Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 21 octobre 2014

Jean Tirole, un "Nobel" d’économie normal

Consacré par le prestigieux prix suédois, l’économiste Jean Tirole affirme la supériorité du marché. Tour d’horizon des implications économiques et sociales de ses principaux travaux.

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L’attribution du prix "Nobel" d’économie au Français Jean Tirole est légitime si l’on considère la qualité de ses travaux très largement reconnue par ses pairs et le fait qu’ils s’inscrivent dans le courant dominant de la "science économique", récompensée quasi systématiquement par ce prix. Les jurés de la Banque de Suède confortent ainsi, année après année, le statut de "conseil scientifique" de la société capitaliste de cette science et de ses représentants les plus éminents.

Comme les travaux de Jean Tirole couvrent une large palette de domaines, avec le plus souvent des implications politiques et sociales importantes, un tour d’horizon n’est pas inutile.

Économiste inclassable ?

Le Monde a présenté Jean Tirole comme un économiste inclassable. C’est aller vite en besogne. Certes Jean Tirole n’est pas un ultra libéral adepte du laisser-faire absolu et de la déréglementation systématique. Les régulations, dit-il, sont nécessaires pour pallier certaines défaillances du marché et rétablir une responsabilisation des acteurs économiques. Mais il s’inscrit néanmoins totalement dans le courant de l’économie dite néoclassique, qui, ainsi que le rappelle l’économiste Jean Gadrey « affirme la supériorité du marché pourvu qu’il soit conforme aux modèles économiques, sur toutes les autres institutions de l’économie ».

Plus concrètement, voilà ce que cela donne sur quelques dossiers clés de notre époque.

La réforme du marché du travail

Arrêtons-nous d’abord et plus longuement sur celui qui fait le plus l’actualité et que Jean Tirole classe en premier parmi les priorités de réformes pour la France : l’indemnisation du chômage et le marché du travail.

« Le marché de l’emploi français est assez catastrophique », a expliqué il y a quelques jours le nouveau lauréat, remettant à cette occasion sur le tapis des propositions qu’il avait faites en 2003 avec son collègue Olivier Blanchard – devenu depuis économiste en chef du FMI. Il s’agirait, d’une part, de supprimer CDD et CDI et de créer un contrat de travail unique donnant accès à des droits d’indemnisation chômage modulables selon l’ancienneté et l’expérience des salariés. D’autre part, de supprimer les cotisations sociales chômage (payées actuellement par les salariés et les employeurs) pour les remplacer par une taxe modulable en fonction du comportement plus ou moins licencieur des entreprises. Enfin, le recours à des procédures judiciaires (les prudhommes) serait strictement limité et une agence indépendante de l’État gèrerait ce système d’indemnisation.

Le marché de l’emploi serait donc un marché comme les autres. Ce qui compte pour son fonctionnement optimal serait que les acteurs de ce marché (les patrons et les employés) reçoivent les incitations adéquates pour se comporter de façon responsable. La main invisible du marché pourvoyant à la réalisation de l’intérêt général, c’est-à-dire au meilleur niveau et à la meilleure protection de l’emploi possible, compte tenu de la situation des autres marchés. Ce que l’économiste Jacques Freyssinet commentait en 2003 de la façon suivante : « On pourrait craindre que le message adressé par le rapport aux pouvoirs publics ne soit caricaturé ainsi : dès lors que les prélèvements et les prestations sont correctement calculés, laissez les employeurs seuls juges de la décision de licencier. Pour l’essentiel, la protection de l’emploi passe par des instruments qui infléchissent le calcul de rentabilité de l’entreprise... »

Attention ! Si elles sont appliquées dans leur ensemble ces propositions ne produiraient sans doute pas que des effets négatifs. La CGT propose par exemple, elle aussi, une modulation du taux de cotisation des entreprises pour le financement de la sécurité sociale (et pas seulement des cotisations pour la branche chômage) en fonction de la gestion de l’emploi. Mais ce n’est évidemment pas une réforme suffisante. Elle n’est, elle-même, pas sans risque d’effet pervers, comme de pénaliser les entreprises de secteurs en difficulté. D’où des propositions complémentaires de la CGT en faveur de taux différenciés en fonction du secteur d’activité de l’entreprise.

