Accueil > Société | Par Guillaume Liégard | 10 juin 2014

La France championne de l’inégalité entre générations

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Avant même le début du Mundial, la France aura donc gravi la plus haute marche d’un podium. A dire vrai, il n’y a guère de raison de pavoiser puisqu’il s’agit du classement des inégalités entre générations. Deux sociologues, Louis Chauvel et Martin Schröeder, viennent en effet de publier une étude édifiante parue dans le journal Le Monde qui souligne le décrochage et le déclassement des jeunes générations en France.

Dégradation, de génération en génération

Cette enquête est conçue à partir de la comparaison des niveaux de vie, c’est à dire à partir des revenus nets - une fois intégré impôts et droits sociaux- et rapporté à la taille des ménages. Le résultat est sans appel et confirme toutes les données statistiques disponibles depuis quelques années : les nouvelles générations vivent moins bien que leurs aînés, relativement et de plus en plus de manière absolue. Déjà en 2009, une étude de l’INSEE indiquait que si le taux de pauvreté s’établissait à 13,5% en France, il atteignait 21% parmi les 18-24 ans. À l’inverse, le revenu des plus de 75 ans était à l’époque proche des quadragénaires et supérieur à celui des trentenaires. La crise depuis 2008 a amplifié ce processus.

L’enquête parue dans Le Monde indique que « depuis 1984, en France, par rapport à celui des sexagénaires, le niveau de vie relatif des trentenaires a perdu 17 % ». Etre trentenaire dans les années 1980, c’est être né dans les années 1950, avoir connu bon an mal an une période de quasi plein emploi et partir aujourd’hui à la retraite avec toutes ces annuités. Il en va bien autrement pour ceux d’aujourd’hui, nés dans les années 1980, qui ont eu la crise et la précarité croissante pour seul horizon. Alors même que la France, globalement, continue de s’enrichir, les revenus des quadragénaires ne progressent plus.

Le constat des deux sociologues est particulièrement dur : « chaque nouvelle génération se retrouve devant une situation encore plus dégradée » et d’ajouter « L’expansion des niveaux de diplômes a créé une génération identifiée à la classe moyenne supérieure, mais dont le revenu glisse sous celui des classes moyennes inférieures de la génération de ses parents. Cette nouvelle génération vit une tendance montante de déclassement économique ».

Pas d’équivalent dans les pays occidentaux

Au-delà de l’évolution de la situation en France, c’est la comparaison avec d’autres pays occidentaux qui est particulièrement éclairante. La réalité française n’a pas de réel équivalent. Seule la situation en Espagne quoique de manière moins accentuée s’en approche.

Aux Etats-Unis, au Royaume Uni ou en Allemagne et dans tous les pays nordiques, il n’existe pas un tel décrochage. Pour l’essentiel, dans ces pays « chaque génération a bénéficié par rapport à la précédente d’un même rythme de progression, selon un processus de croissance pensé par le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804), où les successeurs font mieux, mais seront dépassés par leurs propres puînés ». Dans les pays anglo-saxons, s’il existe de très fortes inégalités sociales et de revenus, il n’y a en revanche pas d’effet générationnel. Chaque génération répertoriée a en effet un revenu moyen qui s’écarte très peu de la moyenne générale entre toutes les classes d’âge. Ainsi aux États-Unis, la tranche d’âge née en 1945 est exactement dans la moyenne et la génération 1975 est très légèrement au-dessus avec +1,6%. A l’inverse, en France, ceux nés en 1945 sont 10% au-dessus du revenu moyen quand ceux nés en 1975 sont 11% en dessous.

Vous avez dit Hollande ?

Face à une telle situation de crise générationnelle, l’inertie politique est proprement sidérante. Il y a peu, le temps d’une campagne électorale, un futur président avait fait de la jeunesse « sa priorité » : « J’ai fait de la jeunesse la priorité du quinquennat », a déclaré François Hollande à de multiples reprises. Plus de deux ans après son élection, on serait bien en peine d’observer ne serait-ce qu’un projet ou un train de mesures pour remédier à ce terrible constat. Pire, il ne fait guère de doute que la pression sur les salaires, la précarisation accrue, la fameuse politique de "l’offre" du gouvernement vont aggraver ce processus de déclassement.

