Accueil > Société | Par Aline Pénitot | 22 septembre 2014

Geneviève Fraisse : « Valérie Trierweiler n’est pas entrée dans l’histoire »

Philosophe et historienne de la pensée féministe, Geneviève Fraisse revient sur les débats à propos du genre dans son dernier essai Les Excès du genre. Et préfère la promotion de modèles à la dénonciation des stéréotypes sexistes.

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Regards. Votre dernier livre est intitulé Les Excès du genre. N’est-ce pas une provocation envers les féministes ?

Geneviève Fraisse. Oui, la pensée peut être provocante. Mais je suis féministe, il me semble ! Dans ce titre, il y a un jeu avec le mot sexe. Depuis les années 90 (À côté du genre, publié en 2010, en est un condensé), j’explique qu’il faut garder le mot sexe et que ce serait une erreur de penser qu’on peut le supprimer. En français, "sexe" est un mot à la fois abstrait et concret. Car je ne choisis pas la provocation par plaisir, je veux penser la sexuation du monde. Il est intéressant de noter qu’on n’entend pas la même chose quand on dit violence sexuelle et violence de genre. J’ai trouvé ce titre en discutant avec Aline César, metteure en scène, militante du collectif HF. Nous discutions de sa pièce Trouble dans la représentation. Je vois venir à moi des jeunes chercheuses qui me disent qu’elles doivent enlever le mot sexe de leur recherche par peur pour leur avenir professionnel. J’ajoute que la discipline "philosophie" est très confusément identifiée dans les études de genre, et le mal est français.

« J’ai envie de dire aux étudiants : arrêtez de travailler sur la domination, travaillez sur l’émancipation »

Pour vous, le débat sexe-genre est aussi stérile que celui sur l’œuf et la poule.

Je ne dirais pas "stérile", plutôt pris dans la répétition. Oui, il faut critiquer le débat sur l’innée et l’acquis, la nature et la culture… Dans le spectacle et le son, on appelle ça la boucle. Ce modèle de pensée renforce ce qu’il dénonce. Pour ma part, je plaide pour l’historicité plutôt que pour cette tension dialectique, aussi pour qu’on prenne la mesure du pari philosophique en jeu avec cet objet de pensée. Les militants anti-mariage pour tous l’ont très bien compris et c’est pourquoi ils sont aussi virulents pour tenter de neutraliser un nouveau champ de savoir. Car il s’agit bien de transformer en profondeur nos repères philosophiques avec toutes les conséquences théoriques et pratiques induites dans le réel de la vie de tous. C’est pourquoi je parle d’excès, il désigne un surgissement, donc ce qui dépasse, ce qui outre mesure, et même ce qui vient du "hors champ". Car quelque chose de nouveau est en cours.

Les études sur le genre prouveraient la réalité de la domination masculine reléguant dans ses plis l’analyse de l’émancipation ?

Je vais être de plus en plus brutale sur ce sujet. Je trouve qu’à travers cette normalisation des études, cette fascination pour le négatif de la domination, pour la dénonciation des stéréotypes – une voie ouverte par l’héritage de Bourdieu –, on prend le risque de redoubler ce que l’on dénonce. Pour ma part, je ne déconstruis pas, je scrute ce qui se construit. J’ai évidemment été obligée de rencontrer les discours sur la domination, mais toujours à partir de l’argumentaire de l’émancipation – pas seulement ses rêves, mais aussi ses paradoxes et contradictions. J’ai envie de dire aux étudiants : arrêtez de travailler sur la domination, travaillez sur l’émancipation. Fait-on bouger les normes en les dénonçant ? Il est important de montrer le modèle tourné vers le futur plutôt que le stéréotype fier de son passé. Travailler sur l’émancipation peut aussi stimuler l’émancipation ; alors qu’en général on pense que déconstruire la domination est la voie obligée de la subversion. Je pense le contraire. Par exemple, un signe féministe (involontaire !) de ce gouvernement est la nomination d’Emmanuel Macron. Non pas pour ses idées politiques, et encore moins pour son sexisme politique stupéfiant (les « illettrées »), mais parce que l’on découvre qu’un homme jeune vit avec une femme beaucoup plus âgée que lui. Cela dit aux femmes et aux hommes : vous avez le droit. La lutte contre les stéréotypes ne passe pas par leur dénonciation, mais par le décalage offert par des singularités.