Mais, surtout, il n’est pas exact que le marché du travail soit le problème principal pour combattre le chômage. Comme l’a expliqué, il y a un peu moins d’un an, l’économiste Michel Aglietta : « Il n’existe pas de marché où l’offre des capacités de travail et la demande de travail par les employeurs s’équilibrent. » [[En effet, explique-t-il, « La demande de travail est déterminée par l’anticipation de la rentabilité que les entreprises retirent de l’usage des forces de travail, laquelle dépend au premier chef des débouchés anticipés des entreprises. Le chômage involontaire est donc la conséquence d’une demande agrégée insuffisante. Une diminution des salaires peut aggraver la situation de l’emploi si l’effet négatif de la baisse de la demande sur le marché des produits, due à la baisse des revenus, l’emporte sur l’effet positif de la baisse du coût salarial pour les entreprises. »] L’emploi fait bien davantage les frais de la financiarisation de l’économie et de la mainmise des actionnaires sur les entreprises que du dualisme entre CDD et CDI.

L’idée d’une bonne régulation du marché de l’emploi par des incitations pesant sur les coûts des acteurs individuels (salariés et entreprises) pour les inciter à des bons comportements est largement illusoire. La responsabilité des entreprises, souligne Jacques Freyssinet, doit être « moins une responsabilité à payer qu’une responsabilité à faire. La protection de l’emploi est un objet de rapport collectifs et donc de conflits et de négociation ». Au-delà des références de principe au modèle social de l’Europe du Nord, les réformes du marché de l’emploi préconisées par Jean Tirole ne sont pas de nature à faire progresser la sécurisation des parcours professionnels et la mise en œuvre d’un droit social à l’emploi et à la formation.

Des leçons de la crise et de la régulation de la finance...

Évidemment, le même problème de fond se pose en ce qui concerne l’analyse de la crise et la régulation de la finance. Pour Jean Tirole, la responsabilité principale de la crise qui éclate en 2007/2008 incombe aux régulateurs et aux pouvoirs publics, et notamment aux banques centrales qui ont accablé le marché de liquidités trop abondantes, envoyant ainsi de mauvais signaux aux banques et aux investisseurs. Jean Tirole se situe ici dans le droit fil des économistes libéraux comme Friedrich Hayek, qui expliquait déjà la crise de 1929 par les excès de liquidités et des facilités de crédit des banques, à l’opposé de John Maynard Keynes qui soulignait au contraire l’instabilité fondamentale des marchés financiers.

Et dans le contexte de la crise actuelle, on retrouve un même clivage entre les analyses de Jean Tirole et celles d’économistes comme André Orlean qui centre le tir sur l’instabilité de la finance de marché. Sur la base de son analyse, les préconisations de Jean Tirole pour une meilleure régulation resteront plus que limitées. Il réclame certes que l’on incite « les institutions financières régulées à s’orienter vers les marchés organisés, en leur demandant plus de fonds propres quand elles vont sur les marchés de gré à gré ». Mais il met surtout l‘accent sur une meilleure supervision des banques et il se félicite notamment que dans le cadre de l’union bancaire européenne, elle soit confiée à la BCE et non plus à des autorités nationales. Selon lui, c’est le gage d’une plus grande indépendance du superviseur vis-à-vis des banques supervisées. Outre que la démonstration n’en est pas encore faite, cela laisse de côté des problèmes clés, tels que les enjeux de séparation bancaire, de sélectivité de la politique du crédit ou de surveillance macroéconomique des marchés et pas simplement de réglementation et de supervision micro économique des acteurs financiers.

… à la crise de l’euro...

L’objectif essentiel, selon lui, est de parvenir à mieux mesurer les déficits publics et à mieux les contrôler. Le plus important, a-t-il affirmé, serait de « réfléchir à une structure externe et indépendante pour que les États appliquent les règles fiscales ». C’était en 2011. Depuis, le Pacte de stabilité a constitué une grande avancée dans cette direction avec la conséquence évidente d’aggraver la crise de légitimité politique des institutions européenne, sans résoudre le moins du monde la crise économique et sociale de la zone euro. Au-delà de ce cas, Il faut observer que le gouvernement des experts à la place des citoyens est chez Jean Tirole un tropisme assez général, au nom de leur compétence et de leur indépendance supposées. « Les décideurs non soumis à la sanction électorale ont plus de marges de manœuvre pour juger des questions aussi complexes que l’énergie ou les taux d’intérêts », explique-t-il dans un point de vue publié par le journal Le Monde en janvier 2007. Bonjour la démocratie !

… en passant par la politique du climat ...

