Jean-Claude Juncker tient fermement la barre de l'austérité (photo European People's Party)
Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 22 septembre 2014

L’autre front de la rentrée : la politique économique de l’Europe

Le marasme de la zone euro est tel que Mario Draghi a commencé à critiquer l’austérité. Cette remise en cause pourtant limitée est rejetée par l’Allemagne qui a ficelé le casting des postes bruxellois et met le gouvernement français sous pression.

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Les trois piliers de la politique économique européenne

Le "consensus de Bruxelles" qui sert de doxa pour la politique économique européenne repose sur trois piliers, analyse l’économiste Xavier Timbeau de l’OFCE (cf. L’Économie politique numéro 63, "Pour une politique économique de gauche"). Le premier est qu’il faut résorber rapidement les déficits extérieurs des pays concernés (Espagne, Grèce, Portugal, Irlande, France). C’est aussi ce qu’on appelle « donner la priorité au redressement de la compétitivité ». Agir vite, cela veut dire forcément faire baisser les coûts salariaux, directement en baissant les salaires et les cotisations sociales, ou indirectement via le chômage et la flexibilisation du marché du travail.

Le deuxième pilier est l’ajustement rapide des déficits publics frappé dans le marbre du traité européen de 2012. Agir vite, cela veut dire "forcément" baisser les dépenses publiques et sociales plutôt qu’augmenter les impôts (sauf la TVA), dans un contexte de concurrence fiscale toujours active entre les États européens.

Le troisième pilier est celui des réformes "structurelles" pour redresser le potentiel de croissance. Mais comme le régulateur en est la rentabilité des capitaux investis, les réformes structurelles en question ce ne sont pas celles visant à combattre la financiarisation, les inégalités et la menace écologique, mais, forcément, la flexibilisation du marché du travail, la réforme des retraites, la déréglementation de la protection sociale, ou celle des "professions réglementées".

Le coup de canif de Mario Draghi

La situation économique sociale et politique de la zone euro est telle, que Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, a publiquement et partiellement mis en cause ce consensus, lors de la réunion annuelle des dirigeants des banques centrales, le 22 août dernier. La stagnation de la zone euro, les résultats décevants enregistrés en matière d’emploi et de chômage, la déflation qui menace de s’installer, a-t-il dit en substance, est liée à un problème de demande et pas seulement d’offre et de redressement de la compétitivité. Il y a place, a-t-il ajouté, pour une orientation budgétaire d’ensemble plus expansionniste.

S’agissant de la politique monétaire, la BCE a décidé le 4 septembre de nouvelles mesures supposées favoriser la relance de l’activité. Le taux directeur est abaissé à 0,05% – autant dire zéro. Un nouveau programme de rachats de crédits bancaires transformés en titres financiers est lancé à hauteur de 1.000 milliards d’euros. Cela ne sera pas efficace analysent aussi bien Patrick Artus de la banque Natixis que Christian Chavagneux d’Alternatives économiques. « Cette politique aura un effet minime sur l’économie de la zone euro », juge le premier. « Ça ne sert à rien d’arroser le désert », apprécie le second. La Banque centrale a beau déverser tout l’argent qu’elle peut, dans le contexte déflationniste actuel et faute de demandes, « les liquidités se perdront dans les sables. Elles ne feront pas monter le niveau des crédits à l’économie ». À l’économie, sans doute pas, mais pour les activités financières de marchés et pour la spéculation oui, probablement. De toute façon, les mesures de la BCE ne seront pas perdues pour tout le monde : les banques vont pouvoir augmenter leurs marges sur leurs prêts et alléger leur bilan.

Mario Draghi est peut être lui-même conscient des limites de la politique monétaire en situation déflationniste. D’où ses propos sur la politique budgétaire. Mais sa mise en cause du consensus de Bruxelles est très partielle. Pas question pour lui de s’en prendre au troisième pilier des réformes structurelles, qu’il appelle au contraire à accélérer. Or, lorsqu’elles consistent à flexibiliser le marché du travail ou à déréguler la protection sociale, ces réformes sont déflationnistes. « Ce type de réformes impliquent essentiellement que plus de travailleurs sont prêts à travailler à des salaires inférieurs. Cela renforce la pression à la baisse sur les prix », explique l’économiste Ronald Janssen, conseiller de la Confédération européenne des syndicats.

L’Allemagne verrouille

Même partielle, l’Allemagne ne veut pas de remise en cause de la politique économique européenne. Pas touche à l’austérité budgétaire : c’est vital pour sa stratégie néo-mercantiliste, et pour défendre les rentes qu’elle tire de ses excédents. L’Allemagne s’est donc employée à renforcer les verrous tous azimuts. Elle a lancé l’offensive contre les discours et les actes de Mario Draghi. Le ministre allemand Wolfgang Schäuble a affirmé que les propos de Mario Draghi à Jackson City avaient été « surinterprétés ». Mario Draghi, lui-même a avalisé cette formule en commentant ses décisions le 4 septembre : un pas en avant, un pas en arrière.

Christine Lagarde pour le FMI est venue elle aussi à la rescousse. Elle affirme : « Il n’y a pas d’austérité excessive dans la zone euro. » Il faut, dit-elle, non seulement accélérer les réformes permettant de s’attaquer « au carcan de la réglementation du travail », mais aussi « garder le cap de la réduction des dépenses publiques ». La presse allemande tire à boulets rouges sur les décisions prises par la BCE le 4 septembre contre l’avis du gouverneur de la Bundesbank Jens Weidmann. Selon lui, les risques de déflation sont surestimés et la politique de rachat de titres risque de transformer la BCE en une espèce de "bad bank". Wolgang Schäuble a réitéré devant le Parlement allemand : « On ne peut pas acheter des emplois et de la croissance avec de l’argent public. » Puis il a signifié à la BCE qu’elle ne devait pas aller plus loin. Il faut dire qu’aller plus loin cela voudrait dire se lancer dans un programme de rachat des dettes publiques ! Mais même sur les rachats de dettes privées, le ministre allemand s’emploie à encadrer la BCE.

