Earfish et Pierre Pouchairet
Accueil > Culture | Entretien par Aline Pénitot | 2 octobre 2014

Pour Serge Teyssot-Gay et Paul Bloas, la Ligne de front s’arrête à Hébron

Depuis douze ans, l’ex-guitariste de Noir Désir Serge Teyssot-Gay et le peintre Paul Bloas parcourent le monde. L’un peint des géants dans la rue, l’autre improvise, pour former ensemble le duo Ligne de front. Témoignages d’une tournée en Palestine.

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Regards. Vous vous êtes rendus mi-septembre en Palestine. Comment s’est décidée cette tournée ?

Serge Teyssot-Gay. Elle s’est imaginée au printemps avant la guerre. La directrice de l’Institut français de Naplouse, Kristell Dorval, et son homologue à Gaza connaissent très bien notre travail. En juin, trois jeunes Israéliens qui faisaient du stop près des colonies ont été enlevés puis tués. Les tensions n’ont cessé de monter jusqu’à la guerre qui a démarré début juillet. Aujourd’hui, Gaza et Hébron sont fermées, et nous n’avons pas pu nous y rendre. Nous avons pu jouer à Ramallah, Naplouse et Jérusalem-est. À Jérusalem Est, Ligne de Front s’est tenue dans le jardin de l’Institut français. La qualité d’écoute et l’accueil étaient parfaits mais les gens savaient ce qu’ils venaient voir. En Palestine, dans la rue, on a créé une surprise très nette. Les gens découvraient réellement quelque chose.

Quel était votre but ?

S. T.-G. Je me suis beaucoup demandé pourquoi aller là-bas. Il me semble qu’il s’agit avant tout d’être avec les gens. Une manière toute simple d’apporter notre la solidarité à ceux qui vivent sur place. Mon rôle n’est pas de faire des discours, ni d’apporter un réel témoignage, mais plutôt d’offrir à la population un moment d’échappée du quotidien. J’étais d’autant plus content de le faire quand j’ai vu la situation dans laquelle vivaient les Palestiniens coincés dans ce pays, même peut-être dans leur ville.

« L’omniprésence de la domination israélienne sur le quotidien »

Vous avez appelé votre performance Ligne de front. Des termes très politiques…

Paul Bloas. Alors ça tombe sous le sens d’aller là-bas.

S. T.-G. Si on défend la créativité d’un point de vue subjectif comme étant quelque chose d’important, si on propose des choses qui sont volontairement non-normées, alors, ce que l’on fait a un vrai sens politique. Quel que soit l’endroit où nous allons, je m’en réjouis parce qu’il va falloir s’adapter à la situation. Parfois, les organisateurs s’excusent de la difficulté d’un lieu, du passage des voitures, du bruit, etc. Mais c’est quoi le problème ? Que je ne puisse pas jouer avec mon ampli guitare favori. (Rires). Ligne de front est aussi en opposition à tous les shows ultra-prévisibles qui en jettent avec des lights, des costumes. Et plus ça va, plus j’ai envie d’une présentation de travail de plus en plus épurée.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

S. T.-G. J’ai été vraiment choqué par l’omniprésence de la domination israélienne sur le quotidien des gens. Les camps de militaires sont toujours sur ses hauteurs surplombant les villes. Cela est extrêmement frappant à Naplouse, qui est situé dans une cuvette. Il est impossible d’oublier ce regard constant. Sur le chemin de l’école, les enfants se retrouvent, tous les jours, devant le même Israélien qui va leur demander où ils vont, qui a fait leur cartable, s’ils sont bien sûrs de savoir ce qu’il y a dedans, etc. L’humiliation ne s’arrête jamais. Ta ville est une prison. Tout autour, c’est un désert de pierre avec quelques rares champs d’oliviers. Un Palestinien m’a dit : « Ils veulent notre terre sans nous, nous sommes des sous-hommes. »

P. B. Moi aussi, c’est Naplouse qui m’a le plus marqué. C’est une petite ville très authentique, de 200.000 habitants avec de 30 à 50.000 réfugiés palestiniens. J’en ai profité pour coller des géants sur les murs, mais aussi sur les points élevés de la ville. Comme pour dresser un constat de ce qu’est cette ville encaissée.

« L’important, c’est de retourner là-bas »

Peindre des géants est une manière de remettre des gens debout ?

P. B. Oui, symboliquement. C’est très simple, cela doit l’être d’ailleurs. C’est une position très volontaire, qui sort des discours, sans aucune usurpation. Cela est d’autant plus vrai que j’ai repris le personnage de l’homme debout de la place Taksim à Istanbul – ce jeune artiste qui est resté debout pendant des heures sur la place alors que tous les militants venaient d’être arrêtés. Je l’ai transformé, avec une valise du pauvre et un keffieh ensanglanté. J’ai aussi vécu un moment très singulier, mais pas pendant la performance, alors que je collais deux personnages sur un mur du souk de Naplouse. J’avais défini un cadre, mais il fallait que je décolle deux affiches de martyrs. Ce que j’ai fait très soigneusement. Quand j’ai recollé les images des martyrs sur mes géants, le contact avec les Palestiniens a été très fort. Et là, curieusement, un cheval blanc est passé devant nous.

Ce passage en Palestine nourrit aussi votre travail, au retour ?

S. T.-G. Je ne sais pas où ça va taper, mais oui. Forcément, ça pousse dans des endroits que je ne connais pas. Il faut chercher et accepter de se tromper.

P. B. Pour le moment, ce qui me semble important, c’est de retourner là-bas. Nous avons une date qui est en train de s’organiser à Gaza et je vais y rester pour une période de résidence. Normalement, je détruis mes géants à la fin du concert peint. Mais, parce que nous n’avons pas pu nous y rendre, deux d’entre eux sont encore aujourd’hui à Gaza.

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