Accueil > Culture | Chronique par Thomas Bauder | 5 décembre 2012

Là où le noir est couleur… « Tabou », un film de Miguel Gomes

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Film en noir et blanc, à moitié muet, oscillant entre un présent de grisaille et les éclats sombre de son passé colonial, cultivant enfin avec élégance l’anachronisme de sa bande son, Tabou, troisième long métrage du cinéaste portugais Miguel Gomes surprend le spectateur de bout en bout. Un bonheur pour cinéphile contemporain, le film le plus stimulant de cette fin d’année.

On se souvient tous de cette pub du milieu des années quatre vingt qui vantait les charmes d’un breuvage lusitanien typique avec ce slogan : « Portugal, le pays où le noir est couleur ». Pourtant ce n’est pas nostalgie de ce Portugal rural des années Salazar que Miguel Gomes a choisi de tourner son nouveau film en noir et blanc, loin s’en faut, mais pour réaffirmer, à des décennies de l’âge d’or du cinéma, la puissance évocatrice de ces deux tons, leur capacité particulière à faire ressortir nos spectres préférés, ces ectoplasmes qui s’agitent dans le faisceau lumineux de l’appareil de projection.

Film en deux parties, Tabou démarre au rythme tranquille d’une vieille tatie Danielle lisboète et de sa voisine de balcon, catholique à la cinquantaine un peu terne, et un peu paumée il faut le dire. La première, dilapidant dans les casinos ce qui lui reste d’une fortune engloutie depuis belle lurette, la seconde tentant de trouver un sens à sa vie en multipliant, au risque de cruelles déceptions, les actions de charité chrétienne. Entre les deux, à la fois révélatrice des névroses des deux vieilles et de celle, coloniale, du Portugal, une femme de ménage africaine, d’une patience d’odalisque, concentrée sur son avenir – elle suit avec assiduité des cours d’alphabétisation - quand sa patronne délire son passé. Et ce passé, il faut bien aller le chercher quand la vieille calanche. Il se manifeste alors sous les traits d’un vieux cow boy décalé, un amour de jeunesse. Comme lors de ses précédents films Gomes joue à merveille des minuscules péripéties de la vie, sur le ton doux amer de la tragi-comédie de nos petites existences.

Et puis une fois encore, le film prend un virage radical, fait un bond dans son déroulé narratif. D’un plan à l’autre on passe d’un Lisbonne contemporain triste et froid, à la chaleur luxuriante d’un passé portugais. Celui d’une colonie imaginaire à l’avant veille des luttes d’indépendance. Mélangeant la petite histoire à la grande, Gomes entreprend de raconter à travers les amours extra conjugales d’une femme de colon - notre vieille indigne de la première partie - le déclenchement possible d’une transition historique. Projet qui serait prétentieux sans le détachement ironique dont fait preuve le réalisateur. Ici les personnages se parlent sans que l’on distingue leurs voix. Seule, une parole off – Gomes himself – laisse entendre sa narration poétique. Après tout de quoi se souvient-on d’un passé qui fût le nôtre ? Quelques images bien entendu, des fantômes d’une vie disparue, des bribes de sons. Et beaucoup de silences aussi. Au milieu de tout cela, aux pieds de cet imaginaire mont Tabou – eh oui la référence à Murnau est limpide, même si elle ne permet pas autre chose que d’inscrire le film dans une lignée particulière, une forme d’hommage enfantin – on entend parfois de la musique. Cette musique pop et populaire si chère à l’auteur, au point qu’elle en devient un élément constitutif de tous ses films.

En plaçant l’épisode du « paradis » perdu, à la suite d’un présent qui se meurt, Gomes fait plus qu’inverser la chronologie planplan de la fiction, il renverse l’habitude du spectateur, de la façon la plus simple, la plus évidente, la plus efficace aussi. Ainsi avec ce film en noir et blanc assiste-t-on à une proposition d’un cinéma renouvelé, enthousiasmant. Un cinéma conscient de son pouvoir, celui des images et du son juxtaposés, un cinéma libertin finalement. Libertin dans le sens où il s’autorise à emprunter un chemin qui lui est particulier, non conventionnel, à la recherche de plaisirs esthétiques et intellectuels authentiques, loin des canons habituels, loin de la vulgarité des production de masse. Un cinéma des Lumières qui aurait laissé tombé la dictature de la rationalité, pour y privilégier sa poésie singulière. Disons le encore une fois, Tabou est un pur bonheur, pour cinéphile contemporain certes, mais pas que… En tout état de cause le film le plus stimulant de cette fin d’année.

Tabou de Miguel Gomes. Avec Teresa Madruga, Laura Soveral, Ana Moreira. Sortie en salles le 5 décembre.

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