« Qu’est-ce qui est le plus important pour les gamines ? De leur désigner les stéréotypes ou de leur montrer des modèles ? »

Au fond, ce qu’il vous importe, c’est de désigner des modèles ?

Je l’ai compris quand j’étais députée européenne. J’écrivais un rapport sur femme et sport. Une femme députée européenne m’a affirmé tout simplement : « Moi, j’ai été championne de voile, je suis un modèle. » Najat Vallaud-Belkacem ou Christiane Taubira sont l’expression même de l’émancipation parce qu’elles sont bien dans leurs baskets (avec ou sans une image stéréotypée de leur apparence). Et elles font ce qu’elles veulent de leur identité sexuelle. Qu’est-ce qui est le plus important pour les gamines ? De leur désigner les stéréotypes ou de leur montrer des modèles ? Je ne déconstruisais pas les stéréotypes (certes paradoxaux !) de la Comtesse de Ségur à ma fille. Car l’enfant aussi fait le travail entre l’image et le réel, ils sont aussi des sujets pensants. Une femme ministre de la Justice pèse bien plus que les cartables roses ou bleus distribués par la Mairie de Puteaux. Le fils d’une caissière fait bien la différence entre la vie réelle de sa mère et ce qu’on lui montre à la télé comme la norme.

Et Valérie Trierweiler, est-elle devenue un modèle ?

Ce que Valérie Trierweiler ne comprend pas, c’est qu’elle est la « deuxième moitié de la république », comme dit Rousseau – deuxième moitié négative pour lui, ironiquement positive pour moi. Elle n’a pas le choix : elle est confrontée à l’Histoire avec un grand H. La démocratie le rabâche à l’envi : il faut séparer les sphères privée et publique. Elle érige ainsi une barrière protectrice très pratique. Mais nous, nous affirmions bien, dès le MLF en 70 : « Le privé est politique » avec l’image : « Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? » Cela vaut aussi pour Thomas Thévenoud qui ne paie pas ses impôts. Car il n’est pas seulement un individu mais une "portion" de la nation. Je l’ai vécu de manière très intense lorsque j’étais élue. je représentais plus que moi-même. [1] Ok, en 2012, on dit que Valérie Trierweiler fait une crise de jalousie envers Ségolène Royal. Mais cette psychologie est très secondaire. Car la candidate à la présidentielle (battue) elle, elle est déjà entrée dans l’Histoire. D’autant plus que le couple Hollande-Royal a incarné l’égalité des sexes à tous points de vue, de la réussite scolaire à la conjugalité libre jusqu’à la plus haute rivalité politique. La seule chose que Valérie Trierweiler devait comprendre dès le début, c’est qu’elle devait avoir des comportements qui signifient qu’elle est placée comme "précieuse" moitié de la république et se dire : « Ok, alors je suis plus que ma propre individualité quand je franchis la porte de l’Elysée, même si je ne suis pas en posture d’émancipation ! » Or, elle a une réaction qui va à l’encontre de l’émancipation politique et ne joue que la carte psychologique. Ainsi, Valérie Trierweiler ne peut pas entrer dans l’histoire politique, sauf à rejouer la monarchie.

« Maîtrise et indépendance sont les caractéristiques ultramodernes du corps des femmes d’aujourd’hui »

Il y a les modèles et puis il y a les images. Parmi ces images, la nudité devient politique.