Cette situation est lourde de menace pour la société toute entière. On ne construit pas l’avenir en passant par pertes et profits l’ensemble des nouvelles générations. Le désespoir croissant des moins de quarante ans, l’absence de perspectives se lit au fond des urnes : par l’abstention massive face à un système qui se pérennise contre eux (73% des moins de 35 ans n’ont pas voté aux européennes), par le recours croissant à des solutions autoritaires, racistes et réactionnaires ensuite. C’est en effet parmi les moins de trente ans que le FN réalise ses meilleurs résultats élections après élections.

Plus que jamais, il est temps d’en finir avec cette société de rentiers dénoncée par Thomas Piketty dans son dernier livre.

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Vos réactions

  • Le prisme des générations est-il le bon ? Votre phrase "à l’heure où la France globalement continue de s’enrichir" me fait tiquer. Les retraités ne s’enrichissent plus, mais ils gardent les droits qui étaient acquis durant leur carrière, promesse du capitalisme social-démocrate de l’époque. Aujourd’hui la classe riche a imposé la précarité pour toutes les générations au travail — pendant qu’elle empile des privilèges (bonus, stock options, niches fiscales...). Votre courbe indique la faillite de la fausse promesse sociale, noyée par les riches grâce à la mondialisation, et non l’illégitimité des retraites. La courbe en RU, c’est la faillite des retraites par capitalisation en 2007 !

    chabian Le 11 juin 2014 à 14:11
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  • On oublie de dire beaucoup de choses. D’abord, qu’une retraite, ça se gagne. C’est à partir des cotisations versées, de son nombre d’annuités, etc. qu’est fixé le montant de sa retraite. Ceux de ma génération (la soixantaine) savent que l’expression "plein emploi" est un énorme mensonge. Il n’y a jamais eu de plein emploi, il y a eu du travail pour ceux qui voulaient travailler, c’est tout. Aujourd’hui de tous les côtés j’entends dire qu’un tel ou un tel préfère le non-travail. Ce n’est pas être réactionnaire de le dire, j’aurai un tas d’exemples à fournir. Parler du taux de pauvreté des 18/24 ans c’est ne pas dire que ceux-là préfèrent les études qui ne mènent à rien, et préfèrent vivre aux crochets de leurs parents.

    Héllébore Le 14 juin 2014 à 18:21
       
    • "Aujourd’hui de tous les côtés j’entends dire qu’un tel ou un tel préfère le non-travail. Ce n’est pas être réactionnaire de le dire, j’aurai un tas d’exemples à fournir. Parler du taux de pauvreté des 18/24 ans c’est ne pas dire que ceux-là préfèrent les études qui ne mènent à rien, et préfèrent vivre aux crochets de leurs parents."

      Essentialiser les jeunes comme vous le faites est clairement réactionnaire. Tout comme le sont la valeur "travail" et des clichés du type "vivre aux crochets de leurs parents". Mais pour s’amuser à répondre sur votre terrain de valeurs réacs : la productivité a beaucoup augmenté, parce que les entreprises veulent employer le moins de gens possible, afin que la force de la classe ouvrière soit la plus basse possible. Les entreprises ont pu remplacer de nombreux ouvriers par des machines, tout à leur profit. Tout comme la précarisation des conditions de travail, tout à leur profit.

      Donc ce changement ne vient pas des jeunes, mais de ceux plus âgées qui ont mis en place cette logique de "rationalisation".

      Ce ne sont pas les jeunes qui disent "il faut avoir un maximum de jeunes qui font des études" : à l’origine de cette logique on trouve des hommes politiques et des patrons.

      Enfin, d’un côté, c’est positif que de moins en moins de jeunes voient un intérêt à bosser bêtement, juste pour bosser.

      D’un autre côté, il faut espérer que les jeunes Français vont commencer à aller plus loin, et à se révolter comme on peut le voir ailleurs, au lieu de persister dans l’apathie qui ne peut que faire persister ces conditions malsaines qui créent cette culture d’apathie et résignation.

      Les jeunes n’y sont pour rien. L’Histoire le montre.

