Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 3 mars 2014

La drôle de reprise

« La reprise gagne du terrain ». C’est le message clé de la Commission européenne dans ses prévisions économiques 2014/2015. Une nouvelle et grave erreur de diagnostic, qui ignore l’engrenage mortifère des politiques d’austérité… tout comme les possibilités d’alternative.

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Selon les prévisions économiques de la Commission européenne récemment publiées, la croissance mondiale progresserait de 3,6 % en 2014. La croissance de la zone euro serait de 1,2 % en 2014 et 1,8% en 2015, la croissance française de 1% puis de 1,7%. Le ministre de l’Économie y voit une sortie progressive de la crise. « Après cinq années de crise, la reprise économique se renforce peu à peu » dans le monde, et « la zone euro devrait connaître une croissance cohérente avec un scénario de reprise plus équilibrée ». Ah ! Qu’en termes galants...

Nouvelle erreur de diagnostic ?

À ceci près que ce diagnostic n’est pas le bon. La crise n’est pas seulement une crise financière, fut-elle particulièrement grave, mais une crise d’ensemble des modes de régulation du capitalisme financiarisé. Or, la « reprise » mondiale actuelle n’innove pas par rapport à ces impasses, y compris aux États-Unis. Au contraire, la reprise conjoncturelle dans les pays anglo-saxons emprunte les mêmes chemins qui ont conduit à la crise : les 1% les plus riches accaparent l’essentiel de la croissance des revenus. La hausse de la consommation des ménages n’est pas due aux hausses de salaires réels (inexistantes), mais à l’endettement grâce à l’inondation de liquidités par les banques centrales. L’investissement des entreprises reste atone. Les exportations augmentent en volume, mais stagnent en valeur.

S’agissant de la zone euro, Patrick Artus appelle à la prudence : « Une reprise économique, explique-t-il, se produit si certaines des conditions suivantes sont remplies : si le policy-mix est suffisamment expansionniste ; si les exportations redémarrent ; si le crédit repart ; si les ménages reprennent confiance et épargnent moins ou achètent davantage de logements ; si le salaire réel se redresse ; si les entreprises ont à la fois le besoin et la capacité d’investir davantage ». Selon lui, certaines de ces caractéristiques sont remplies en Allemagne et mêmes en Espagne, mais pratiquement aucune en France ou en Italie.

Globalement pour la zone euro, on constate même que les défaillances sur les crédits des ménages et des entreprises, ainsi que le taux d’endettement public de la zone euro, continuent à monter. Or, souligne Patrick Artus, « Il n’est jamais arrivé dans une reprise économique de la zone euro qu’à la fois, le taux d’endettement public, le nombre de faillites d’entreprises et le taux de défaut des ménages continuent à augmenter. Ceci est inquiétant pour la situation présente ».

Engrenage mortifère

Bref, la reprise a tout d’une drôle de reprise, tout particulièrement dans la zone euro. Le chômage continue sa progression. La polarisation entre le Nord et le sud se poursuit surtout à l’avantage de l’Allemagne. Selon les prévisions de la Commission, elle devrait connaitre en 2014 une croissance de 1,8%. Mais s’agissant des autres, et notamment de la France, le gouvernement allemand fait pression sur la Commission pour une stricte application du pacte de stabilité, c’est-à-dire pour la poursuite des politiques budgétaires restrictives.

L’ombre de la déflation plane plus que jamais. Les annonces sur les baisses de charges des entreprises se multiplient dans l’Europe du Sud. Dans la foulée des annonces de François Hollande, le nouveau chef du gouvernement italien Matteo Renzi ,de centre gauche, annonce une « réduction à deux chiffres  » de la pression fiscale. Et son homologue espagnol Mariano Rajoy, de droite, veut mettre en place une cotisation unique de 100 euros mensuels pour tout nouveau CDI d’une durée d’au moins trois ans. Pour un salaire brut annuel de 20.000 euros, le montant payé par l’entreprise en cotisations sociales baisserait de 75% passant de 5.700 euros à 1.200 euros. Le piège se referme.

