Accueil > Résistances | Par Benoît Borrits | 22 octobre 2014

Fontanille SCOP, au-delà de l’emploi

Fin 2012, Fontanille, entreprise centenaire fabriquant des rubans élastiques, a été reprise en SCOP par ses salariés. Dans le secteur textile durement touché par l’ouverture totale du marché, ils ont su se réorganiser et définir un autre rapport au travail...

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Au détour d’une route qui marque le début du chemin de Saint-Jacques de Compostelle, un gigantesque bâtiment gris à deux étages. Nous sommes arrivés à Fontanille, une entreprise qui, en octobre 2012, faisait l’actualité du Puy-en-Velay. Vieille de cent cinquante ans, cette entreprise a été mise en liquidation pour être ensuite reprise en SCOP par 46 de ses 70 ses salariés en décembre. Fontanille était pourtant une belle success-story des années 1970. Face au déclin progressif de la dentelle mécanique, l’entreprise a su innover pour introduire de la silicone et devenir un pionnier dans les hauts de bas autofixants : les publicités coquines de Dim-Up dans les années 1980, c’était eux !

Le paramédical est l’autre grand secteur d’application. La famille Fontanille quittera l’entreprise a son apogée dans les années 1980. En1992, celle-ci est vendue à un industriel qui la détiendra par l’intermédiaire de sa société Holding SEP. En 2003, l’entreprise déménage à Espaly Saint-Marcel sur les hauteurs du Puy-en-Velay. En 2007, l’ouverture totale du marché du textile signe la fin de l’entreprise qui sera liquidée en octobre 2012. De 150 personnes au plus haut, les effectifs baisseront à 70 personnes au moment du dépôt de bilan.

« Que l’on ait apporté 50 ou 30.000 euros, on compte tout autant »

Fort heureusement, Rolland Arnaud, ancien directeur commercial de l’entreprise, a décidé de ne pas baisser les bras et monte avec d’autres salariés un projet de reprise en SCOP. « Je ne pouvais pas concevoir ce projet sans l’appui des deux sections syndicales de l’entreprise, la CFDT et la CGT. » Les deux se prononceront en faveur de cette solution, ce qui n’a pas empêché les syndicalistes de la CGT d’abandonner le projet en chemin. « Je pense que la CGT voulait un vrai patron », dit-il avec un petit sourire en coin.

Finalement, 46 personnes répondront à l’appel. Dans la spirale de la liquidation, il fallait faire vite pour éviter que les machines partent ailleurs. Ils proposent au Tribunal de commerce de racheter l’ensemble pour 100.000 euros avec la promesse de conserver 46 emplois. Ils font appel au personnel qui, en l’espace de quarante huit heures, a su réunir 146.000 euros avec divers apports allant de 50 à 30.000 euros. « Pour nous, que l’on ait apporté 50 ou 30.000 euros, on compte tout autant : pour certains apporter une petite somme est parfois plus coûteux que pour d’autres qui ont contribué plus », indique Rolland Arnaud.

Fortement soutenus par les commerçants des environs et appuyés par Benoît Hamon, alors ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire, le Tribunal de commerce acceptera cette solution. Les associés réinvestiront ensuite 830.000 euros correspondant à 60 % de leurs primes de licenciement et obtiendront 400.000 euros d’emprunts. Les bâtiments et certaines machines ne leur appartiennent pas et un leasing court jusqu’en 2019. Il ne fallait pas échouer : « C’est simple, si au bout d’un an, on avait capoté, on était tous SDF. »

35 heures sans pointeuse

Fort heureusement, plus d’un an après, l’entreprise est toujours là. Qu’est-ce qui a changé ? « Nous disposions de 18.000 mètres carrés sur deux niveaux. Nous nous sommes regroupés au rez-de-chaussée pour optimiser la production », indique Rolland Arnaud. Optimisation de la production ? Voilà qui nous rappelle un discours productiviste assez classique, sauf qu’ici cette productivité est mise au service d’une qualité de travail. On tient aux trente cinq heures tout en ayant fait disparaître les pointeuses. L’attachement de chacun au projet de tous semble être devenu le nouveau régulateur. « Nous avions auparavant un volant d’environ 10 % de personnes en arrêt maladie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui ».

Si l’intermède entre la liquidation et la reprise a été court, il n’a pas été non plus sans émotions fortes. Devançant une rumeur comme quoi l’ancien propriétaire entendait déménager les archives, les salariés ont occupé l’usine un dimanche à quatre heures de l’après-midi. « Une semaine d’occupation autour d’un feu, ça créé des liens », aime à rappeler Rolland Arnaud.

