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Accueil > Economie | Entretien par Bernard Marx | 16 octobre 2014

Gabriel Colletis : « Manuel Valls a déclaré sa flamme aux actionnaires et non aux entreprises »

Aimer les entreprises, qu’est-ce à dire ? L’économiste Gabriel Colletis analyse les politiques menées par le gouvernement (prétendument) en faveur de celles-ci, et explique ce que ces politiques devraient être pour faire vraiment la preuve de leur amour.

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Regards. Le premier ministre Manuel Valls a choisi d’identifier le sens de la politique économique de son gouvernement et son positionnement politique personnel par une déclaration d’amour de l’entreprise. Comment l’analysez-vous ?

Gabriel Colletis. « Et pourtant, pourtant, je n’aime que toi ! », dit le refrain de la chanson. Le premier ministre, Manuel Valls, emboîtant le pas de son ministre des Finances, Michel Sapin, ayant avoué son amitié pour la bonne finance (6 juillet), a déclaré sa flamme devant les dirigeants du Medef en août dernier (le 27 août) en clamant qu’il aimait l’entreprise. Quelque temps plus tard, le même premier ministre réitérait sa déclaration d’amour en tournée dans les capitales européennes : « Ich mag die Unternehmen » (Berlin, Congrès annuel du BDI, le patronat allemand, 23 septembre) ; « My government is probusiness », City de Londres, 6 octobre).

On reste confondu devant tant de passion. Et pourtant, on ne devrait pas, tant il est vrai que le gouvernement français a déjà très largement prouvé son amour pour les entreprises avec un énorme cadeau en période de disette budgétaire : le Crédit d’impôt pour la compétitivité… et l’emploi (CICE). Ce crédit d’impôt devait représenter environ 12 milliards d’euros pour sa première année de mise en place (2013). Il devrait finalement coûter un peu moins de 9 milliards aux caisses de l’État. Entre les allégements de cotisations patronales supplémentaires sur les bas salaires et d’autres baisses d’impôts pour les entreprises, le total des cadeaux nouveaux accordés aux entreprises est évalué à 40 milliards d’euros d’ici à 2017. Ce, sans contreparties autres que l’espoir que celles-ci voudront bien embaucher et investir. En France ? Rien n’est moins sûr s’agissant des grandes entreprises qui accaparent plus de 35% du CICE. Outre que celles-ci ont montré jusqu’à présent qu’elles préféraient largement investir à l’étranger plutôt qu’en France, force est de constater qu’elles ne méprisent pas leurs actionnaires. Tout au contraire ! Les firmes hexagonales, selon une étude du fonds Henderson Global Investors, ont décroché la palme mondiale de la rémunération des actionnaires au deuxième trimestre 2014 en versant à ces derniers pas moins de 40 milliards de dollars (ou 32 milliards d’euros) (en hausse de 30% en rapport au deuxième trimestre 2013 !).

Pour être plus précis, Manuel Valls devant les dirigeants du Medef aurait donc dû déclarer sa flamme aux actionnaires et non aux entreprises tant il est vrai que, pour les plus grandes d’entre elles, le chemin entre les avantages consentis par l’État et les contribuables français et les poches des actionnaires risque d’être court. Le Premier ministre, sans doute un des hommes les mieux formés et informés de France, ne peut ignorer qu’alors que dans les années 1970 les entreprises françaises consacraient deux fois plus d’argent à leurs investissements nets qu’à la rémunération des propriétaires de leur capital, cette proportion est inversée aujourd’hui. Bientôt peut-être, Manuel Valls et Michel Sapin pourront ensemble déclarer aux Français médusés : « Nous aimons les actionnaires et l’argent. » Pour payer l’addition, il leur suffira de se rappeler le conseil de Joseph Caillaux, ministre des Finances, en mars 1909, lorsque celui-ci déclare à l’Assemblée : « Bien sûr les riches ont la capacité de supporter des impôts plus lourds, mais les pauvres sont tellement plus nombreux... »

« Les entreprises françaises méritent que l’on s’interroge sur leur devenir et la meilleure façon de les faire évoluer »

Quel diagnostic portez-vous sur la situation des entreprises et notamment des entreprises industrielles en France ?