C’est un engrenage infernal. Si un pays ne pratique pas la déflation salariale, ses entreprises perdent des parts de marchés. Et si tous les pays européens la pratiquent, ainsi que le souligne Frédéric Lordon« elle n’a pas d’autre effet que l’attrition générale des standards sociaux sans le moindre gain de compétitivité puisque celle-ci n’est jamais qu’un avantage différentiel comme tel annulé par son adoption généralisée ». Bref, comme le dit Eric Heyer économiste à l’OFCE, « les pays agissent en même temps, avec une monnaie qui s’apprécie et en période de faible reprise. Ce sont les pires conditions pour faire de la dévaluation interne, qu’elle soit fiscale ou salariale ».

De vraies réformes de structure

La solution se trouve-t-elle du côté de la BCE et d’un "assouplissement" de la politique monétaire comme le pratiquent les Banques centrales des États-Unis, du Japon ou du Royaume Uni ? Agnès Bénassy-Quéré, présidente du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre et ses collègues Pierre-Olivier Gourinchas, Philippe Martin et Guillaume Plantin le préconisent afin d’équilibrer, disent-ils, les effets négatifs des politiques structurelles. Entendez les politiques de déflation salariale, qu’il faudrait cependant selon eux poursuivre. Sans doute conscients que, dans un contexte déflationniste, faire marcher la planche à billets au profit des banques ne débouche pas sur le financement de l’emploi et de l’économie, ils préconisent même que, « au lieu de prêter aux banques pour qu’elles prêtent aux PME, la BCE pourrait leur racheter leurs créances aux PME après titrisation. » Et pourquoi pas un retour pur et simple aux subprimes pendant qu’on y est ?

En fait, à elle seule la politique monétaire ne peut pas combattre la déflation. Comme le dit l’économiste atterré Henri Sterdyniak, « l’Europe et la France doivent s’engager dans des politiques de ruptures, comportant de vraies réformes structurelles ». Il pointe notamment quatre enjeux :

• La politique économique européenne ne devrait plus se donner comme objectif la réduction des dépenses publiques et sociales sous prétexte de résorber la dette publique, mais le plein-emploi par une croissance dont le contenu doit être lui-même redéfini. Les pays du Nord, par exemple, devraient revaloriser leurs salaires et leur protection sociale et investir leurs excédents dans les pays du Sud.

• Les pays européens doivent mettre en fin à leur coûteuse concurrence fiscale, pour lutter de concert contre l’évasion fiscale des plus riches et des grandes entreprises.

• La Banque centrale européenne doit garantir les dettes publiques ; l’épargne des européens doit être utilisée, via les caisses d’épargne, via des Banques publiques de Développement durables à financer à taux bas les dettes publiques, les collectivités locales, le renouveau productif et la transition écologique.

• La protection sociale généreuse (retraite, famille) et les services publics (santé, crèches, éducation, culture), éléments essentiels du modèle social européen, doivent être développés.

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  • Bonjour,

    Merci pour cette synthèse, qui reprend de façon claire les arguments que l’on entend chez Les économistes atterrés et qu’on peut lire dans Alternatives Économiques.

    Ceci étant, je lis depuis plusieurs années ces mêmes arguments, et ils ne semblent pas entendus du tout, ni au niveau européen, ni même en France : nous avons élu un président de gauche, qui s’engageait sur quelques-une des ces orientations, mais il les a toutes reniées. Aujourd’hui le PS (re)met la barre à "gauche toute" pour les européennes, mais comment imaginer qu’ils tiendront mieux leurs engagements ?

    Paul Krugman nous rappelait en 2011 que "Les Européens [...] ont peut-être créé les sociétés les plus décentes de l’histoire humaine, parvenant à unir la démocratie et les droits de l’homme avec un degré de sécurité économique que l’Amérique est très loin de pouvoir égaler" (NY Times, 27/01/11). Il semble que nous faisions tout en ce moment pour détruire la décence de nos société, et que les peuples soient bien embarrassés pour trouver des politiciens capables de porter leurs aspirations.

    Ce qui pose la question de la rupture de démocratie : si les promesses n’engagent que ceux qui y croient, quel contrôle démocratique pouvons-nous exercer, quelle démocratie pouvons-nous attendre pour demain ?

    E. Céret Le 6 mars 2014 à 09:17
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