une dualité de l’agriculture. C’est-à-dire un système de production et d’exportation en volume, de type industriel. Et à côté, un système "vitrine", en quelque sorte, avec une agriculture relocalisée, des produits de qualité pour les marchés locaux. Les deux agricultures devraient alors cohabiter. De notre côté, nous considérons que ce projet n’est pas viable. En effet, l’agriculture industrielle avance systématiquement sur l’agriculture paysanne. L’une est prédatrice de l’autre. L’agriculture industrielle capte beaucoup plus de soutien public. Plus on est intensif, plus on touche. Plus on a de surface, plus on touche. Tandis que les petites fermes sont dans une logique de survie, elles résistent. La Confédération paysanne estime que l’agriculture est un marqueur fort de la société ; elle doit être porteuse d’emplois, tandis que le système industriel va littéralement "bouffer" les petites fermes. Un jour, Stéphane Le Foll me dit : « Quand je suis entré au PS, il y a avait un million de paysans, aujourd’hui il n’y en a plus que 400.000. C’est comme ça. » Et bien non, quand on est ministre, il faut avoir de l’ambition ! On ne sent pas de projet politique. On n’entend parler que de l’export... Mais les prix du lait se cassent immédiatement la figure à cause de l’embargo russe. Voilà ce que c’est, l’export !

Quelles sont pour vous les causes de cette situation, qui a vu fondre le nombre d’agriculteurs ?

Les politiques successives ont été conduites selon des orientations toujours plus libérales. Progressivement, on a fait éclater les quotas laitiers, qui vont être définitivement supprimés le 1er avril 2015. On a laissé augmenter la production, en accordant des rallonges. Individuellement, les producteurs se disaient : « Génial, je vais pouvoir produire un peu plus. » Sauf que c’est un marché d’équilibre, donc le surplus a fait baisser les cours. Au milieu des années 90, il y avait environ 150.000 producteurs de lait en France. Aujourd’hui, on est en train de passer sous la barre des 70.000. On concentre, on concentre. Et dans le même temps, la production laitière augmente ! Ce sont les politiques publiques qui poussent dans cette direction. On dérégule, on laisse le marché organiser le fonctionnement du secteur.

« Si l’on réoriente les ressources de la PAC, on peut changer le cours des choses »

Que prônez-vous face au modèle de concentration et d’intensification de l’élevage ?

Comment peut-on sortir de cette situation par le haut ? Réponse possible : la PAC, c’est dix milliards d’euros. Si l’on réoriente l’utilisation de ces ressources, on peut changer le cours des choses. Pour nous, la politique à mener consiste à favoriser le modèle des petites et moyennes exploitations. Il faut limiter les aides accordées à un certain seuil. Aujourd’hui, les plus intensifs ont des aides à l’hectare qui peuvent monter jusqu’à 900 euros, tandis que les moins intensifs reçoivent autour de 100 euros. L’idée serait de faire converger ces montants. Certains y perdraient ; une solution serait de leur verser des montants équivalents, mais à condition qu’ils changent leurs pratiques. Autrement dit : « Vous arrêtez le maïs et le soja avec pesticides, vous passez sur de l’herbager et on vous aide à changer de système. » Ça ne coûterait rien de plus, mais l’impact environnemental et social serait considérable.

Votre organisation avance un modèle qu’elle qualifie d’« agriculture paysanne ». Pourriez-vous préciser cette notion ?

Au delà des dimensions techniques, c’est un projet d’essence politique, centré sur l’autonomie. Comment peut-on rendre les producteurs plus autonomes ? En termes d’approvisionnement, d’abord. Limiter ou supprimer les achats de foin, de soja. Ensuite, diriger sa ferme soi même. Ne plus être dépendant du banquier, ou de l’industriel. Il s’agit d’être autonome dans ses décisions, de se réapproprier son métier. Les gens qui travaillent essentiellement avec des systèmes herbagers utilisent moins d’engrais, moins de pesticides ; ce sont des systèmes qui permettent de limiter la dépendance des paysans vis-à-vis de l’agro-industrie. Il s’agit, enfin, de recréer du lien avec les citoyens, ainsi qu’avec les territoires, dont la vitalité peut être influencée de manière très positive par l’activité paysanne.

Reportage "Ferme des 1.000 vaches, le cauchemar paysan" dans le numéro d’automne de Regards.


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Une infographie de la Confédération paysanne pour "tout comprendre aux 1.000 vaches".

À retrouver dans le numéro d’automne de Regards : le grand reportage sur la ferme des 1.000 vaches.

