Accueil > Politique | Entretien par Nathanaël Uhl | 21 novembre 2014

Les socialistes affligés : « Hollande a quitté le camp de la gauche »

Ils veulent clarifier les positions et créer des ponts entre socialistes, écologistes et Front de gauche. Les Socialistes affligés publient leur manifeste sous la plume de Liêm Hoang-Ngoc et Philippe Marlière : "La Gauche ne doit pas mourir".

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Liêm Hoang-Ngoc est économiste, ancien député européen et membre du Bureau national du Parti socialiste. Philippe Marlière est professeur de sciences politiques et compagnon de route du Front de gauche. Ils ont co-écrit La gauche ne doit pas mourir, le manifeste du club Les Socialistes affligés qu’ils animent de concert.

Regards. Le titre de votre livre, La Gauche ne doit pas mourir semble donner raison à Manuel Valls qui a déclaré : « La gauche peut mourir ».

Liêm Hoang-Ngoc. C’est en effet une réponse directe à Manuel Valls. Il avance que la gauche pourrait mourir en raison de ses supposés « archaïsmes », nous lui répondons qu’elle peut mourir en raison du tournant blairiste qu’avec François Hollande, il lui imprime. Il faut d’ailleurs relever que l’actuel premier ministre va encore plus loin que Tony Blair en matière d’adhésion aux thèses conservatrices, comme en témoigne son approche des questions de société, de sécurité ou encore le traitement des Roms.

Philippe Marlière. Il fallait répondre à la menace, à peine voilée, proférée par Manuel Valls devant le conseil national du Parti socialiste. Oui, la gauche peut mourir, et c’est une des hypothèses que nous abordons, mais à qui la faute ? Nous pensons qu’il en va là de la responsabilité des pompiers pyromanes au gouvernement. La politique de Valls peut entraîner la mort de la gauche sur un plan électoral, sur un plan militant et sur un plan idéologique. À force de brouiller les frontières entre gauche et droite, voilà à quoi on arrive. En même temps, dire que la gauche doit vivre, c’est une réponse à notre camp. Toute la gauche, et pas seulement le PS, est démonétisée, frappée de discrédit, parce qu’un gouvernement de gauche élu par les électeurs de gauche mène une politique de droite. Ce n’est pas la première fois que cela arrive, mais c’est une situation conjoncturelle. La gauche reste la maison commune de l’ensemble des forces de gauche d’une part ; c’est surtout un outil pour politiser le peuple.

« La force de la gauche a toujours été son caractère collégial, la richesse du "nous". Où est-elle aujourd’hui ? »

Les gauches du PS s’accordent à dire que la politique de l’exécutif rompt avec les discours du candidat Hollande ainsi que les textes de congrès. Mais c’est une constante chez les socialistes… Le dernier exemple en date reste la gauche plurielle et son cortège de privatisations.

L. H-N. La gauche plurielle restait marquée, quoi qu’il en soit, par un équilibre dans la politique menée. Il y a certes eu les privatisations, mais aussi la couverture maladie universelle, les emplois jeunes, les 35 heures… Autant de mesures de "partageux", c’est-à-dire identifiées comme des marqueurs de gauche. Même si le curseur commençait à se déplacer vers la droite sous Jospin, il y a eu le souci de préserver les équilibres politiques – tant au sein du PS qu’avec nos partenaires de gauche. Aujourd’hui, le virage se fait au grand jour, il est assumé à chaque conférence de presse, dans chaque déclaration publique. Et ces déclarations d’amour en direction du Medef deviennent presque obscènes quand on met en regard ce qui est fait, ou pas fait, pour les salariés.

P. M. Même si la tendance que vous évoquez est réelle, il y a aujourd’hui une rupture qualitative. Aujourd’hui, même les "croyants" du parti ne peuvent plus dire, comme au temps de Jospin ou même de Guy Mollet, « on a quand même un peu redistribué les richesses ». La rupture qualitative est aussi due à la personnalisation du pouvoir au sein du PS ; personnalisation qui fait écho au caractère monarchique de la Ve République, encore plus depuis que Lionel Jospin a fait inverser le calendrier électoral entre présidentielles et législatives, ce qui a dépolitisé ce dernier scrutin. Enfin, la personnalisation est encore aggravée depuis la mise en place des primaires qui, par l’élargissement de la base par laquelle le candidat final est désigné, permet au dit candidat de s’affranchir du programme de son propre parti. La force de la gauche a toujours été son caractère collégial, la richesse du "nous". Où est-elle aujourd’hui ?

Liêm, comment l’économiste que vous êtes regarde la politique de l’offre, au cœur de l’action du gouvernement actuel ?

