Accueil > Société | Entretien par Laura Raim | 9 septembre 2014

Jade Lindgaard sur l’écologie : « Un jour, je me suis sentie égoïste »

Dans son ouvrage Je crise climatique, la journaliste de Mediapart explore notre aveuglement face à l’impact de nos « vies fossiles » sur l’environnement. Et invite à un imaginaire écologique joyeux, fondé sur la reprise en main de notre existence.

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Regards. Nous savons tous aujourd’hui que la crise environnementale s’aggrave. Plus rares sont ceux qui sont suffisamment affectés par ce savoir pour s’engager dans l’écologie politique. Qu’est ce qui s’est passé chez vous ?

Jade Lindgaard. Pour certains écologistes, c’est l’émotion provoquée par la beauté d’un paysage ou, au contraire, le scandale suscité par le spectacle d’un paysage ravagé par une marée noire qui est à l’origine d’une prise de conscience. Ça n’a pas du tout été mon cas. Ayant grandi dans un milieu complètement urbain, je n’ai jamais eu une sensibilité romantique par rapport à la nature. Pour moi, le déclic a été plus politique : il s’est produit en 2005 en visitant un campement altermondialiste autogéré et autonome en Écosse. J’ai aimé l’esprit "Do it yourself", j’ai découvert qu’on pouvait se doucher avec un verre d’eau – oui c’est possible, et ce n’est pas désagréable ! ça m’a ouvert des perspectives sensorielles ! Ensuite le sentiment de scandale face au dérèglement climatique s’est accentué progressivement, à mesure que j’accumulais des connaissances sur le sujet, que je m’intéressais à la tuyauterie de ma chaudière...

Qu’est-ce que cela a changé dans votre façon de concevoir ces problèmes ?

Un jour, je me suis sentie égoïste. Pas tant envers une catégorie de victimes en particulier d’ailleurs, les habitants de tel ou tel endroit directement menacé par la fonte des glaces par exemple. Mais l’idée générale que le CO2 que j’émets pour me chauffer ou me déplacer reste dans l’atmosphère plus de mille ans et dérègle le climat ne m’a pas lâchée. Je ne crois pas du tout à l’idée d’une "conversion" à l’écologie, cela n’a rien à voir avec la révélation religieuse. On devient écolo par couches de lectures, de conversations, de chocs face à des destructions scandaleuses, d’actions de résistance. C’est un processus intellectuel et affectif.

« Faire le lien entre les petits gestes et les luttes politiques visant la transformation sociale »

L’une des obstacles à une véritable prise de conscience écologique provient du fait que le mal est en partie invisible, et qu’il ne se trouve pas forcément là où on croit. Spontanément, on se dit que lire un document sur un écran est plus "vert" que de l’imprimer. Et en lisant votre livre on découvre que c’est le contraire !

C’est contre-intuitif en effet, mais Internet est un facteur important de pollution. D’une part, les data centers sont des monstres énergétiques, surtout à cause de leurs systèmes de refroidissement. La région parisienne est quasiment en état de saturation d’alimentation d’électricité à cause de ces hangars de serveurs. D’autre part, l’exploitation de minerais et la consommation d’eau nécessaires à la fabrication des appareils qui utilisent Internet, (les smartphones, les tablettes...) ne sont pas soutenables. À chaque fois que l’on twitte, que l’on poste des photos sur Instagram ou que l’on utilise une appli, on émet des gaz à effet de serre. Quand on a recours à l’appli RATP pour trouver son parcours en transport en commun on pollue ! L’économie numérique est loin d’être aussi propre et « virtuelle » qu’on l’imagine. Une fois que l’on sait ça, on peut choisir de limiter le nombre d’applis sur son téléphone. Celle qui permet de « trouver une terrasse au soleil » n’est peut-être pas essentielle…

Ceci est un exemple de "petit geste" que chacun peut faire, au même titre que trier ses déchets. Ce sont des actions privées, individuelles, qui sont souvent critiquées à gauche pour leur inefficacité face à un problème structurel, politique et global…

Je suis persuadée que l’une des grandes batailles politiques, aujourd’hui, consiste à repenser le privé, à déprivatiser notre espace domestique. J’en veux à une partie des collectifs de gauche d’avoir à ce point disqualifié la discussion politique sur l’action individuelle au nom de son inefficacité. Bien sûr que le petit geste en lui-même est insuffisant. Ce n’est pas en faisant son compost ou en créant une Amap que l’on va sauver la planète. Et il est évident que le capitalisme non seulement s’accommode très bien de l’existence des micro-gestes écolos, mais en plus est capable de s’adapter à cette demande et de se transformer en "capitalisme vert". C’est précisément pour cette raison qu’il faut absolument faire le lien entre les petits gestes et les luttes politiques visant la transformation sociale. Mais il ne peut y avoir d’action collective tant qu’il n’y a pas de prise de conscience individuelle. C’est une étape préliminaire nécessaire. Les ateliers vélos, les Amap ou encore les boycotts de sociétés et d’industries particulièrement polluantes ne sont pas que des petits gestes anecdotiques, ce sont des expériences d’alternatives concrètes qui peuvent conduire vers le militantisme. Alors qu’on a été totalement déresponsabilisés, qu’on n’a aucune idée des matériaux utilisés pour construire nos logements et nos voitures, ces gestes nous redonnent une emprise sur nos vies, un espace de décision pour s’autonomiser du consumérisme ambiant.

