Accueil > Culture | Par Aline Pénitot | 23 octobre 2014

Le plug de McCarthy rend la Monnaie à Courbet

Saccagé dans la nuit de vendredi, le Tree – œuvre de l’artiste américain Paul McCarthy installée place Vendôme – a eu une vie très courte. Mais au-delà du scandale, ce geste artistique parfaitement maîtrisé aura connu un vrai destin.

Vos réactions (7)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

L’artiste américain Paul McCarthy érige jeudi dernier une sculpture monumentale intitulée Tree place Vendôme. Haute de vingt-cinq mètres, en plastique vert, cette œuvre gonflable est une œuvre abstraite. Elle prend l’allure d’un sapin ou d’un plug anal gigantesque, selon son imagination.

Paul McCarthy, maître de la provocation gonflable

La FIAC 2014 (Foire internationale d’art contemporain de Paris) invite l’artiste provocateur Paul McCarthy. Elle sait exactement ce qu’elle fait en lui proposant d’investir la place Vendôme, aujourd’hui la place forte des groupes réactionnaires qui ont fait le Printemps français. Impossible d’imaginer qu’à soixante-neuf ans, il allait faire dans la demi-mesure. Paul McCarthy n’en est pas à son premier geste corrosif dans l’espace public : il dépose un saint Nicolas portant un long godemiché en plastique noir à Amsterdam, une pile d’excréments pour l’exposition Inflation ! de Hong-Kong, des cochons qui batifolent sur les pelouses proprettes des jardins de l’Université d’Utrecht.

Paul McCarthy assume une filiation avec Brâncuși et plus particulièrement ses œuvres sexuellement ambiguës. Devant l’érection du Tree à Paris, jeudi dernier, les réactions du Printemps français via Twitter ont été immédiates : « La place Vendôme est défigurée. Paris est humilié ».

Pénétrer un espace public sans vagin, ni trou de balle

Au beau milieu de la place Vendôme se trouve un des symboles phalliques omniprésents dans l’espace urbain : l’imposante colonne Vendôme coiffée de la statut de Napoléon. Par moment, au cours de l’histoire, un artiste désigne le fait établi que dans nos rues, phallus partout, vagin nul part. Gustave Coubet est de ceux-là. Élu de la Commune de Paris, il lance une pétition pour que la colonne Vendôme, phare de l’impérialisme, soit déboulonnée et que les matériaux soient transbahutés à plat à l’Hôtel de la Monnaie. La colonne sera détruite par les communards. Le peintre est condamné à la faire relever à ses propres frais, mais incapable de faire face à ses dettes, il s’échappe en Suisse et meurt en 1877.

Son tableau L’Origine du monde, peint en 1866, est exposé tranquillement à l’intérieur du musée d’Orsay ; mais il est par contre censuré dans ce nouvel espace public qu’est Facebook. Et qu’en serait-il d’un trou du cul ? Il est fort à parier que si Courbet vivait aujourd’hui, il se serait préoccupé de combler ce déficit d’image. En 2014, McCarthy relance le débat des représentations à Paris et il n’y va pas de main morte. Il installe son plug anal en plastique vert juste à côté du gros sexe napoléonien en bronze. La grande colonne est en pleine restauration. Pour cacher son lustrage à nos yeux chastes, elle est recouverte d’une protection très chic.

Le renversement des représentations

Si le Tree de McCarthy a un succès aussi large, s’il alimente autant les médias et les discussions, c’est parce bien qu’il pointe du doigt sur une bouleversante modernité un peu plus complexe qu’il n’y paraît. Dans ce monde à la fois pudibond et ultra-sexué, le geste de McCarthy court-circuite le flux incessant des images, à trois bandes.

1. Il l’intitule Tree en référence au sapin de Noël. Le sapin est un pilier de la fête catholique de Noël, mais un pilier faible, entré tardivement dans les usages familiaux. Cette fête populaire, aujourd’hui vide de sens spirituel, est devenue une ode à la consommation. McCarthy plante son Tree pop au beau milieu des enseignes de luxe de la place Vendôme. Il provoque par truchement quasi-classique en art contemporain.

2. En jouant sur l’ambiguïté de la forme du Tree, McCarthy impose à l’œil un jouet sexuel. Qui n’y a pas pensé, ne vit pas en 2014. Un autre, à une autre époque, aurait mis une boîte de conserve. McCarthy prend acte de l’arrivée en masse des sextoys dans les mœurs. Le gode est populaire, un point c’est tout.