L. H-N. C’est d’abord une politique inefficace. Les 41 milliards de cadeaux concédés aux entreprises sont comme de l’eau sur le sable. D’abord, parce que 85 % des bénéfices créés par les entreprises non financières sont redistribués aux actionnaires sous forme de dividendes. C’est-à-dire qu’il reste peu pour l’investissement. Donc, les cadeaux fiscaux vont probablement accroître le montant des dividendes redistribués. Par ailleurs, la contraction des dépenses consacrées à l’action publique va provoquer des effets récessifs, avec pour conséquence une hausse continue du chômage.

« Le gouvernement mène une politique de droite, le Parti socialiste reste un parti de gauche »

Pourquoi accordez-vous autant d’importance à l’économie dans la caractérisation des politiques menées ?

L. H-N. Les économistes s’intéressent avant tout à "l’infrastructure", come disait Marx. Ce que nos concitoyens subissent en termes de crises de l’emploi, du pouvoir d’achat et du logement détermine largement leur conscience… L’économie, c’est avant tout un "gâteau" à partager, constitué par les richesses produites par les salariés dans des entreprises détenues par des actionnaires privés ou publics. Le Pacte de responsabilité, c’est 41 milliards d’exonérations diverses pour les entreprises privées et 50 milliards d’austérité budgétaire et le gel des salaires pour les ménages les plus démunis, soit plus de 90 % de la population de ce pays.

P. M. Comme le dit Liêm, nous sommes de tradition marxiste. Mais nous portons aussi notre attention à la rupture qualitative, que j’ai déjà évoquée. Appelons un chat un chat : la politique que mènent François Hollande et Manuel Valls est une politique de droite. Et ni l’un ni l’autre ne sont sociaux-démocrates ou même sociaux-libéraux. La social-démocratie part du principe qu’il doit y avoir un compromis entre possédants et classes laborieuses. La social-démocratie s’est inspirée de Keynes (issu de la tradition sociale-libérale britannique), c’est l’État-providence et la correction du marché par l’action publique. Aucune de ces deux doctrines ne se retrouve dans la politique menée par Valls et Hollande qui n’a rien de redistributrice. Hollande a quitté la gauche et Valls est un néolibéral conservateur. Comme le chef du Parti démocrate italien (constitué à partir de l’ex Parti communiste italien), Matteo Renzi, est issu de la démocratie chrétienne. Cela dit, ne mélangeons pas la nature et la fonction. Par sa fonction, le gouvernement mène une politique de droite. Par sa nature, le Parti socialiste reste un parti de gauche dont la plupart des élus locaux et des militants sont coincés entre leur loyauté partidaire d’un côté et leur lucidité de l’autre.

Certains évoquent que le cumul des politiques menées sous Sarkozy et sous Hollande provoque une rupture avec le programme du Conseil national de la Résistance. Confirmez-vous ?

L. H-N. Oui, il y a clairement la volonté de détricoter le compromis de 1945. Elle était revendiquée, je vous rappelle, par Denis Kessler, l’idéologue du Medef, lorsqu’il soutenait Nicolas Sarkozy en 2007.

« La probabilité d’un PS proche du score du PASOK grec aux élections législatives est élevée »

Le congrès du Parti socialiste va donc avoir lieu en juin prochain. Comment abordez-vous cette étape ?

L. H-N. Le premier secrétaire va jouer sur la fibre légitimiste des militants qui restent dans un parti exsangue, aidé en cela par le fait que beaucoup de ceux qui sont partis appartenaient à la gauche du PS. Il y a de fortes possibilités que le texte de la motion que soutiendra Jean-Christophe Cambadélis soit teinté de propositions de gauche pour diviser les frondeurs. La gauche du parti parviendra-t-elle à réorienter le PS ? Ce n’est pas sûr. En tout cas, en l’absence de changement de cap de l’exécutif d’ici 2017, le candidat qui serait issu de la primaire socialiste serait condamné à cautionner partiellement le bilan du gouvernement et le virage à droite qui s’est opéré. Dans ces conditions, la probabilité d’un PS proche du score du PASOK grec aux élections législatives est élevée. Il faudra alors reconstruire toute la gauche en rassemblant les socialistes de gauche, les écologistes et l’ensemble du Front de gauche. Autant commencer le dialogue tout de suite.

Est-ce l’enjeu de votre signature collective pour la 6e République et donc de votre participation à la marche du 15 novembre ?

L. H-N. Regardons ce qu’il s’est passé en 2012. Aucun candidat de gauche ne l’emportera sans le soutien de la gauche écologiste et de toute la gauche radicale. L’enjeu ne consiste donc pas à diaboliser ces gauches-là mais bien, plutôt, à crédibiliser leurs critiques, lesquelles sont tout à fait fondées. Si le scénario noir de la fin du cycle d’Épinay que j’évoquais se concrétisait, l’une des trois possibilités que nous explorons dans notre livre est l’hypothèse Syriza. En France, elle suppose une entente entre les militants socialistes, affligés par ce virage libéral, avec le Front de gauche et les écologistes de gauche. Elle nécessite surtout la résurgence d’un mouvement populaire s’opposant à l’austérité.