Notes

[1Sur la question du méthaniseur industriel, voir notre reportage dans Regards n°32, actuellement dans les kiosques.

[2Ndlr : le premier permis d’exploitation délivré par la préfecture est limité à 500 vaches.

[3Suite au démontage, cinq personnes, dont Laurent Pinatel, ont été placées en garde à vue. Le procès, qui a été reporté après une première audience, doit avoir lieu le 28 octobre au tribunal correctionnel d’Amiens.

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  • Bravo Laurent :
    Quand en 1999 ,François Dufour ,alors porte parole visionnaire de la Jeune Confédération Paysanne "mobilisa" les campagnes pour que toutes les regions de France relaient le projet d’agriculture paysanne anti mondialiste mis en lumiére par le demontage du Mac Do de Millau et symbolisé mondialement par un José Bové menotté ,le "tout jeune" père de Famille-interprète- paysan bio que j’étais n’hésita pas une seule seconde et je devint "tout naturellement" le premier porte parole de la confédération Paysanne de la Somme !
    Puisqu’elle n’y existais pas il fallait l’inventer....
    Fils ,petit Fils ,arrière petit Fils de Cut ...j’étais loin de penser ,malgré les mise en garde de ma "famille" et du CDJA qui m’accueillait dans un stage "d’acteur en milieu rural" que le cours de ma vie en serait a ce point changé ,mon rêve de changer le monde agricole est vite devenu un cauchemar !
    Dans le dernier département bio de France ,la représentativité syndicale ne s’improvise pas et je suis rapidement devenu l’homme à abattre !
    Côtoyer mes alter ego aux comités nationaux mensuels pendant 8 ans m’a permis de m’approprier "le projet ", de dénoncer localement les activités mortifères de la Mafia FNSEA et de ses satellites "alliés" (SAFER,Chambres d’agriculture,MSA,Credit "Abricole" et "Mutuel") ,d’embrasser la cause des "Faucheurs volontaires" au point de faire la gréve de la fin de janvier 2008 pour "décrocher" le moratoire pour les OGM ...tout en menant "paisiblement ma barque de paysan bio sur 40 ha avec quatre jeunes enfants et un camping Paysan .
    Une décade de " vache folle" avait déjà restructuré l’Élevage Laitier du Pays quand elle s’invita dans la dernière étable du village en 2005... avec la complicité de la DSV (direction des sévices vétérinaires !) !
    Malgré mes efforts ,ceux de la mère de mes enfants ,ceux de l’éleveur (Tchio Jacques),l’intervention foncière de Terre de Liens ... que nenni....l’extermination des paysans picards s’accentue sous les coups de boutoirs de la Mafia Agricole qui engrange les subventions et empoisonne les populations ...avec la complicité de nos dirigeants ,qui font ,somme toute ,aveux d’impuissance , ayant le Pouvoir , mais semble t’il pas celui de la Décision ....excepté celle de nous imposer les forces de l’ordre ou de laisser a d’autre le choix d’en disposer !!!
    Alors oui ,je te dis BRAVO ,a toi et a José, plus que jamais le pot de Terre doit devenir le pot de Faire .
    Libérons nous des Fers du pot de Fer ...n’attendons plus d’ avoir eu les menottes aux poignets pour dénoncer les dérives de nos sociétés ...la FNSEA et ses bûchers ...les Saigneurs de la Terre sont sans pitié !
    Ce printemps la ferme de Tchio Jacques fut rasé , la mère de mes enfants est depuis 4 ans partie sous de meilleurs auspices "bio" de ch’Nord , Terre de Liens spécule avec La SAFER et de me reposer la question : "mes 4 enfants auront ils "la chance" d’être un jour,paysan comme Papa ? " ... de quoi m’accuseront ils ?
    d’un Notre dame des Landes ,d’une Notre dame des glandes ,d’ un barrage à Sivens ?
    Et de citer Nietzsche :" Nul n’est assez fou pour ne trouver plus fou que lui pour le comprendre "

    Bruno Galloo Le 23 septembre 2014 à 14:34
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  • Il est intéressant de noter que la question du bien être animal est totalement absente du débat.

    Francesca Le 2 novembre 2014 à 10:14
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  • aujourd’hui la vie d’une vaches laitière est de 5ans, soit 2 à 3 lactations ce qui est ridicule alors le bien etre animale je le voie plus dans des projets comme ça fait par des pros des vaches que par des paysans qui font du lait parce que c’est la production qui valorisent le plus leurs terres et qui ne pensent qu’a faire du tracteur

    onvapasmecroire Le 28 février 2015 à 10:04
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