      La gauche doit rendre de plus en plus crédible la possibilité d’une société "saine" qui sert l’intérêt général au lieu de créer des conneries mortifères pour qu’une petite minorité puisse se vautrer dans le pognon, comme des porcs se vautrent dans la boue.

      Michel E. Le 15 juin 2014 à 12:44
    •  
    • Désolé, Hellébore, mais vos propos me font penser que celui qui a écrit que Sarkozy est l’avatar ultime de Mai 68 n’est pas très loin de la vérité.
      Au moins pour une très grande part de cette génération.

      Vous dites en substance que vous remerciez les générations dont les luttes vous ont permis de bénéficier de "l’Etat-Providence", et je suis bien d’accord avec vous.

      Mais qu’a fait votre génération pour les suivantes ?

      Signer, ou accepter que soient régulièrement signés, depuis plus de 30 ans, des accords prévoyant la dégradation des conditions d’embauche, de rémunération, d’avantages sociaux, de montant des retraites, et même de statut (et je dois en oublier) des nouveaux arrivants. ?
      En n’y mettant pour seule condition - en fait, ou "objectivement", je vous laisse le choix du terme - que le maintien des avantages acquis - pour elle (j’excepte ceux qui, ayant perdu leur emploi, se sont retrouvés dans la même situation ou presque que les jeunes, et ont dû accepter les mêmes conditions d’embauche très dégradées) ?

      Et, car quand même on a des principes, justifier son égoïsme (mais vous préfèrerez peut-être l’expression " manque, dans une certaine mesure, de solidarité inter-générationnelle dans la lutte pour de meilleures conditions d’existence") :
      par le fait qu’elle a travaillé (je cite),
      et cotisé,
      par l’affirmation que "le plein emploi est un mythe, et n’a jamais existé" ( réalise-t-elle quelle indécence il y a à dire cela, je pense que même pas, tout comme je crois qu’elle a complètement occulté le fait que les retraites de la génération précédente étaient misérables, elles, et que cela ne l’a guère gêné, ni ne lui a beaucoup coûté, d’ailleurs),
      qu’il lui a fallu, au moins une fois, probablement plusieurs, chercher , tout comme les suivantes et les précédentes, un emploi.

      Pour enfin (pourquoi s’arrêter en si bon chemin) rejeter la responsabilité de la situation actuelle sur "ces jeunes qui ... " (pourquoi ne pas leur imputer aussi le désastre écologique, sanitaire, social, financier, sociétal, j’en passe, qui s’annonce : après tout, ils n’ont qu’à avoir le courage d’assumer, comme la génération précédente a si bien su le faire, l’héritage de celle de ses parents)

      Non, décidément, ces arguments, quand je les lis ou les entends, me donnent l’impression d’être a nouveau assis à côté d’une de ces "mémères à fourrures et salons de thé" que j’ai entendu un jour, dans un bus, vitupérer longuement "ces SDF qui n’ont qu’à travailler", " ces paresseux qui profitent", etcetera, etcetera (leur indignation semblait n’avoir plus de bornes, elles dont le mari avait tant travaillé ... je vous accorde que d’autres femmes ont occupé un emploi, elles, et que le travail "domestique" n’est pas une sinécure, loin s’en faut, quand on n’a pas la chance, comme les dames en question, d’avoir "épousé " ...)

      Et j’espère simplement que vous réaliserez un jour que votre génération a une très lourde part (le plus souvent bien davantage par paresse intellectuelle, manque de courage, fatigue du quotidien, ..., ou tout simplement naïveté et jobardise, que par égoïsme froid, calculé et conscient) de responsabilité dans la situation actuelle et dans celle qui s’annonce,
      et qu’elle devrait au moins soutenir, encourager ces générations auprès desquelles elle devrait plutôt faire amende honorable, et faire une juste place,
      au lieu de chercher à leur donner des leçons - tout en s’accrochant plus ou moins consciemment, mais de toutes ses forces, à ses revenus, son patrimoine et au(x) pouvoir(s) qu’ils lui donnent.