« Toutes les luttes qui ont obtenu des résultats ont en commun d’avoir mélangé le privé et le public »

Sur ce dépassement de la fausse antinomie privé/public, vous faites le parallèle avec les mouvements féministes…

La lutte des féministes et la constitution de la femme en tant que sujet politique sont passées par un combat politique pour le droit de vote, un combat social pour les droits à l’avortement et à la contraception, mais aussi par une réflexion sur la répartition des tâches ménagères. L’écoféministe américaine Giovanna Di Chiro parle bien de « ramener l’écologie à la maison ». De la même manière, les mouvements de lutte contre le sida ont combiné des discussions très concrètes et intimes sur les protocoles de soin, la place du conjoint, la question de la souffrance et des revendications plus politiques sur l’accès aux médicaments dans les pays pauvres. Toutes ces luttes qui ont obtenu des résultat ont cela en commun : elles ont mélangé le privé et le public, l’individuel et le collectif.

Faire des petits gestes et être un "consomm’acteur" vigilant c’est une chose. Renoncer au confort lié au chauffage énergivore en est un autre bien moins facile à "vendre". On ne peut pas attendre des gens qu’ils soient totalement exemplaires…

C’est certain que demander aux gens de renoncer au confort d’une maison bien chauffée et d’avoir froid est une impasse politique. Mais ce qu’il faut expliquer, c’est d’une part que ce confort est illusoire. Il a tenu quelques années, durant les Trente glorieuses, et encore, il ne concernait qu’une petite partie des habitants de la planète. Et ce confort est de toute façon menacé par le dérèglement climatique. Les prix de l’énergie et des matériaux sont voués à exploser à moyen terme. Donc autant commencer dès maintenant à s’organiser différemment et à revoir nos habitudes.

Que peut-on opposer à la crainte de perdre du confort, à la peur de la régression technologique ?

Prendre en compte les contraintes et se "re responsabiliser", ce n’est pas forcément punitif, au contraire ! Le "confort moderne" n’est souvent pas aussi confortable qu’on le croit. Quand on se penche sur le sujet du froid, on découvre qu’il y a bien mieux que la chaleur sèche d’une chaudière : la "volupté thermique" du poêle à bois ! Ce qui n’est pas étonnant quand on sait que les équipements de chauffage ont initialement été conçus pour des processus de production agricole et de séchage industriel, pas pour des logements. Les gens vont pouvoir réapprendre, redécouvrir le plaisir du feu, sa beauté, son bruit, sa chaleur plus sensuelle. Il ne reste plus alors qu’à prolonger cette expérience privée en revendication politique et exiger ce mode de chauffage pour nos nouveaux logements ! Les écolos ne sont pas des martyrs ou des saints qui seraient plus vertueux que les autres. C’est une question d’imaginaire et d’objets de désir. Le plaisir et la fierté que les adeptes du tuning ont à décorer et perfectionner leur voiture de façon artisanale ne sont pas si lointains du plaisir et de la fierté qu’éprouvent les écologistes à isoler eux-mêmes leur maison, à s’entraider pour réparer leurs équipements ou à observer leurs déchets se transformer en compost !

Je crise climatique. La planète, ma chaudière et moi, de Jade Lindgaard, La Découverte 2014, 18 euros.

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  • Merci pour ces belles paroles Jade. que je n’hésiterais pas à communiquer au M.O.C. et à sa commission sur l’écoféminisme .... grâce à laquelle nous pouvons partager tes réflexions et actions

    hélènenuage Le 14 septembre 2014 à 21:26
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  • Bonjour

    Merci de votre témoignage d’autant que vous êtes journaliste.
    Nous avons de nombreuses réponses à donner sur ce sujet car nous avons vécu ce dont vous parlez il y a ... 43 ans.

    Nous sommes " La Maison Autonome" bien connue des "média", mais la vôtre que j’admire et que je soutiens, pourrait faire un article au-delà du politiquement correct (ex : Paris Match Copenhague 2009) en montrant qu’un autre monde est déjà là depuis longtemps.
    Je précise qu’au-delà du témoignage personnel nous avons créé bp d’associations dont le Réseau des ÉCOCENTRES noter site : heol2.org

    Patrick Baronnet Le 17 septembre 2014 à 18:25
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