Accueil > Politique | Par Razmig Keucheyan | 14 avril 2014

La crise de la gauche européenne

La crise du capitalisme ne l’a en rien affaibli, pas plus qu’elle n’a profité aux gauches européennes : leur internationalisme a cédé face à celui du capital quand elles ne s’y pas ralliées. Seule solution, aujourd’hui : une relocalisation provisoire des luttes politiques à l’échelle nationale.

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Ce texte est issu d’un débat avec Alvaro Garcia Linera, vice-président de l’État plurinational de Bolivie, qui s’est tenu le 8 avril 2014 au siège du Parti communiste français, à l’initiative d’Espaces Marx. Étienne Balibar, Michael Löwy et André Tosel participaient également au débat.

La gauche européenne est aujourd’hui en crise – il y a peu de doute sur ce fait. Il est frappant de constater que la plus grave crise du capitalisme depuis 1929 n’a pratiquement pas bénéficié à la gauche, ni électoralement ni du point de vue d’un renouveau des mouvements sociaux et syndicaux. Comme celle des années 1930, la crise actuelle semble plutôt favoriser jusqu’ici la montée des forces de la réaction, comme le Front national en France, dont il existe des équivalents dans les autres pays européens, et au-delà.

Un autre trait marquant de cette crise est qu’elle a poussé les héritiers de la social-démocratie historique, le Parti socialiste en France, vers le centre, et non vers la gauche. À tel point qu’il est devenu de plus en plus difficile de distinguer les politiques que ces partis mettent en œuvre des politiques de la droite. Si des solutions « néo-keynésiennes » ont été brièvement expérimentées au début de la crise, elles ont été éphémères. Contre toute attente, la crise n’a pas sonné le glas du néolibéralisme, qui se porte aujourd’hui mieux que jamais.

« Capitalisme démocratique »

Et pendant ce temps, la gauche de transformation sociale, la gauche dite "radicale" que nous représentons, ne parvient pas à peser de manière significative dans la conjoncture. Qu’elle soit politique, syndicale, sociale ou intellectuelle, elle rencontre les pires difficultés pour convaincre la population de ce qui, pourtant, est l’évidence même : que le capitalisme sème le chômage et la misère, qu’il génère du racisme et des conflits.

Quelles sont les raisons de cette difficulté de la gauche à se faire entendre dans le contexte de la crise ? Je livre deux hypothèses à la discussion, il y en aurait bien sûr d’autres. Première hypothèse. Dans L’État et la révolution, écrit en 1917, Lénine soutient que la démocratie est la meilleure forme ou la meilleure « enveloppe » politique possible pour le capitalisme. Une fois que le capitalisme y a pris racine, ce régime se révèle en effet le plus stable qui soit. Et effectivement, pendant une bonne partie du xxe siècle, le capitalisme et la démocratie sont allés de pair. Au xixe siècle, rares sont ceux qui croyaient cette alliance entre les deux, ce « capitalisme démocratique », possible.

Lénine n’avait toutefois pas entrevu un point crucial, me semble-t-il. C’est que, pour que cette alliance du capitalisme et de la démocratie fonctionne, il faut que le capitalisme soit suffisamment dynamique sur le plan économique. La démocratie permet à la population de formuler des revendications en termes de santé, d’éducation, de retraite, d’infrastructures… Si le capitalisme ne produit pas assez de richesses, s’il stagne ou s’il est en crise comme aujourd’hui, il cesse d’être à même de satisfaire ces attentes.

Endettement massif et dé-démocratisation

En cas de crise économique de longue durée, le capitalisme démocratique a alors deux solutions. La première est de s’endetter de plus en plus, afin de maintenir un niveau de dépenses publiques permettant de contenter, au moins en partie, les attentes de la population. Le maintien d’un semblant de légitimité de l’État dépend, dans ces conditions, de son endettement croissant. Ou alors, seconde solution possible, l’État peut cesser peu à peu d’être démocratique, il peut se rendre sourd aux demandes de la population.

Ces deux solutions, c’est précisément l’évolution des États européens à l’heure actuelle : endettement massif et dé-démocratisation. Il faut bien voir que ces deux phénomènes ont une même cause, à savoir l’incapacité des États, en contexte de stagnation ou de crise du capitalisme, à satisfaire le niveau de dépenses publiques auquel les populations ont été habituées depuis l’après-guerre.