      Ne serait-ce que pour avoir autre chose à raconter que les détails des obsèques, du cercueil, du monument funéraire, etc, qu’elle vient d’acheter (pour être sûr que même cette dernière fois ... ?), à l’instar de cette touriste sexagénaire ou septuagénaire, assise avec des compagnons de voyage, à la terrasse d’un café du secteur touristique de ma ville, l’autre semaine.

      Dernières précisions :
      mon âge commence par un 6, je n’écris pas sous un pseudonyme
      et une réponse corrigeant mes (tout à fait possibles) erreurs ne me gênerait pas, bien au contraire.

      Sans agressivité de ma part, même s’il me faut bien avouer que certains arguments m’irritent un peu.

      Guy Weiler Le 24 juin 2014 à 10:20
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  • Réponse à Michel E.
    Je veux bien admettre que ma position soit réactionnaire mais je trouve que la vôtre l’est tout autant sur d’autres points quand vous dîtes par exemple que "les entreprises ..., afin que la force de travail ouvrière soit la plus basse possible". (Vous voulez dire je pense "la vente" de la force de travail). Ce fait n’est pas nouveau, et cette façon de juger ce fait n’est pas nouveau non plus (donc réactionnaire).
    Ne pas trouver d’intérêt à bosser bêtement est une réaction saine et de tous les temps et là-dessus je suis tout à fait d’accord avec vous . Du reste je suis bien placée pour le dire ayant pris le risque de démissionner d’un emploi bien rémunéré et garanti jusqu’à l’âge de la retraite. Je me suis contenté de petits boulots précaires durant 10 ans pour ne pas continuer à faire un boulot dont je ne saisissais plus le sens.
    Quand vous dîtes "les jeunes n’y sont pour rien" je ne suis pas d’accord avec vous, ils ont leur part de responsabilité. Ou alors il faut dire les Anciens n’y sont pour rien non plus, ceux sont les plus anciens encore, ceux qui ont fait des guerres, qu’on a obligé à faire la guerre. Bref on peut toujours incriminé la génération précédente. Pour ma part je remercierai les générations qui m’ont précédée pour avoir instauré un Etat-Providence, dont comme vous, je bénéficie (les Anciens n’ont pas tout faux). Quant aux jeunes, ils peuvent bien se révolter, je n’attends que ça et je comptais beaucoup sur les "Indignés". Mais qu’attendent-ils que diable !

    Héllébore Le 15 juin 2014 à 13:20
       
    • "Quand vous dîtes "les jeunes n’y sont pour rien" je ne suis pas d’accord avec vous, ils ont leur part de responsabilité. Ou alors il faut dire les Anciens n’y sont pour rien non plus, ceux sont les plus anciens encore, ceux qui ont fait des guerres, qu’on a obligé à faire la guerre. Bref on peut toujours incriminé la génération précédente. Pour ma part je remercierai les générations qui m’ont précédée pour avoir instauré un Etat-Providence, dont comme vous, je bénéficie (les Anciens n’ont pas tout faux). Quant aux jeunes, ils peuvent bien se révolter, je n’attends que ça et je comptais beaucoup sur les "Indignés". Mais qu’attendent-ils que diable !"

      Vu que j’ai une perspective structuraliste, je suis d’accord pour dire que le problème, c’est le système. Cela dit, le plus on monte en âge, le plus on a une responsabilité pour la société telle qu’elle est, je trouve. A quel point on a laissé les jeunes aujourd’hui se développer plus librement qu’avant ? A quel point est-ce qu’on leur donne les bonnes conditions pour librement construire la société de demain ?

      Vous dites "je remercierai les générations qui m’ont précédée pour avoir instauré un Etat-Providence, dont comme vous, je bénéficie (les Anciens n’ont pas tout faux)", mais à quoi sert cet Etat-Providence s’il précède une société plus inégalitaire que jamais ?

      "Quant aux jeunes, ils peuvent bien se révolter, je n’attends que ça et je comptais beaucoup sur les "Indignés". Mais qu’attendent-ils que diable !"

      C’est vrai que les jeunes Français sont en retard par rapport aux autres pays (l’Espagne, etc.), mais il n’y a pas de raison de croire que ça va rester comme ça éternellement.

      Michel E. Le 15 juin 2014 à 20:31
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