Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 21 janvier 2013

Les Kurdes peinent à croire au règlement de compte interne

Un « individu susceptible d’être le ou l’un des auteurs » de l’assassinat des trois militantes kurdes à Paris le 9 janvier a été mis en examen lundi 21. Jeudi dernier, au Kurdistan, une foule dense a rendu hommage aux trois femmes. En Europe, les Kurdes exilés ont partagé ce moment de deuil national à travers le petit écran. Rencontre à Marseille.

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Fidan Dogan, l’une des trois femmes exécutées le mercredi 9 janvier à Paris, aurait eu 31 ans le jeudi 17 janvier 2013. Mais ce jour-là, c’est son cercueil, entouré de ceux de Sakine Canciz et Leyla Çaylemez, qui est posé sur une esplanade à Diyar Bakir, capitale politique du Kurdistan en Turquie. Des dizaines de milliers de kurdes leur rendent hommage.
Silencieux, visage fermé, verre de thé à la main, une dizaine d’hommes les yeux rivés sur la télé du Centre culturel de Mésopotamie de Marseille, regardent les images et écoutent les discours scandés à la tribune que leur renvoie l’écran. Au fond de la salle, des portraits des trois femmes ont été accrochés au mur ; des petites bougies brûlent sur une table. Surplombant le tout, un massif portrait d’Abdullah Ocalan, le chef historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
L’après-midi même, à Paris, deux personnes seront arrêtées et placées en garde à vue dans le cadre de l’enquête.

En arrivant au Centre culturel, Aydin, 28 ans, serre la main de tout le monde. Rédacteur de dépêches et d’articles pour l’agence de presse Firat News, il est un membre actif de la communauté kurde sur Marseille. Ce jeune homme est arrivé en 2000 à l’âge de 16 ans, en provenance des Pays-Bas et de l’Allemagne. « Mon histoire familiale c’est celle des Kurdes d’Europe, résume-t-il. Quand j’étais jeune, on a été contraint de quitter notre village au Kurdistan en Turquie, puis chassé de la ville dans laquelle nous nous étions réfugiés pour finir en Europe occidentale, ballotés et renvoyés de frontières en frontières par les accords de Schengen jusqu’à notre arrivée en France ». Aujourd’hui, il dispose d’ un titre de séjour « vie privée familiale » qu’il doit renouveler tous les ans.

Ce militant aguerri connaissait bien Fidan Dogan, la jolie trentenaire brune. Comme tous leurs camarades, il l’appelait "Rojbin", son surnom. « Rojbin était la responsable du Congrès national du Kurdistan en exil, basé à Bruxelles. C’était une organisatrice de haut niveau avec une expérience militante de plus de dix ans, extrêmement riche. On peut dire qu’elle avait le cœur de la diplomatie kurde dans la main ; elle connaissait tout le monde, tous ceux qu’il fallait connaître. Elle est irremplaçable. » Chargé d’œuvrer à une meilleure intégration du Centre culturel de Mésopotamie dans la vie associative marseillaise, Aydin avait régulièrement affaire à Fidan qui coordonnait ce travail de désenclavement à l’échelle nationale.

L’autopsie a montré qu’elle avait pris trois balles dans la tête le 9 janvier après-midi. Tout comme Leyla Çaylemez, la plus jeune des trois victimes, probablement tuée, elle, simplement parce qu’elle se trouvait avec les deux autres femmes, véritables cibles du ou des tueurs, selon Aydin. Sakine Canciz, elle, a reçu quatre balles. « Elle était un symbole, la Rosa Luxembourg des Kurdes. Dans tous les sympathisants du PKK, tu ne trouveras pas une seule voix pour s’élever contre elle. Elle était la seule femme fondatrice du PKK ». Créé en 1978, le PKK est entré en conflit armé avec l’Etat Turc en 1984. Son leader Abdullah Öcalan, arrêté au Kenya en 1999, est depuis détenu dans la prison d’Imrali au Nord-Ouest de la Turquie. Sakine Canciz, 55 ans, détenue et torturée dans les geôles turques à la fin des années 80, était considérée comme l’une de ses proches. « Pour nous, c’est évident que c’est lui qui était visé à travers cet assassinat. Il a toujours voulu que les femmes soient représentées et prennent leur place dans l’organisation et a plutôt réussi. En tuant des femmes, c’est l’honneur du peuple kurde et des atouts importants du PKK qui sont attaqués. Le frère d’Ocalan a d’ailleurs fait savoir que l’évènement avait très profondément affecté le chef du PKK ».

