Accueil > Politique | Par Catherine Tricot | 6 janvier 2013

Le PCF veut-il choisir ses pauvres ?

Alors qu’il prépare son congrès de février, le PCF, sous
l’impulsion de Patrice Bessac, semble reprendre à son
compte les théories du mouvement Gauche populaire,
opposant le peuple de banlieue à celui du périurbain.

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Sauvé des eaux ! Le PCF est
convaincu que le pire est
désormais derrière lui et le
temps où il luttait pour sa
survie lui paraît bien révolu.
Des milliers de nouvelles adhésions, des
textes de loi censurés par son groupe
au Sénat : le parti de Pierre Laurent est
revenu dans le jeu. Cette « résurrection »,
le PCF l’a manifestée bruyamment en
novembre en conviant la presse à « l’enterrement
de l’enterrement du PCF »
.
À cette occasion, le secrétaire national
affirmait que « la mue du PCF était achevée
 »
. « Le passé est à présent à sa place
et il est temps pour vous, chers amis
journalistes, de prêter attention à ce que
nous sommes réellement aujourd’hui et
à ce que nous disons pour l’avenir. »

C’est donc un parti requinqué qui prépare
son congrès. Il aura lieu début février
et a pour grand ordonnateur Patrice
Bessac qui le définissait ainsi : « Il s’agit,
au fond, de proposer une vision unificatrice
de notre projet, de notre stratégie, de
notre conception du Parti et de l’action
politique. Ainsi, si chacun sait que le
caractère historique d’un congrès ne
procède pas du décret, c’est pourtant
cela que nous devrions viser. »
Placé
sous la tutelle d’Apollinaire qui promet
de « rallumer les étoiles », le texte préparatoire
se veut un « humanifeste » utile à
la France, à l’Europe et à l’humanité. Devant
une telle ambition rassemblée dans
les trente pages de base commune,
comment discerner ce qui fait débat ? Le
départ, lors du précédent congrès, des
communistes unitaires (refondateurs) ne
facilite pas la vitalité des débats internes1
ni leur compréhension.

Le rapport de Patrice Bessac au Conseil
national qui lança le congrès en septembre
le permet davantage. D’une
facture peu conventionnelle, ce texte
énonce sans précaution des propositions
et des analyses qui ont suscité
quelques polémiques. Se coltinant la question du vote ouvrier, reprenant le
discutable chiffre de 29 % de vote ouvrier
en faveur de Marine Le Pen et de
seulement 11 % pour Jean-Luc Mélenchon,
Patrice Bessac fait siennes les
analyses de « La Gauche populaire » [1].
Dès l’été, il avait battu tribune commune
à La Rochelle avec Manuel Valls et Laurent
Bouvet, politiste et tête pensante
de ce mouvement d’élus et intellectuels
socialistes. Dans son rapport, Bessac se
réclame explicitement de la pensée de
Laurent Bouvet. Comme lui, Patrice Bessac
impute le décrochage entre gauche
et monde ouvrier (assimilé aux catégories
populaires) à la nouvelle lecture du social,
au « passage d’une lecture de classe de
la société française et des moyens de la
mobilisation politique à une lecture autour
d’un bloc central fortement intégré
et éduqué et d’une galaxie de groupes
nouveaux parmi lesquels, pêle-mêle, les
femmes, les jeunes des banlieues, les
gays, les immigrés… » « Entre l’immigré
de banlieue et le prolo du périurbain,
les “minorités visibles” et la “majorité
invisible”, les grands ensembles et les
pavillons, la Gauche populaire a choisi
son camp. Le PS est sommé de trancher
entre La Courneuve et la Mayenne. Une
manière de monter les populations les
unes contre les autres »
, écrivions-nous
sur regards.fr il y a quelques semaines et
dans Regards il y a quelques mois.

Dans les pas des inventeurs de « la
France invisible contre les minorités
visibles »
, Bessac s’interroge : « La
question de la diversité n’est-elle pas
simplement le nom d’une rupture de
grande ampleur avec les couches populaires
 ? »
Proposant comme axe majeur
de reconquête « le retour aux Lumières,
c’est-à-dire à la seule reconnaissance
des individus libres, souverains et égaux
dans la République »
, Patrice Bessac
pourfend « les ethnobobos » et prône
un « universalisme de combat ».

Se voulant iconoclaste, il poursuit son
analyse des divisions du monde populaire
en pointant les politiques sociales, celles
que son rapport nomme « l’assistanat » :
« À mesure que s’est développée la crise
sociale, les politiques sociales ont développé
des effets de représentation très
pervers. En effet, avec les seuils d’accès
à un certain nombre de prestations sociales,
des fractures sont apparues dans
les classes populaires. L’assisté” – celui
qui y a droit – s’opposant au travailleur –
celui qui n’y a pas droit. Sur cette base,
l’alliance décrite par Terra Nova entre les
classes supérieures et les plus paupérisés
peut fonctionner à plein sur une série
de thématiques telles que le logement
social ou la santé en mettant de côté les
couches populaires salariées. Les services
essentiels étant dès lors réservés
à la fine couche de celles et ceux qui en
ont le plus besoin. »

Ce discours très musclé est une remise
en cause des quinze dernières années
de l’évolution du PCF. Depuis la fin de
l’ère Marchais, le PCF s’était attaché à
développer des prises de position contre
toutes les dominations et en faveur de
l’émancipation. Il entendait élargir son intervention
sans s’en tenir au seul registre
de la lutte des classes et de l’exploitation.
Malgré des formulations qui sonnent
moderne – il est ici question d’hégémonie
culturelle et de différents « champs »
– les révisions de Patrice Bessac ne
manquent pas d’inquiéter à l’intérieur du
PCF. Autour de Marie-Georges Buffet,
des féministes communistes ont publié
une tribune « Le féminisme ne tue pas ».
Dans une très longue contribution de
Nicole Borvo, Sophie Celton, Cécile
Dumas, Fabienne Haloui et Isabelle Lorand
sonnent aussi l’alarme et se sentent
aussi dans l’obligation d’affirmer que « le
racisme tue… » Ces textes sont des plaidoyers
contre « l’universalisme de combat
 »
proposé par Bessac.

Retour du passé que l’on voulait « tenu à
sa place »
, bricolage intellectuel du rapporteur
ou réelle inflexion de l’orientation
du PCF ? Il est encore trop tôt pour dire
si ces idées vont l’emporter.

Combien de divisions ?

Officiellement, le PCF revendique depuis 2003
un chiffre de 130 000 à 135 000 cartes adressées
nominativement aux adhérents. Il annonce par ailleurs
quelque 63 000 cotisants réguliers en 2012, contre
65 000 en 2009 et 99 000 en 2006 (la direction affirme
que l’essentiel de l’écart provient d’une plus grande
vigilance dans le contrôle des données fournies).
La participation aux consultations internes donne
une indication supplémentaire sur l’espace militant
actif. Elle a oscillé de 34 000 (vote préparatoire au
36e congrès en décembre 2012) à 48 000 (vote sur les
candidatures à l’élection présidentielle en juin 2011).
Au total, on peut estimer que le noyau militant du PCF
se situe entre 12 000 et 25 000 : il est en baisse par
rapport aux décennies précédentes, mais continue à
faire du PC la formation la plus conséquente – et de loin
– à la gauche du PS Roger Martelli

Notes

[1En réaction au rapport de Terra Nova, un groupe d’intellectuels et responsables socialistes s’est
constitué avec pour nom « Gauche populaire ».

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