« Il faut dépasser les positions de principe et l’aspiration à la pureté idéologique »

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette hypothèse Syriza ?

P. M. C’est celle qu’il faut, selon nous, le plus approfondir. Elle repose sur une irruption du peuple articulée avec un rassemblement des socialistes, des écologistes et de la gauche radicale, ce que certains nomment "coalition rouges-roses-verts". Il faut absolument éviter les ruptures internes au sein de la gauche car elles risquent de générer des fractures irrémédiables et sa disparition effective. C’est ce qui s’est produit, dans une large mesure, en Italie. Pour en revenir à la France et à notre hypothèse, elle nécessite beaucoup de pédagogie et d’ouverture pour rassembler les électeurs déçus de ce gouvernement. Profitons de ce que les abstentionnistes en France soient très politisés. Il faut donc dépasser les positions de principe et l’aspiration à la pureté idéologique pour, tout en restant fermes sur nos convictions, rassembler. C’est pourquoi il faut revendiquer la gauche qui est notre maison commune. Nous devons également renouer avec un récit collectif qui mobilise nos militants et nos électeurs, et apparaître comme une gauche volontariste qui va rompre radicalement avec les politiques néolibérales de ce gouvernement.

Est-ce que les conditions du rassemblement sont réunies ?

L. H-N. Nous avons en commun la volonté d’une alternative à l’austérité, la planification écologique, le mariage pour tous, le droit de vote des immigrés… Nous avons besoin de crédibiliser nos propositions économiques. Mais l’essentiel est déjà là, en partage.

Vos propositions sont finalement assez néo-keynésiennes et peu ouvertes à la dimension écologique. Partir de ce vieux pour faire du neuf, n’est-ce pas un peu contradictoire ?

P. M. D’abord, même si nous ne nous sommes pas étendus sur ce sujet dans le livre, nous sommes vraiment attentifs aux réponses anti-productivistes émergentes. La croissance est devenue un mythe, qui est de plus en plus synonyme de consumérisme imbécile et de destruction de l’environnement. Il faut donc sortir du désordre provoqué par les crises cycliques du capitalisme. En ce sens, la planification écologique est importante, Liêm vient de le souligner. Cela posé, adopter une lecture néo-keynésianisme présente un intérêt majeur : elle parle aux éléments les moins politisés de la gauche ; elle rassure donc puisqu’elle part de la manière dont les gens perçoivent la réalité. C’est ce que nous décrivons dans le livre : même dans la situation de crise actuelle, même dans le cadre capitaliste actuel ; avec ces 41 milliards de cadeaux fiscaux au patronat, nous aurions pu mettre en œuvre des mesures sociales au profit des Français qui en ont le plus besoin.

La Gauche ne doit mourir. Le manifeste des Socialistes affligés, éditions Les Liens qui libèrent 2014, 13,50 euros.

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  • Inch Allah !

    Fulgence Le 27 novembre 2014 à 22:02
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  • Liem Hoang Ngoc a raison de rester à la gauche du PS. Je ne crois pas que le Front de gauche fera jamais 50,1% même avec NPA, LO...Il faudrait que le Front de gauche soit sur une pente ascendante , ce qui n’est pas le cas (11% aux Présidentielles, environ 6 aux Européennes).

    D’autre part la ligne classe contre classe, avec comme mantra le PS est de droite, est démobilisatrice. Beaucoup d’électeurs de gauche se réfugient dans l’abstention, quelques uns lorgnent même vers le F.N., la politique ayant horreur du vide. La ligne de Siryza était au contraire englobante, non sectaire, dans un pays où avec 35% des voix, on peut avoir la majorité des sièges.

    Un autre mantra, celui de la VIème République ne marche pas beaucoup non plus. La France restera dans la Ve République et demi, parce que ça arrange ceux qui arrivent au pouvoir quels qu’ils soient. Et vous voulez vraiment risquer le fait que les changements de vote des députés, qui seraient élus à la proportionnelle intégrale, se fassent en fonction des gonflements de leurs comptes dans les paradis fiscaux ? En quoi est ce de gauche ?

    La ligne la moins démobilisante est de ramener le PS à gauche. C’est le projet de la Gauche du PS.
    Mais il faut accepter de se salir les mains comme disait Sartre si on veut être efficace en politique

    Bernard Maurice Le 31 janvier 2015 à 22:20
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