Si les actionnaires ne méritent pas tant de sollicitude de la part du gouvernement (a fortiori lorsque celui-ci est supposé être de gauche), l’inverse est vrai s’agissant de la situation des entreprises françaises. Non que celles-ci doivent être assistées, mais il est absolument exact que l’état des entreprises, et singulièrement celui des entreprises industrielles, ne peut que susciter l’inquiétude. Les entreprises françaises méritent, en d’autres termes, que l’on s’interroge sur leur devenir et la meilleure façon de les faire évoluer. Que l’on en juge : un institut indépendant, Trendeo, qui comptabilise les destructions d’emplois à partir des informations données dans la presse, notamment locale, fait état de 263 fermetures de sites industriels de plus de dix salariés en 2013, contre 124 créations. Soit 2,12 usines détruites pour une créée.

Manifestement, l’industrie française ne se porte pas bien, du moins en France… Selon le FMI, la part de la France dans le commerce mondial de biens n’est plus que de 3% en 2013, en érosion continue depuis plus de vingt ans. Mais il convient de ne pas confondre l’industrie en France et les entreprises industrielles françaises dans le monde. Si l’on prend l’exemple très illustratif de l’automobile, autrefois un fleuron de l’industrie française dégageant un solide excédent commercial, nous pouvons observer que les constructeurs français en 1980 produisaient un total de véhicules de 3,2 millions d’unités dont 2,9 millions en France (90%). Vingt ans plus tard, la production totale a augmentée de 56% (4,6 millions de véhicules produits), mais la part des usines françaises n’est plus que de 60% (2,7 millions de véhicules, en baisse absolue par rapport à 1980). En 2012, les constructeurs français ont légèrement augmenté leur production totale en rapport aux chiffres de l’année 2000 (4,8 millions de véhicules produits) mais la part des usines françaises n’est plus que de…28% (1,3 million de véhicules). En un peu plus de trente ans (1980-2012), la production en valeur absolue des usines françaises a ainsi baissé de plus de 55%, passant de 2,9 à 1,3 million de véhicules. La part des usines de l’Hexagone dans la production mondiale des constructeurs français est passée de 90% à moins de 30%. Alors, la prime à la casse ? Pour assembler des Renault au Maroc ou des Dacia en Roumanie ?

Les causes de la désindustrialisation sont nombreuses et font malheureusement système. Nous les avons analysées dans notre livre L’urgence industrielle ! (éditions Le Bord de l’eau, 2012). Parmi celles-ci, il est possible d’en identifier trois principales : une conception erronée de la compétitivité et de la nature du travail (la compétitivité étant réduite à une affaire de prix et le travail à un coût alors que ce dernier est d’abord un apport de compétences) ; une politique industrielle consistant principalement en un soutien à des firmes individuelles (les plus grandes en particulier) alors qu’elle devrait favoriser le développement des relations entre acteurs (entreprises entre elles et avec les institutions de formation et de recherche) du système productif ; une rupture quasi-consommée entre le devenir des grands groupes (extravertis et financiarisés) et celui du tissu industriel français.

« Un gouvernement soucieux des entreprises industrielles devrait agir dans le sens de leur définanciarisation »

Que devrait faire un gouvernement qui aimerait vraiment l’entreprise ?