L’endettement massif, bien entendu, met les États à la merci des marchés financiers, qui fixent les conditions de l’emprunt, et donc les obligent à mettre en œuvre l’austérité, c’est-à-dire la destruction des systèmes de protection sociale. La dé-démocratisation, de son côté, suppose que les institutions démocratiques perdent de leur vitalité, ou encore que des institutions peu démocratiques montent en puissance. Je pense en particulier aux banques centrales "indépendantes", ou à des institutions isolées de toute pression démocratique, comme les cours constitutionnels ou les cours des comptes, dont l’importance n’a cessé de croître au cours des dernières décennies.

Conclusion : nous sortons de l’alliance du capitalisme et de la démocratie qu’évoquait Lénine. Aujourd’hui, la démocratie devient de plus en plus un problème pour le capitalisme, car n’étant plus assez dynamique du point de vue économique, il est incapable d’assumer des niveaux de dépenses publiques dont il a fait bénéficier les populations dans un contexte de prospérité
aujourd’hui révolu.

À l’écart des institutions

Quel effet cela produit-il sur la gauche ? La gauche a à la fois été à l’origine de la démocratisation du capitalisme, et elle a en même temps grandement bénéficié de cette démocratisation. Elle en a été à l’origine, car la conquête des droits démocratiques a historiquement été justement cela : une conquête, autrement dit le fruit de luttes menées par des générations de militants. L’idée selon laquelle le capitalisme est un système qui tendrait « naturellement » vers la démocratie est une vaste blague. Il a fallu contraindre les classes dominantes à accorder des droits démocratiques. Mais d’un autre côté, la gauche a aussi bénéficié de la démocratisation, qui lui a permis de sortir de la clandestinité, et de faire de la politique au grand jour.

Le divorce en cours entre le capitalisme et la démocratie implique que l’espace public démocratique va probablement se rétrécir dans les années et décennies à venir. Nous n’allons bien sûr pas revenir aux conditions de la clandestinité qui étaient celles dans lesquelles Lénine faisait de la politique. Mais je parierais pour ma part sur une situation intermédiaire : pas la clandestinité, mais pas non plus les régimes démocratiques que nous avons connus depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Quoi qu’il en soit, la part extra-institutionnelle de la politique va devenir de plus en plus importante dans les années à venir. Si nous voulons peser sur le système, c’est donc depuis la rue qu’il faudra le faire, ou depuis des espaces de liberté à l’écart d’institutions de moins en moins démocratiques. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, de mener des batailles à l’intérieur de ces institutions. Mais pour les raisons indiquées, cela sera peut-être plus difficile qu’auparavant.

L’internationalisme du capital

S’il est une entité qui incarne le devenir-autoritaire des régimes politiques contemporains, c’est bien l’Union européenne. La seconde hypothèse que je voudrais vous soumettre pour expliquer la difficulté de la gauche à se faire entendre dans le contexte de la crise concerne précisément l’Europe. Elle concerne notre embarras collectif face à la question européenne.

Les années 1960 et 1970 ont été marquées, comme on le sait, par de puissants mouvements de solidarité internationale. L’imaginaire de la gauche actuelle s’est en grande partie formé dans ces luttes anti-impérialistes et internationalistes, qui se déroulaient en Amérique latine, en Asie, ou encore en Afrique. Ce que la gauche n’a pas vu à l’époque, et ce qu’elle a toujours du mal à admettre aujourd’hui, c’est que montait en puissance, à peu près à la même époque, un autre internationalisme : un internationalisme du capital, un internationalisme des classes dominantes.

Comme l’ont montré de nombreux marxistes, et d’ailleurs Marx lui-même, le capitalisme est un système mobile, qui est en mouvement permanent. Lorsque pour une raison ou une autre, les circonstances deviennent défavorables à l’accumulation du capital, il peut aller chercher des conditions plus propices ailleurs, ou à une autre échelle spatiale. Le capital peut aussi mettre en concurrence les espaces, en s’appuyant sur les uns pour contraindre les autres à se plier à sa logique.

C’est précisément ce qui s’est passé lors de la crise des années 1970, au moment où les Trente glorieuses ont pris fin. En cherchant à échapper aux contraintes que lui avait imposé le mouvement ouvrier au cours des décennies précédentes en termes de partage de la valeur ajoutée, et dans un contexte de déclin du taux de profit, le capital s’est internationalisé, donnant lieu à ce qu’on a appelé, par la suite, la mondialisation néolibérale. C’est cette mondialisation néolibérale, cet internationalisme du capital, et non hélas l’internationalisme porté par les mouvements de solidarité internationale, qui s’est imposé depuis lors sur la scène mondiale.