Qui a tué Fidan, Sakine et Leyla ? Aydin ne le sait pas et par principe, n’écarte aucune possibilité. Comme la plupart des kurdes, il considère que la police française, censée surveiller ces femmes, a une part de responsabilité dans ce qui leur est arrivé. Surtout, il est convaincu que les commanditaires du meurtre avaient pour objectif de « saboter le processus de négociation » entamé fin décembre entre l’Etat turc et le PKK. « On ne sait pas encore ce sur quoi ça va déboucher mais il est possible qu’on aille vers une solution historique pour les kurdes de Turquie, assure-t-il. Ceux qui ont commis ce triple assassinat refusent cette perspective ». Selon lui, l’offensive est planifiée et ne s’est pas arrêtée à la rue Lafayette. Il en veut pour preuve le centre culturel incendié en Belgique le 16 janvier, une semaine après le triple assassinat à Paris.

« Les auteurs de ces actes parient sur le retour de la colère et de la haine chez les Kurdes, et notamment chez ceux exilés en Europe occidentale, et espèrent que cela déclenchera une véritable guerre. » Il balaie d’un revers de la main toutes les thèses évoquant la possibilité d’un règlement de compte interne au PKK, toujours considéré comme une organisation terroriste notamment par les Etats-Unis, l’Union européenne et la Turquie : « Il y a chez les Kurdes des options divergentes mais je ne vois pas quel type de militant pourrait aller tuer de sang froid trois femmes militantes dont une est une figure historique de la lutte. Et je rappelle que Fidan était quelqu’un qui jouait un rôle important au plan des relations extérieures. » De fait, la jeune femme, qui avait rencontré l’actuel président français, était une pièce importante du dispositif kurde en Europe occidentale. « Le PKK est une organisation qui ne laisse pas passer ce type d’assassinat et si les tueurs sont identifiés, il y aura probablement une réponse appropriée, prévoit Aydin. Mais aujourd’hui, la réponse est celle du peuple et elle est politique. Nous rendons hommage à des femmes engagées dans la lutte, que nous aimions et dont nous étions fiers. » Le regard se trouble une fraction de seconde mais pas la voix. En tant que kurde, Aydin dit savoir que « la lutte et la mort » ne sont jamais loin.

Ce lundi 21 janvier, à Paris, en fin d’après-midi, le procureur de la République François Molins a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il a fait savoir que le suspect mis en examen était un proche des victimes. Agé de trente ans, résidant à la Courneuve, il était le chauffeur de l’une d’entre elles, serait le dernier à les avoir vu vivantes et son récit présenterait de nombreuses contradictions. Comme toute personne mise en examen, il est présumé innocent. Mais les tenants de la thèse d’un règlement de compte interne au PKK se voient renforcés par ce rebondissement inattendu.

Au regard à la fois de la personnalité et de la fonction de deux des victimes, et du contexte politique récent de négociations avancées en Turquie, on espère cependant en savoir plus rapidement. Pourquoi a-t-on tué Sakine, Fidan et Leyla ? Pourquoi maintenant ? Et qui sont les véritables commanditaires ? A ces questions, les Kurdes d’Europe, peu enclins à croire qu’il s’agit d’une sordide histoire de "vendetta" politique, attendent toujours des réponses précises.

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