On ne s’étonnera pas qu’une fois de plus Jean Tirole privilégie là aussi les incitations sur le marché dans un rapport sur la politique climatique pour le Conseil d’analyse économique publié en 2009. Sans surprise, « il s’y prononce contre les normes techniques imposées (par exemple par secteurs) et les régulations non marchandes contraignantes », analyse Jean Gadrey et « il préconise non pas des taxes, mais un "marché unique" à prix international unique du carbone, fondé de préférence sur une mise aux enchères des "droits à polluer" (avec la possibilité que les pays pauvres ou émergents soient alors favorisés) ». Selon Jean Tirole, les normes sectorielles se heurteraient à l’action de lobbies industriels puissants. Pour Jean Gadrey, cet argument ne peut être sérieusement retenu, « comme si ces mêmes lobbies n’étaient pas capables, on l’a vu en Europe, de provoquer l’effondrement, avec la complicité des politiques, d’un marché du carbone devenu sans effet ».

… et les industries de réseaux.

Les travaux qui pour l’essentiel ont fait la réputation de Jean Tirole (et celle de son collègue Jean-Jacques Laffont, aujourd’hui décédé) portent sur la nouvelle économie industrielle et notamment sur les industries de réseaux (électricité, télécommunications, poste, internet, services de paiement). Ils accompagnent les privatisations et l’expansion des firmes multinationales privées mieux à même de développer en leur sein les dépenses de recherche, de distribution, d’innovation – y compris davantage que des entreprises publiques purement nationales. Mais ces marchés sont très imparfaits. Ils ont tendance à produire des oligopoles voire des monopoles, des rentes, des sous-investissements. Jean Tirole est favorable à la concurrence. Mais, dit-il, « il s’agit d’un moyen et non d’une fin. L’introduction de la concurrence est un bienfait lorsqu’elle suscite l’apparition de produits nouveaux, fait baisser les prix, oblige l’opérateur historique à sortir de sa torpeur. Mais, mal conçue, elle peut tout aussi bien avoir des effets néfastes ».

Ses travaux portent sur les régulations qui permettent autant que possible d’éviter les mauvais fonctionnements de ces marchés. C’est pourquoi ils sont salués y compris par des économistes comme l’Américain Paul Krugman. Mais, quelle que soit la portée pratique plus ou moins limitée de ces travaux, qui ne portent pas exemple nullement sur les pouvoirs de mise en concurrence sociale et fiscale des firmes multinationales), il faut souligner la limite même de leur ambition : se rapprocher d’un fonctionnement "normal" du marché. Ainsi ne prennent-ils pas du tout en compte les besoins de maîtrise, de partages et de coopération des services publics des différents pays jusqu’à l’institution de biens publics régionaux ou mondiaux.

Entrepreneur universitaire

Le prix "Nobel" d’économie récompense aussi la Toulouse School of Economy qu’il a fondée en 2007 et qu’il dirige aujourd’hui. Établissement universitaire internationalement reconnu dont une partie des financements est apporté par des entreprises privées, dont des représentants siègent au Conseil d’Administration dirigé par Jean Tirole. Cela se fait, dit-il, au bénéfice des uns et des autres et des règles strictes de gouvernance permettent selon lui de garantir l’absence de conflits d’intérêt, l’indépendance des recherches et la qualité scientifique des travaux. Le modèle tend à se répandre.

Certes, lorsque l’économiste de la TSE produit en 2012 avec son collègue David Thesmar de HEC une étude financée par Iliad sur l’attribution d’une quatrième licence de téléphonie mobile qui estime que l’entrée de Free Mobile sur le marché va entrainer la création de 17.000 à 30.000 emplois et va renforcer l’incitation des acteurs historiques à investir dans le secteur, il est précisé que « cela n’engage que ses auteurs et non leurs institutions d’origine ». Il n’empêche que des inquiétudes peuvent être légitimement formulées sur les thèmes de recherches et les recrutements privilégiés.

L’AFEP (Association française d’économie politique), association d’universitaires qui défend le pluralisme dans l’enseignement et la recherche en économie, a salué l’attribution du prix à Jean Tirole tout en soulignant que « l’excellence de la pensée économique française réside aussi dans les approches qui se distinguent de l’approche dominante et qui (...) ont donné des clés de compréhension de la crise et ouvrent des perspectives permettant la sortie de crise », et en regrettant le faible intérêt du jury du prix de la Banque de Suède pour ces recherches.

Certes, mais le problème est aussi, et peut être surtout, que cette école et cette approche dominante règnent de plus en plus en maîtres parmi les conseils divers (Conseil d’analyse économique, France stratégie) censés aider les dirigeants politiques dans l’élaboration des politiques publiques, et qu’elle est de plus en plus exclusivement écoutée par les dirigeants français.

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  • Comme un message envoyés aux Économistes atterés "taisez-vous" et à nous soyez fier, avec un prix Nobel d’Économie, chez vous et écoutez le

    tchoo Le 24 octobre 2014 à 14:45
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