S’organiser à l’échelle nationale

L’Union européenne est une incarnation de cet internationalisme du capital. C’est un projet de classe, celui des classes dominantes, qui est structuré de part en part pour servir leurs intérêts. C’est un espace politique dont les classes populaires sont presque par définition exclues. De surcroît, depuis le début de la crise de 2008, les institutions européennes les moins démocratiques, au premier rang desquelles la Banque centrale, qui est hors d’atteinte de tout contrôle démocratique, n’ont cessé de se renforcer, au détriment des institutions qui font encore mine d’être démocratiques, comme le Parlement européen.

Penser que ce système pourrait être réformé de l’intérieur, que des marges de manœuvre existent, c’est à mon sens méconnaître l’histoire et la raison d’être de la construction européenne. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’opposer à l’internationalisme du capital un impossible "nationalisme de gauche". Ce serait être bien peu marxiste et bien peu dialectique. Mais pour éviter tout internationalisme abstrait, et pour faire en sorte que la gauche puisse se faire enfin entendre dans le contexte de la crise, il s’agit d’identifier précisément les forces sociales et politiques avec lesquelles elle va intervenir dans la conjoncture.

Or qu’on le veuille ou non, ces forces sont aujourd’hui largement organisées à l’échelon national. On peut le déplorer, mais c’est ainsi. Pour parvenir à réarmer un véritable internationalisme, un détour provisoire par l’échelon national paraît par conséquent inévitable. Plus exactement, la définition d’un nouveau rapport ou d’une nouvelle dialectique entre le national et l’international, qui ne soit pas celle du capital, est nécessaire.

Razmig Keucheyan est maître de conférences en sociologie à l’université de Paris 4.

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  • Une analyse globale et salvatrice , que devraient lire nombre de personnes s’ estimant penseurs de la gauche radicale ...Tous les bureaux nationaux de partis devraient en faire une copie pour leur lecture et formation interne

    THIERRY HERMAN Le 19 avril 2014 à 08:21
  •  
  • " Mais pour éviter tout internationalisme abstrait, et pour faire en sorte que la gauche puisse se faire enfin entendre dans le contexte de la crise, il s’agit d’identifier précisément les forces sociales et politiques avec lesquelles elle va intervenir dans la conjoncture.

    Or qu’on le veuille ou non, ces forces sont aujourd’hui largement organisées à l’échelon national. On peut le déplorer, mais c’est ainsi. Pour parvenir à réarmer un véritable internationalisme, un détour provisoire par l’échelon national paraît par conséquent inévitable. "

    Je vous remercie , monsieur , pour votre clairvoyance et votre pragmatisme ...!

    THIERRY HERMAN Le 19 avril 2014 à 08:27
       
    • Le capitalisme a besoin de façon vitale de la mondialisation (d’offre et de demande élargies), à un moment où le développement économique national qui a prévalu ne peut absolument plus être prolongé. En effet, l’Europe des traités ne pouvait donc être "démocratique", puisque ses nations ne pouvaient plus rien promettre de désirable à leurs peuples. Mais si alors, l’Europe a été telle du fait du capitalisme (système économique), comment le fait de sortir de ses seules institutions "politiques" pourrait-il constituer un début de commencement de solution ? A part flatter le motif illusoire de l’antique démocratie nationale...

      Certes, l’Europe de gauche est un projet insensé, mais pas seulement pour des raisons "stratégiques", ainsi que la lucidité en matière économique dont le texte fait preuve à un moment aurait dû amener à le penser.
      Wil Al-Wert

      Wil Al-Wert Le 21 avril 2014 à 16:33
  •  
  • Je partagerais volontiers la proposition d’un « détour par l’échelon national » si l’on me montrait en quoi et comment un tel détour serait susceptible de construire une nouvelle dialectique du national et de l’international. Or sur ce point, l’auteur non seulement reste muet, mais nous embarque, je le crains, dans une « fuite en arrière ». Je m’explique.