Si le gouvernement aimait vraiment l’entreprise, il pourrait faire beaucoup de choses. La première serait de cesser d’émettre des "signaux" suggérant que la compétitivité est une affaire de prix. De nos jours, une entreprise compétitive sur la durée est celle qui produit des biens et des services à forte valeur ajoutée, de bonne qualité, réparables et recyclables, produits dans des conditions respectant la nature, et, surtout, répondant aux besoins et aux nouveaux usages. Pour cela, l’entreprise a besoin de salariés compétents et impliqués dans leur travail. Or un tel engagement n’est pas compatible avec une conception du travail qui réduit celui-ci à un coût qu’il convient de baisser afin d’accroître les marges et les dividendes versés. Les politiques publiques doivent donc d’abord mettre l’accent sur la formation et la reconnaissance des compétences des salariés.

Un gouvernement soucieux du devenir des entreprises industrielles devrait également agir dans le sens de leur définanciarisation. Pour cela, deux mesures simples devraient être adoptées sans délai : l’interdiction des "stock-options" (un mécanisme qui aligne les intérêts des dirigeants sur ceux des actionnaires) et celle des pratiques de relution (le rachat des actions de l’entreprise par elle-même puis leur destruction afin de réduire leur nombre et faire monter la valeur unitaire de chaque titre). On pourrait aussi imaginer d’attribuer des droits de vote lors des assemblées générales d’actionnaires au prorata de la durée de détention des titres, ou encore de différencier l’imposition des bénéfices selon que ceux-ci sont réinvestis ou distribués sous forme de dividendes (comme cela existait autrefois).

Une politique favorable à l’entreprise rechercherait également bien davantage à ancrer les activités dans les territoires. Actuellement, les entreprises bénéficient de la part de l’État et des collectivités territoriales d’aides diverses et de nombreux équivalents-subvention dès lors qu’elles s’implantent dans un territoire. Si dans un certain nombre de cas, ces aides peuvent effectivement avoir un effet sur leur choix de localisation, elles ne garantissent pas, tant s’en faut, une implantation durable. L’ancrage territorial durable des activités ne se joue pas sur des soutiens financiers, mais sur la complémentarité entre les besoins des entreprises et la capacité des territoires à y répondre. Dès lors que les entreprises ne produisent plus en moyenne dans l’industrie que le quart environ de la valeur des biens qu’elles offrent sur le marché, un déterminant essentiel de leur compétitivité réside dans leur capacité à identifier des compétences complémentaires aux leurs parmi leurs fournisseurs. Les territoires qui parviennent à ancrer territorialement les activités sont ceux qui sont en mesure d’organiser ces compétences dans des réseaux associant les entreprises, les Universités et, plus généralement, les institutions de formation et de recherche.

Mais pour conclure, la meilleure façon d’aider les entreprises serait de… les reconnaître pleinement comme institution. Actuellement, le droit français ne reconnaît que la seule "société", qui rassemble les apporteurs de capitaux, et ignore l’entreprise. La conséquence est que seuls les détenteurs du capital de la société ont le pouvoir, en dépit des discours sur les "parties prenantes" ou encore la "responsabilité sociale et environnementale". Instituer l’entreprise dans le droit, la doter d’un organe dirigeant spécifique dans lequel les salariés seraient représentés au titre de leur apport de compétences constituerait un véritable acte d’amour… et de démocratie.

Gabriel Colletis est professeur d’économie à l’université de Toulouse 1-Capitole, chercheur au Lereps. Ses domaines de spécialité sont l’économie industrielle et l’économie du développement. Son dernier livre paru s’intitule Quelles crises, quelles solutions – et il est notamment disponible en e-book.

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  • Merci M. Colletis,
    J’ai beaucoup appris de vos cours à l’IEP de Toulouse. Je retrouve ici votre souci de la compétitivité hors-coût avec l’émergence de ce "travailleur cognitif" que vous appelez de vos vœux. Travailleur cognitif et définanciarisation de l’économie constituent les socles d’un nouveau compromis salarial. Hélas, le gouvernement prend le chemin exactement inverse et rajoute de la crise à la crise.

    Cyril Le 16 octobre 2014 à 22:50
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