Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 5 février 2014

France, ton IDE fout le camp ! Radiographie d’une "information"

Comment une donnée tronquée et mal comprise sert à faire chanter aux chiffres la rengaine du déclin économique de la France. Et à masquer des réalités moins favorables aux théoriciens de l’herbe plus verte ailleurs...

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le 28 janvier, comme elle le fait trois à quatre fois par an, l’institution de l’ONU spécialisée pour le commerce et le développement, la CNUCED, a publié des statistiques sur les flux d’investissements directs à l’étranger (IDE). En général, cet parution passe totalement inaperçue. Mais cette fois ci, toute la presse en a parlé, du Monde au Figaro, des Échos à BFM. Pensez donc : les chiffres publiés disent qu’en 2013, les flux annuels d’IDE en France ont chuté de 77% pour s’établir à 5,7milliards de dollars. N’est-ce point là une nouvelle et édifiante preuve que la compétitivité et l’attractivité économique de la France sont en chute libre ? Le déclin est là et décidemment, il n’y a pas d’autre alternative que, d’urgence, baisser les coûts salariaux et les dépenses publiques, réduire la protection sociale et les impôts des entreprises. D’autant plus qu’ailleurs, l’herbe est beaucoup plus verte : sur l’ensemble de la planète, les IDE ont augmenté de 11% et de 37% dans l’Union européenne.

En allant voir de plus près, sur le site de la CNUCED – ainsi que sur d’autres sites publiant données et analyses sur les investissements directs étrangers comme celui de l’OCDE ou de la Banque de France, on découvre bien d’autres choses que le commentaire repris généralement par la presse.

Statistiques incertaines

Les investissements directs étrangers correspondent en principe aux mouvements internationaux de capitaux réalisés en vue de créer, développer ou maintenir une filiale à l’étranger. Cela ne comprend pas les simples placements financiers. Mais ce ne sont pas tous, loin de là, des investissements utiles, à des créations d’emplois, d’usines, de laboratoires. « Les activités financières sont privilégiées par les investisseurs étrangers », constate la Banque de France. Depuis 2005, ils ont reçu près des deux tiers des flux nets d’investissements directs, contre seulement 30% dans les industries manufacturières.

Les statistiques des IDE sont incertaines. Pour 2012, la CNUCED a comptabilisé plus de deux fois plus d’IDE en France que l’OCDE (59 milliards d’euros contre 25). Elles sont aussi très volatiles. La CNUCED le souligne elle-même : « Des opérations de fusions-acquisitions, les mouvements des flux financiers intragroupes multinationaux, peuvent complètement changer la donne d’une année sur l’autre ». Il ne faut donc pas faire parler les chiffres à tort et à travers.

L’Allemagne fait pourtant "pire"...

On constate ainsi que, selon la CNUCED, l’Allemagne a vu chuter son flux d’IDE de 40 milliards de dollars en 2011 à 1,3 en 2012 (et de 49 à 6,5 selon l’OCDE). Quoi qu’il en soit, cela a été une chute encore plus brutale que celle de la France en 2013. Doit-on en déduire que "l’attractivité" et "la compétitivité" de l’Allemagne étaient en chute libre l’année dernière ? S’agissant de la France, la Banque de France constate pour sa part que le déclin des opérations en capital dure depuis plusieurs années. Selon elle, cette évolution ne tient pas tant à la baisse de l’attractivité du territoire français qu’à la présence bien ancrée des groupes étrangers en France, « qui leur permet de financer localement par emprunt leurs activités ou leur expansion ».

S’agissant de 2013, Sébastien Jean et Farid Toubal, économistes au CEPII, le soulignent eux aussi : « Si le total a baissé l’an dernier, c’est en raison d’une forte chute du solde des prêts entre filiales d’un même groupe. Cette évolution pose, certes, différentes questions, mais elle renseigne peu sur l’attractivité de la France ».

Le poids des paradis fiscaux

Cependant une réalité émerge bien des données : le poids et le rôle des paradis fiscaux. Dans le top 20 des pays qui ont reçu le plus d’investissements directs étrangers, les États-Unis sont certes en tête, suivis par la Chine et la Russie. Mais on trouve les Iles Vierges en en 4e position, Hong Kong en 5e, Singapour en 8e, L’Irlande en 10e, le Luxembourg en 15e, et les Pays Bas – fiscalement très accueillants pour les sièges sociaux – à la 17e place.

« Des pays à la fiscalité accueillante, et offrant un environnement très favorable aux établissements et organismes financiers tels que les Fonds communs de créances », note la CNUCED. Ils servent de plaques tournantes dans les mouvements de défiscalisation et de ventilation des multinationales, des banques et des fonds financiers, qui y localisent les profits avant de les réinvestir ailleurs sous la forme d’investissements directs à l’étranger.

Source de l’image : unctad.org, page 6.

La Banque de France a entrepris d’établir une nouvelle ventilation géographique des investissements directs étrangers en France fondée sur le pays de l’investisseur ultime. Elle réaffecte au pays du "donneur d’ordre" les investissements effectués par des sociétés écrans situées dans des paradis fiscaux – qui sont de simples pays de transit. On s’aperçoit alors que les investisseurs français figurent parmi les tous premiers investisseurs étrangers en France. Entre 2005 et 2011, ils ont représenté 17 % du total.

Ces "boucles d’investissements" correspondent pour une part à l’organisation industrielle des groupes à l’échelle internationale. Mais pour une part seulement. Dans d’autres cas, explique l’étude de la Banque de France, « elles pourraient être davantage motivées par une stratégie financière ou fiscale ». Exemples : « les investissements de fonds de private equity (PAI Partners, Axa Private Equity…), de groupes financiers (Bolloré, Eurazeo, Wendel, Financière Marc Ladreit de Lacharrière…) et de holdings familiales sont souvent effectués via des véhicules d’acquisition localisés au Luxembourg et aux Pays‑Bas, probablement pour des raisons fiscales et/ou financières ».

Pas assez d’investissements directs étrangers ou trop d’investissements directs à l’étranger ?

Le débat est focalisé sur les investissement directs étrangers en France. Un coup d’œil sur les investissements directs français à l’étranger ne serait pourtant pas de trop. Comme le constate la Banque de France, « l’ampleur des investissements directs étrangers en France est limitée au regard de celle des investissements directs français à l’étranger ». Entre 1999 et 2011, les investissements directs français à l’étranger se sont élevés à 868 milliards d’euros, soit 67 milliards par an. C’est trois fois plus que les investissements directs étrangers en France (279 milliards d’euros, soit une moyenne de 21 milliards par an).

Les investissements directs français à l’étranger correspondent en moyenne à quelques 40% de l’épargne brute dégagée par les entreprises en France. C’est une partie importante des profits réalisés qui n’est pas investie directement dans le développement des capacités sur le territoire. Il est certes normal que des investissements soient réalisés à l’étranger. Mais l’équilibre n’y est pas et cela dure depuis longtemps.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Par rapport à la conclusion de l’article, on aimerait savoir pourquoi ces capitaux francais partent autant à l’étranger. Les taux de profit y sont_ils tellement plus élevés ?

    Sylvie Cordesse Le 10 février 2014 à 10:45
  •  
Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?