    Constater, comme il le fait, que les forces sociales et politiques susceptibles de porter cette nouvelle dialectique ne sont, en l’état actuel des choses, guère repérables et sérieusement organisées que nation par nation est une chose incontestable. Mais en déduire que c’est par un recentrement de ces forces sur les conflictualités nationales qu’on aura quelque chance d’inventer cette nouvelle dialectique en est une toute autre. C’est faire l’hypothèse selon laquelle le renforcement et la multiplication des luttes nationales, fussent-elles soutenues et élargies par des solidarités internationales, seraient capables de produire un internationalisme qui soit à la hauteur de l’internationalisme que le capital a produit pour son compte.

    Or une telle hypothèse ne tire manifestement aucun enseignement de l’histoire et de l’échec de l’internationalisme porté par les mouvements communistes ou sociaux-démocrates tout au long des 19°-20° siècles. Bien au contraire. Elle nous propose peu ou prou d’en réactiver le modèle : à savoir, celui d’un internationalisme qui, conçut autour du diptyque luttes nationales/solidarités anti-impérialistes et remettant, dans le meilleur des cas, « à plus tard » le projet de mondialisation des souverainetés populaires, s’est inexorablement laissé corseter et absorber par le modèle de l’état-nation pour qui le mondial se dissout dans l’inter-étatique, pendant que le capital, lui, réagissant aux conquêtes sociales et démocratiques nationales, construisait patiemment sa mondialisation à lui, celle des trusts et de la finance, par-dessus la tête des souverainetés d’états et des luttes sociales « nationalisées ».

    Ce modèle a échoué. Non pas parce que l’internationalisme de gauche n’aurait « pas vu venir » celui du capital, comme le dit l’auteur selon une bien curieuse conception de l’histoire. Il a échoué parce que sa « dialectique du national et de l’international » a échoué.

    Et c’est de cet échec que nous héritons avec, d’un côté, un capital qui parvient à s’organiser au niveau mondial et y imposer la force symbolique et matérielle d’institutions transnationales qu’il pilote, et de l’autre, des forces sociales et politiques enfermées dans leurs conflits de classe nationaux, inexorablement réduites à la défensive, y compris dans leurs rares manifestations de solidarité internationale, et dont l’incapacité à peser aussi bien sur les politiques nationales que sur le régime actuel de la mondialisation est à la mesure de leur incapacité à concevoir, proposer et instrumenter une mondialisation alternative.

    S’il en est ainsi, l’heure n’est donc certainement pas à une « relocalisation des luttes à l’échelle nationale », fut-elle qualifiée de « provisoire », comme le propose l’auteur. L’histoire du 20° siècle, et notamment celle du mouvement ouvrier, a amplement tranché quant aux impasses politiques et au destin tragique de ce genre de « nationalisme révolutionnaire provisoire ». L’urgence est ailleurs, elle-même inverse. Elle est d’engager résolument les différentes gauches radicales nationales dans une nouvelle une « bataille des mondes » (R. Martelli), de les atteler enfin et pour de bon à l’élaboration intellectuelle, programmatique et instrumentale d’une alternative aux deux formes de la mondialisation capitaliste : celle de l’Etat-nationaliste et des souverainetés inter-étatiques, et celle de la finance et de la souveraineté des marchés.
    Le chantier est d’autant plus énorme que le capitalisme et les droites internationales ont déjà pris sur la question plus d’un demi-siècle d’avance.
    C’est particulièrement vrai en Europe dont les institutions sont sans doute une des formes les plus abouties de la préemption du capital sur la dialectique entre souverainetés nationales et souverainetés internationales. On aurait donc pu espérer que les élections européennes soient l’occasion pour les forces de gauche radicales européennes d’ouvrir en grand le dossier et de rattraper son retard.
    Force est bien de constater non seulement qu’elles n’y parviennent pas, mais que tout un courant les traverse qui, arcbouté sur un modèle obsolète de dialectique national/international, freine des quatre fers au nom d’un illusoire recentrement des luttes sur le national, sans se rendre compte que ces luttes buttent et s’épuisent depuis des décennies sur le verrou de l’Europe et sur l’impensé de ce que pourraient être le programme et les contours d’une Europe des peuples et d’une autre mondialisation.

    De quoi laisser en paix la finance internationale et le champ libre aux trois droites qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé dans le débat européen : la « décomplexée », la « complexée » et la « bleu marine ».

    JR PENDARIES Le 24 avril 2014 à 17:48
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