Accueil > Société | Par Laura Raim | 16 octobre 2014

Recherche réformée, recherche en danger

Dix ans après le mouvement Sauvons la recherche, le collectif Sciences en marche manifeste vendredi afin d’attirer l’attention sur l’état désastreux d’une recherche publique paupérisée par des réformes qui coûtent cher et ne donnent aucun résultat.

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« La France est un grand pays de la connaissance », s’est félicitée Geneviève Fioraso, secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, après l’attribution du prix Nobel d’économie au Toulousain Jean Tirole lundi. Un diagnostic que ne partagent sans doute pas les centaines de chercheurs, enseignants, ingénieurs et techniciens du collectif Sciences en marche qui manifestent vendredi à Paris. Durant trois semaines, ils ont sillonné la France pour alerter sur la situation critique de l’emploi et des moyens dans les laboratoires.

Geneviève Foraso aime pourtant à rappeler que son portefeuille est l’un des rares rescapés du plan d’économie de cinquante milliards d’euros. De fait, le budget de l’Enseignement supérieur et de la Recherche augmente en 2015 de 0,2% à 23,05 milliards d’euros. En réalité, le problème ne réside pas tant dans le montant de l’enveloppe globale que dans le mode de financement et de fonctionnement de la recherche publique, qui a subi en dix ans un changement de paradigme radical.

La mise en concurrence des chercheurs : inefficace et coûteuse

Alors qu’auparavant l’État versait des crédits de base récurrents et fixes aux organismes de recherche, 90% des fonds sont aujourd’hui alloués sur appels à projets auprès de l’Agence nationale de la recherche (ANR), créée en 2005, ou du Conseil européen de la recherche (ERC). Le taux de refus de l’ANR étant actuellement de 90%, cela signifie que les chercheurs passent plus de temps à rédiger des dossiers qu’à faire de la recherche, pour une probabilité de succès de 10% !

Selon la Cour des comptes, le fonctionnement de l’ANR entre 2005 et 2012 a ainsi induit la production d’au moins 180.000 projets et rapports, dont 114.000 n’ont abouti à aucun programme de recherche. Un gaspillage de temps et d’énergie mais aussi d’argent, puisque les chercheurs débordés finissent par payer des sociétés privées pour les aider à répondre aux appels d’offres.

Or cette politique de mise en compétition des chercheurs censée rendre la recherche française plus efficace et plus compétitive sur le plan international n’a même pas produit l’effet “d’excellence” promis, au contraire : selon l’Observatoire des sciences et des techniques (OST), la France est la sixième puissance productrice de savoir, derrière les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Japon. Dix ans plus tôt, elle était au cinquième rang, la Chine au sixième. Un déclassement qui s’explique facilement, puisque pendant que la Chine triplait son investissement dans la recherche, la France n’a pas augmenté de façon significative le sien.

L’ANR, une usine à précarité

La transformation des modalités de financement a surtout été synonyme de précarité pour les jeunes chercheurs, qui sont de plus en plus recrutés en CDD, le temps d’une mission correspondant à un financement. D’après la lettre adressée par 660 directeurs d’unités de recherche à François Hollande, le nombre de postes de chercheurs mis au concours au CNRS est en chute libre : 400 en 2010, 300 en 2013, 200 en 2016 si l’on se fonde sur les départs à la retraite prévus, tandis que les recrutements d’ingénieurs et techniciens sont passés de plus de 600 en 2010 à 253 en 2014. Pour les enseignants-chercheurs, le nombre de postes ouverts au concours a chuté de 26 % entre 2009 et 2013. 

Pour prendre l’exemple de l’Inserm, le budget 2015 prévoit 60 recrutements de chercheurs contre 80 en 2014 (moins 25%) et seulement 80 recrutements d’ingénieurs et techniciens, soit une baisse de 40% sur 2014. Résultat, les détenteurs de doctorat français ont un taux de chômage près de quatre fois supérieur à celui de leurs collègues étrangers, alors que la France produit moins de docteurs par classe d’âge que la moyenne des pays de l’OCDE.

« Étant données la faiblesse de la recherche et développement (R&D) dans le secteur privé et l’absence de reconnaissance, en France, de la formation par la recherche que représente le doctorat, cette politique conduit toute une génération de jeunes diplômés à la précarité, au chômage, à l’exil, ou les pousse à se détourner des métiers scientifiques avec des conséquences redoutables pour l’avenir de l’économie et du rayonnement scientifique de notre pays », avertit la lettre.

L’argent n’est pas le problème

Face à la paupérisation des universités et des laboratoires, les solutions ne manquent pas, d’autant qu’elles n’impliquent pas tant l’augmentation absolue des dépenses publiques que leur réorientation. D’une part, les chercheurs réclament une meilleure reconnaissance du doctorat hors monde académique, notamment dans l’entreprise et la haute fonction publique. D’autre part, il s’agit de rééquilibrer les financements pour augmenter la part des crédits récurrents au détriment des appels à projet et mettre ainsi fin à logique délétère de mise en concurrence entre chercheurs, équipes et établissements.

Enfin, les chercheurs demandent un plan pluriannuel ambitieux pour l’emploi scientifique public, à hauteur de dix milliards d’euros sur dix ans. Pour ce faire, nul besoin de ressources supplémentaires, assurent-ils : non seulement cela ne coûte rien de transformer des CDD en CDI, mais il suffit de réorienter une partie du Crédit impôt recherche (CIR) pour dégager des ressources considérables, puisque 1% de cette manne suffirait à créer mille postes de chercheurs. Créé en 1983 et réformé en 2008, ce dispositif qui permet aux entreprises de défiscaliser 30% des dépenses de R&D n’a jamais prouvé son efficacité. Or il coûte six milliards à l’État, soit plus du double de la dotation budgétaire de l’État au CNRS.

Les pistes existent et l’argent est là. Mais si les chercheurs espèrent que le gouvernement envisage de toucher à l’intouchable CIR, il y a hélas de fortes chances qu’ils soient déçus.

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