3. Il renverse nos représentations. Le plug de McCarthy est un sextoy à usage précis : anal. Il s’agit donc d’un jouet utilisable par les hommes comme par les femmes, homos comme hétéros. Le Tree de McCarthy lance à la face du Printemps français qu’une sexualité amusante et à égalité – y compris dans l’acte de pénétration – est bien actuelle. Elle transcende les symboles phalliques. Extrêmement partagée et détournée sur les réseaux sociaux, cette œuvre anale est entrée très verticalement dans nos images mentales. Parions qu’un éditeur de sextoys a d’ores et déjà lancé la duplication de plugs verts en vue d’inonder le marché français à Noël.

Une armée de sextoys en embuscade

McCarthy contrôle, dans le détail, tout ce qui se passe autour de l’affaire de son œuvre et il amplifie son imprégnation dans la société. L’aboutissement d’un geste artistique subversif est la répression. Plus elle est grande, plus elle renforce la puissance de l’acte artistique. McCarthy l’oriente exactement là où elle doit s’exprimer : chez les réacs. Alors que le Printemps français agite du vent, McCarthy se tait. La parole est aux tenants de la culture de l’État : Bruno Julliard, Fleur Pellerin, François Hollande s’empressent de s’indigner. L’un après l’autre, ils légitiment le sextoy géant et vert de la place Vendôme.

Courbet a été condamné par la justice pour avoir détruit la statue de Napoléon. McCarthy pourrait décider de porter plainte et de faire payer les coupables pour l’humiliation de son œuvre (la dernière image du Tree est un amas de plastique flasque gisant à terre) ? Cela aurait été cocasse, mais il n’en fait rien. Et l’on comprend que cela est parfaitement cohérent avec son désir de renverser les représentations.

A priori, la fête est finie. Mais que nenni : Elle ne fait que commencer ! Deuxième acte : l’exposition Chocolate Factory de Paul McCarthy qui débute le samedi 25 octobre. Devinez où. Dans la droite ligne de Courbet disait-on… à l’Hôtel de la Monnaie de Paris ! Pendant que la colonne Vendôme se planque, nous plongerons dans une forêt de plugs dans un décor encore jamais révélé au public. Chapeau bas Paul McCarthy, Paris est regonflé à bloc.

Vos réactions (7)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Je ne partage pas votre avis sur l’intelligence et le geste corrosif de Paul McCarthy en installant dans l’espace public un plug annal géant, mais après tout, votre interprétation tient la route et c’est toujours intéressant d’entendre ces arguments même s’ils on ne les partage pas. Je me permets de vous répondre.

    Tout d’abord, le problème en histoire de l’art, c’est la manière avec laquelle on compare le geste d’un artiste d’hier dans un temps passé, et le geste d’un artiste dans le temps actuel. Il y a tout un contexte qui fait que ce que nous dit une œuvre subversive à la fin du XIX siècle, n’est pas la même chose que le message envoyé par un artiste contemporain et son œuvre d’aujourd’hui. Les époques ne sont pas les mêmes, et les sociétés non plus.

    Premier écueil donc : transposer un discours contemporain sur des faits passés et datés. Lorsque vous parlez de cette opposition phallus et vagin (je vous cite : "un artiste désigne le fait établi que dans nos rues, phallus partout, vagin nul part. Gustave Courbet est de ceux-là"), cela revient à faire croire que les Communards ont brisé la grande colonne pour signaler que le temps du vagin était venu, c’est complètement faux. Leur geste est politique, il n’y a pas à parler de phallus ou de vagin là dedans.

    De même, lorsque Courbet peint l’Origine du monde, ce serait faux d’y voir un manifeste féministe. La femme nue et son sexe apparent ont déjà été peints par de grands artistes dans le passé. Pensez aux Vénus de Titien, aux odalisques de Delacroix, mais à chaque fois le corps de la femme correspond aux mêmes standards : une belle silhouette ronde, blanche, quelques tons de rosé, et surtout imberbe. Jamais un sexe poilu. Courbet ose faire voir ce que l’on préfère cacher. Et bien entendu un sexe aussi crûment exposé, renvoie à de nombreux tabous liés à l’époque : le plaisir féminin, l’orgasme, l’animalité aussi dans le fait de montrer un sexe recouvert d’une toison bien épaisse.