Aujourd’hui, il faut prendre au sérieux la subversion du flux des images. Trois groupes féministes différents ont réussi un court-circuit médiatique : les Pussy Riot, les Femen et le collectif la Barbe. Elles font un travail éminemment politique. La nudité politique n’est pas une histoire nouvelle. Elle commence en Afrique, ce n’est donc pas le prosélytisme néocolonial des Femen qui s’empare en premier de cette idée. Maîtrise et indépendance sont les caractéristiques ultramodernes du corps des femmes d’aujourd’hui. Les deux femmes de pays arabes qui se sont montrées nues sur internet, Aliaa Magda El Mahdi en Egypte et Amina Sboui en Tunisie, ont, simplement, toutes les deux, souscrit à l’Habeas Corpus, à cette reconnaissance d’autonomie d’un corps qui se montre. Amina Sboui écrit sur ses seins nus : « Ce corps m’appartient, il n’est source d’honneur pour personne. » La conséquence est directe : le sujet est autant un objet que l’objet est un sujet. Faire de son corps un écran sur lequel écrire un message condense les deux. Comme pour faire avancer l’histoire.

Et la pensée féministe s’en trouve-t-elle bouleversée ?

Il se passe quelque chose de nouveau pour la philosophie à travers l’assemblage de la pensée et la pratique du court-circuit médiatique. Quand Nietzsche écrit « si la vérité est femme », quand un peintre, à la même époque, montre une femme nue sortant d’un puits comme l’image de la vérité, l’époque prend acte d’une mise à distance. Les Femen, les Pussy Riot ou la Barbe nous montrent que le corps et la nudité peuvent être utilisés par les sujets eux-mêmes. La femme nue qui incarnait la vérité dans un imaginaire antique fait aujourd’hui irruption dans les médias, elle subvertit une image pour entrer, comme geste, dans le réel. Et, moi aussi, Geneviève Fraisse, je suis obligée d’incorporer, dans mes recherches en philosophie, leur histoire.

Les excès du genre, de Geneviève Fraisse, Éditions Lignes 2014, 14 euros.

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Vos réactions

  • Ah, on dirait que vous commencez à comprendre. Quand on est une femme, on peut participer, il suffit de se retrousser les manches (c’est d’ailleurs ce que font la majorité des vraies femmes). Inutile de se considérer toujours comme une pauvre petite victime des méchants hommes et de la littérature enfantine. Je vais vous avouer un petit secret : pour nous les hommes, rien n’est jamais acquis. Il nous faut travailler. Raz le bol du racisme anti-homme et des concepts bidons comme la pseudo-domination masculine.

    LePrinceCharmant Le 29 septembre 2014 à 18:45
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  • Geneviève Fraisse a raison : ...c’est l’émergence sidérante de "modèles de contraste", comme le disait Lucien Bonnafé..., qui fait avancer les chose...

    Aubert Sikirdji Le 6 octobre 2014 à 16:21
       
    • les choses...

      Aubert Sikirdji Le 6 octobre 2014 à 16:22
    •  
    • Qui dit modèles de contraste, dit non plus seulement une nécessité de "faire la différence", mais la possibilité d’être différent !...

      Aubert Sikirdji Le 9 octobre 2014 à 08:31
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  • Qu’un homme politique jeune soit marié (quel ringard !) à une femme plus âgée que lui n’intéresse personne en tout qu’à pas moi. On demande aux hommes politiques qu’ils soient compétents et si possible intègres, c’est tout.

    Marif Le 6 octobre 2014 à 18:50
       
    • ...C’est sûr que Macron n’est pas un exemple particulièrement sympathique.

      Aubert Le 8 octobre 2014 à 06:35
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  • L’analyse proposée de trivailer est très limitée.
    On n’en a rien à faire de juger la personne de v.trierv..et de l’évaluer comme "rentrée" ou non dans l’histoire !( selon l’expression de Sarko-Guaino sur l’homme noir.L’important est que Hollande s’est vautré dans le systeme archaïque dit de" la première dame ", promouvant sa favorite, puis la répudiant.Idéologie bourgeoise et machiste. Conformisme institutionnel et social. Ca lui a pété à la gueule... Bien fait !En plus le livre de V.T. nous dit qui nous gouverne. Un bourgeois repu,vulgaire et arrogant...

    OLChantraine Le 18 octobre 2014 à 08:40
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