Tous les salariés de l’entreprise sont aujourd’hui sociétaires de la nouvelle SCOP. « Nous avons un fonctionnement plus démocratique. La vie de l’entreprise, c’est l’affaire de tous. » Au-delà de l’AG annuelle statutaire, Jean-Yves Moutel, responsable teinture plongée, indique qu’elle se réunit à chaque fois que cela est nécessaire : « Pour les grandes décisions, on a besoin de tous. » De même, lorsque Rolland Arnaud se rend à l’étranger pour établir de nouveaux partenariats, ce voyage fait l’objet d’une discussion. Ainsi, il y aurait eu trois AG l’année dernière. Du point de vue opérationnel, un Conseil d’administration est élu, qui se réunit tous les mois, et dans lequel la parité homme-femme est une réalité – « même s’il n’y a que 12 femmes pour 34 hommes. » Enfin, un comité opérationnel composé du président, du responsable de la R&D, de la production et du directeur financier se réunit chaque lundi matin.

Polyvalence obligée

Question rémunérations, les salariés ont dû renoncer au treizième mois. Néanmoins, les plus bas salaires ont été relevés et l’échelle ne serait que de un à deux. Mais ce n’est qu’un aspect des changements. « La polyvalence à la reprise, c’était obligé », explique Jean-Yves Moutel, qui travaille désormais à la fois à la teinture et à l’enduction de dépose de silicone liquide. Certains ont été formés à des métiers complémentaires. Ainsi la styliste est aussi devenue commerciale, ce qui lui permet probablement un meilleur retour sur ses créations. Dans le cadre d’un budget initial de formation d’un coût de 60.000 euros, tous les salariés ont été formés à la lecture des bilans comptables afin de participer à la vie de l’entreprise et s’épanouir à travers ce projet de reprise.

Sur les 10.000 mètres carrés exploités du bâtiment, les machines les plus diverses tournent. Pas de bruits assourdissants, mais plutôt un cliquetis régulier qui nous rappelle l’obstination des salariés à maintenir cette activité. Ici, un métier à tisser mécanique qui réalise une dentelle à partir de 253 fils différents, plus loin une machine à teinter qui de l’écru colore en noir, chair ou autre, enfin les machines à siliconer qui rendent le ruban antiglisse. Tous les six mois, les collections changent et les couleurs avec. À la R&D de s’adapter rapidement : « Il faut cinq ans de métier pour former un bon teinturier », précise Rolland Arnaud. Il n’y a en effet pas que le mélange qui compte, mais aussi les conditions de température et d’hygrométrie dans lesquelles la teinture s’effectue... Plus loin, Christian Garnier présente une machine qu’il a conçue et réalisée avec ses collègues pour siliconer les rubans.

L’usine est propre. Contrôlant une de ces machines, Marie-Rose Perrusel explique que « tout a été réorganisé. Autrefois, le sol était rugueux devant la benne. J’ai tout nettoyé ». Bien que l’entreprise doive être rigoureuse sur la gestion, des cuves ont été achetées pour récupérer les acides en cas de fuite d’un fût de 200 litres de liquide polluant. « La SCOP, c’est aussi une pensée environnementale », commente Rolland Arnaud.

Refus de la désindustrialisation

Alors, viable dans un secteur sinistré, la nouvelle SCOP ? « On a gardé 100 % des clients », tient à préciser le nouveau Président directeur général. L’entreprise a réalisé un bénéfice de 272.000 euros en 2013, dans un contexte d’exonérations de cotisations sociales au titre de la création d’entreprise. « Pour 2014, nous visons l’équilibre car nous aurons 20 % de charges en plus, soit 250.000 euros, indique Rolland Arnaud. Si le gouvernement tient ses promesses en matière de réduction de charges, alors cet équilibre tiendra. »

Conservatrice, l’approche de gestion de Fontanille ? « Nous sommes humbles et déterminés », se plaît à dire Rolland Arnaud. Pourtant, les idées de développement sont au rendez-vous. Si 80 % des ventes sont réalisées sur les bas auto-fixants, la lingerie haut de gamme et d’autres secteurs aussi inattendus que le pneumatique permettent déjà de réaliser 20 % du reste. D’autres projets de développement sont en cours. Signe des temps, un site Internet a été créé qui permet d’avoir des contacts commerciaux, alors qu’il n’existait pas dans l’ancienne entreprise.

Dans ce qui est désormais la plus grosse SCOP d’Auvergne, une petite révolution silencieuse semble se dérouler. D’une situation désespérée, des hommes et des femmes refusent la désindustrialisation programmée, s’organisent et finalement se réapproprient la production. Comme l’indiquait Rolland Arnaud, « il est important de retrouver un peu de fierté, y compris vis-à-vis de la famille. »

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  • Passionnant !

    Christophe G. Le 27 octobre 2014 à 17:21
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