    La provocation n’est jamais gratuite et tout les artistes dans la lignée de Courbet se font mal voir auprès du public cultivé qui écumait les salons et qui s’intéressait à l’art. N’oublions pas cela, il n’y a pas longtemps, les classes populaires étaient tenus bien loin des querelles ou questions sur l’art, le public qui s’y intéressait, était un public bourgeois et noble qui achetait et faisait vivre les peintres. Alors quand Courbet peint l’Origine du monde, il prend surtout la liberté de choisir le sujet de sa peinture, il prend la liberté de donner son propre regard réaliste sur le corps de la femme, il prend la liberté aussi de choquer un public de bourgeois conformistes qui ne supportent pas de voir afficher tant de laideur dans un tableau. Plus tard, lorsque Duchamps expose un urinoir, il prend lui aussi cette liberté de choquer un public bourgeois qui se met en collectionner les œuvres d’art, moins pour des raisons esthétiques, que pour la côte de popularité d’un artiste sur le marché de l’art.

    Il est assez amusant de constater qu’aujourd’hui, les artistes de la trempe de Paul McCarthy, loin de choquer les grands bourgeois qui ont fait main basse sur l’art contemporain, ont littéralement été adoubés par ces derniers. Autrefois, les fauves en 1905 se voyaient jeter en pâture à cause de couleurs jugées trop criardes dans leur peinture, voilà qu’aujourd’hui les artistes dits corrosifs, sont les plus choyés. A croire que la subversion est en passe de devenir un nouveau conformisme.

    "un saint Nicolas portant un long godemiché en plastique noir à Amsterdam, une pile d’excréments pour l’exposition Inflation ! de Hong-Kong". Présentez comme cela, ça semble tordant.
    Si Courbet en son temps osait faire voir ce que l’on préfèrait cacher, que dire de McCarthy ? Il fait voir ce que tout le monde sait et voit déjà. Des godemichés, des excréments, un plug anal. Rien de véritablement subversifs.
    A une époque où nous sommes bombardés par des images de sexe toujours plus creuses et laides (le porno "Pornhub et autres" n’a pas de grandes qualités artistiques faut dire et c’est regrettable tant l’érotisme est important pour notre imaginaire), je ne crois pas que l’on souffre d’un déficit d’image de trous du cul comme vous semblez le penser. A l’image d’une société qui perd tout son sens, McCarthy ne nous donne rien à penser, rien à chambouler si ce n’est son œuvre elle-même.

    coralie Le 23 octobre 2014 à 17:21
  •  
  • On peut théoriser .à l’infini sur la subjectivité de l’art.

    Le fait est que c’est laid.

    bdpif Le 25 octobre 2014 à 13:20
       
    • Voilà un avis argumenté !
      De la même façon, toutes les avant-gardes furent affublées de cet adjectif par les réacs confits dans leur académisme.

      James Cognard Le 31 octobre 2014 à 21:50
  •  
  • "Le sapin pilier de la fête catholique de Noël" ? Ah bon, je ne savais pas... Mais si c’est vrai pourquoi les socialos au pouvoir continuent-ils à nous imposer ce décor tous les ans pendant deux mois ? Et puis franchement, pourquoi fêter Noël ? C’est quoi Noël ?

    Marif Le 31 octobre 2014 à 21:14
  •  
  • En effet le "commentaire" de @bdpif n’est guère argumenté. Mais le vôtre l’est-il davantage ? Moi je repère un lieu-commun ou plus précisément un cliché dans votre réponse. Qui trouve ça laid est un réac. Evidemment ! Forcément ! C’est tout ? Vous n’avez rien d’autre à dire ? Bravo quand même pour la formule "confits dans leur académisme", ça met un peu de sauce à votre réflexion.
    Moi j’aime le commentaire de @bdpif, il prête à sourire ou à rire tellement il est franc, direct, sans prétention. Et il provoque des réactions (la vôtre, la mienne) ce qui n’est pas si mal.

    Marif Le 1er novembre 2014 à 14:52
       
    • Voyons… sur le même procédé que le commentaire de @bdpif, j’avance sans argumenter l’affirmation suivante : "Marif, ça ne sert à rien de donner votre avis. Le fait est que vous est trop débile"…
      Ah oui. C’est drôle.

      shaomao Le 16 novembre 2014 à 11:08
  •  
  • Réponse à James Cognard : le commentaire précédent de 14h 52 s’adressait à vous, vous l’aurez compris je pense.

    Marif Le 1er novembre 2014 à 14:55
  •