Accueil > Culture | Par Raoul Glaber | 12 février 2014

Libération, un bilan à déposer

Pour faire table rase d’une politique qui a précipité le quotidien dans la spirale de son déclin et l’a conduit à un bras de fer radical entre les actionnaires et les journalistes, un nouveau projet éditorial est nécessaire. Qui passe probablement, pour ces derniers, par un dépôt de bilan...

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« Nous sommes un journal », proclamait en une Libération, le samedi 7 février. Poursuivant : « pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up... ». Cette une et les trois pages qui suivaient ont été rédigées par un groupe de journalistes émanant d’une assemblée générale du personnel. Laquelle avait, l’avant-veille, voté la grève avec non parution du journal du vendredi 6 février. Un geste d’une extrême gravité, pour une entreprise de presse aux comptes ratiboisés. Un geste voté par le recours à la procédure d’une liste d’émargements, celle du personnel admis au vote pour les élections professionnelles. Avec un résultat sans appel : plus de 80% de votants – un chiffre énorme en raison des impossibilités pratiques pour des pigistes ou salariés hors de l’entreprise ce jour là –, et plus de 65% pour la grève.

Ledoux allume l’incendie

C’est cette non parution qui va déclencher l’outing de Bruno Ledoux, affairiste dans l’immobilier, venu au capital de Libération pour des motifs jusqu’alors inconnus. Ledoux se trouve être le copropriétaire de l’immeuble où travaille l’équipe de Libération depuis 1986. Et l’on murmure, chez quelques spécialistes de la rédaction, que ses sociétés en cascade, avec localisation de fortes sommes en paradis fiscal, pourraient bien intéresser Bercy. C’est lui qui, pas tout à fait volontairement, allume l’incendie, par un courriel destiné à Nicolas Demorand (mis en place par Édouard de Rothschild lorsqu’il a évincé July), mais intercepté et publié par BFM. Il y insulte les journalistes, traités de « ringards », « étriqués », « mecs pour lesquels les Français raquent ». Auxquels il faut parler « cash » avec « le projet sur l’immeuble ». Tout en gardant « le monopole de la vision stratégique et économique ». Un baratin servi aux élus du personnel depuis le mois de septembre s’écroule. Remplacé par un discours grotesque sur une transformation de l’immeuble, avec le designer Starck, en « centre culturel, incubateur de start-up, resto branché, newsroom digitale »... censé apporter de l’argent frais au quotidien, dont l’équipe déménagerait dans un autre immeuble appartenant à Ledoux, à Bagnolet.

Depuis, le bras de fer continue, avec enfumage du côté des actionnaires et prise en main d’une partie du journal par les journalistes, qui imposent plusieurs jours de suite de capturer deux pages pour s’exprimer sur le conflit en cours, et empêchent que Nicolas Demorand y publient un texte. À l’heure où ces lignes sont écrites, il est impossible de pronostiquer la fin de ce conflit pour le moins singulier. Son enjeu ? Est-il possible de réintroduire dans les kiosques un quotidien national, de gauche, situé politiquement et culturellement entre Le Monde et l’Humanité ? La place existe, c’est une évidence pour un quotidien papier et un ensemble de productions sur Internet, à condition qu’elles soient payantes et non fondées sur le modèle mixte accès gratuit et publicité. 

Enrayer la banalisation, retrouver l’indépendance

Mais occuper cet espace avec suffisamment de réussite pour en faire vivre une équipe d’environ 250 à 300 personnes, indispensable pour une qualité minimum, suppose une orientation politique et éditoriale claire et une compétence qui ne sont manifestement plus là. Résultat d’une déprise progressive de l’équipe sur le journal, fruit du choix ancien de s’en remettre à Serge July qui a petit à petit, mais efficacement, banalisé le fonctionnement, établi une forte hiérarchie, y compris salariale, banalisant aussi, du coup, le contenu. Les échecs de gestion de July, dont l’erreur gigantesque du projet Libé-3, ont miné l’économie de l’entreprise et provoqué la perte de l’indépendance, les salariés n’étant plus qu’une minorité au capital, pour finir à 1% aujourd’hui.

S’est alors engagée une spirale de déclin, économique mais aussi intellectuelle et professionnelle, qui a accentué l’effet délétère des maux généraux de la presse (coût d’impression et de distribution, disparition de centaines de points de vente, concurrence des gratuits, captation des jeunes générations par le net..). La dérive finale, depuis deux ans, doit beaucoup à l’incompétence de Nicolas Demorand, bombardé à un poste largement au dessus de son niveau de Peter. Mais aussi à l’inertie de la rédaction, où la défense individuelle a depuis longtemps écrasé tout projet collectif. Avec des résultats d’une grande médiocrité en termes d’informations, voire des dérapages comme l’histoire abracadabrante des soi-disant comptes en Suisse de Laurent Fabius.

Les salariés les plus lucides estiment que seule l’éjection de Rothschild et Ledoux peut redonner un espoir de vie au journal, dans cette perspective. Et donc militent pour un dépôt de bilan, une reprise, un redémarrage avec une autre équipe de direction tant pour l’entreprise que pour la rédaction. Y parviendront-ils ? Ou bien l’opération ne servira-t-elle qu’à permettre une survie liée à un service rendu ou à rendre aux forces politiques qui tiennent l’Élysée et l’Assemblée ?

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  • Bonjour,

    Merci pour cet article, j’étais passé à travers de cette news...

    Aujourd’hui, avez-vous davantage d’informations concernant Libé ?

    Romain, jeune start-uppeur !

    Romain Le 18 mars 2014 à 16:20
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