Sans surprise, Michel Sapin s’est aligné sur la position de son collègue, au risque de rendre encore plus difficile le financement du programme européen de relance des investissements attendu pour novembre, et dont l’espoir faiblit de plus en plus qu’il soit autre chose que le pseudo pacte de croissance de 2012. Sans doute le ministre français espère-t-il ainsi un peu moins de résistance de l’Allemagne sur le non-respect par la France du pacte budgétaire. Mais rien n’est moins sûr, car l’Allemagne veille aussi au grain de ce côté-là.

Le casting provocateur des postes clés et des commissaires

« Angela Merkel verrouille les postes-clés à Bruxelles », a averti en début de mois l’économiste Jean-Michel Naulot. Après Jean-Claude Juncker, comme président de la Commission, le très libéral premier ministre polonais Donald Tusk a été désigné président du Conseil européen et le très "austéritaire" ministre espagnol de l’Économie Luis de Guindos a été désigné président de l’Eurogroupe.

Le casting des commissaires européens annoncé par Jean-Claude Juncker le 10 septembre renforce la tendance en ajoutant un lot complet de provocations baroques. Pierre Moscovici désigné comme commissaire aux Affaires économiques est encadré par deux vices présidents, le Finlandais Jyrki Katainen et le Letton Valdis Dobrovskis, tous deux défenseurs ardents de l’austérité budgétaire. De toute façon, Pierre Moscovici a déjà averti qu’il est là pour appliquer les traités. Et a-t-il seulement l’envie de faire autre chose ? Comme l’a noté l’ex-ministre EELV Pascal Canfin, « on va se retrouver dans une situation absurde avec un socialiste français qui va se retrouver le plus orthodoxe des orthodoxes pour critiquer la politique que lui-même n’a pas réussi à mener auparavant. » Petite provocation supplémentaire, Pierre Moscovici est aussi nommé commissaire à la Fiscalité. Il aura donc notamment pour mission de finaliser la taxe sur les transactions financières après avoir combattu comme ministre pour la réduire à minimum.

Il faut dire que dans le casting, les provocations de toutes sortes abondent : le commissaire aux Services financiers, c’est-à-dire à la régulation financière et l’union bancaire dans la zone euro, est le lobbyiste britannique Jonathan Hill. Le commissaire à l’Énergie et au Climat, l’Espagnol Miguel Arias Canon, est non seulement sexiste, mais il a des intérêts dans l’industrie pétrolière. Le Hongrois Tibor Navracsics, un proche de Viktor Orban qui instrumentalise les racines chrétiennes de l’Europe, est désigné commissaire à l’Éducation, à la culture et à la citoyenneté. L’allemand Günther Öttinger, réputé analphabète numérique, est désigné commissaire à la Société et à l’Économie numériques.

Au-delà de ces situations indécentes, la ligne politique est claire : la Commission sera austéritaire et libérale. Le Marché intérieur et l’Industrie sont par exemple confiés à la très libérale Elzbieta Bienkowska. C’est du reste ce que souligne pour s’en féliciter le think tank anglais Open Europe, qui milite pour la réforme de l’Union européenne souhaitée par David Cameron : « Cela ressemble à une bonne Commission pour le Royaume-Uni et l’Union européenne. Non seulement le Royaume-Uni a sécurisé un poste de choix en matière de services financiers, mais d’autres postes cruciaux (Marché intérieur et Concurrence) sont occupés par des libéraux, pro-libre-échange, qui plus est membres de pays hors zone euro... Dans l’ensemble, la configuration est favorable pour les objectifs clés du Royaume-Uni, mettre le marché unique au cœur de l’UE et s’assurer que les non membres de la zone euro ne sont pas sous représentés ou contraints. »

Pressions sur la politique française

Le consensus de Bruxelles va donc continuer de sévir et les pressions européennes sur la politique française continuer de s’accentuer sur les deux axes d’une baisse accélérée des dépenses publiques et d’un renforcement des réformes "structurelles". Jacques Attali évoque la possibilité d’une mise sous tutelle « comme ce fut le cas en Grèce ou au Portugal »… À moins qu’elle ne décide elle-même ce qu’exigeront ses tuteurs : « des économies de plus de 25 milliard sur les dépenses publiques de en 2015, et une hausse de deux points au moins de la TVA. »

En fait, le gouvernement Valls négociera sans doute plus de temps pour réduire le déficit public contre plus d’engagements en matière de "réformes". Mais cela ne résoudra rien. La France comme l’Europe resteront plongées dans le marasme.

Au-delà des luttes nationales pour s’y opposer, il faut espérer des initiatives de luttes à l’échelle européenne pour une mise en cause véritable du consensus de Bruxelles et pour un changement de la politique économique de l’Europe. Celui-ci, viennent de rappeler les Économistes atterrés, « passe par une relance concertée centrée sur des investissements massifs pour la transition écologique, une lutte résolue contre l’évasion et l’optimisation fiscale, des mesures fortes pour réorienter l’activité bancaire et réduire la domination de la finance et la spéculation, ainsi qu’une réduction des cadeaux inutiles aux grandes entreprises ».

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