Accueil > Société | Par Jérôme Latta | 12 juin 2014

Michel Platini, football-traître ?

Porteur de l’espoir qu’un autre football était possible et adversaire déclaré du sport-business lorsqu’il faisait campagne pour la présidence de l’UEFA, l’ancien capitaine des Bleus est ensuite rentré dans le rang de l’institution qu’il dirige depuis sept ans. Entre compromis et reniements.

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Platini footballeur, c’était l’incarnation flatteuse d’une certaine intelligence française : sur le terrain où sa vision du jeu faisait merveille et, déjà, en dehors où il s’exprimait avec hauteur de vue et passait pour l’entraîneur officieux de l’équipe de France. Fonction qu’il occupa après la fin de sa carrière, brièvement, avant d’entamer une carrière "politique" en endossant la fonction de co-président du Comité d’organisation de la Coupe du monde 1998 – dont la réussite assit sa crédibilité et le mit sur les rails d’autres responsabilités.

Un vrai sens politique

Adoubé par le très autocratique président de la FIFA Sepp Blatter, il se place dans la course à la présidence de l’UEFA (la confédération européenne) au cours de plusieurs années d’une campagne qui ne dit pas toujours son nom. Il soigne son image, celle d’une sorte d’altermondialiste du football dont un des slogans affirme vouloir « rendre le football aux footballeurs », s’opposant au très actif G14, le lobby des clubs les plus riches qui agite depuis plusieurs années les menaces d’une sécession et de la création d’une ligue privée. Dès 1998, il déclarait à L’Équipe : « Moi, je ne me résous pas à ce que le CAC 40 et la Bourse dominent le football ».

En France, jusque-là complètement indifférents à la radicalisation du football-business, les médias spécialisés (et les autres) se rangent avec enthousiasme derrière l’ancien capitaine des Bleus, qui prône des valeurs généralement consensuelles (lutte contre la corruption et les dérives financières) et parfois rentables sur le plan électoral, comme la solidarité avec les petites fédérations et l’ouverture des compétitions à ces dernières. Surtout, s’il se voit alors reprocher quelque suffisance, une tendance à la provocation et une certaine désinvolture, son entregent et son sens de l’humour ne tardent pas à révéler un vrai sens politique, qui fait oublier les flous dans son programme.

Sans faire l’unanimité et malgré quelques inimitiés, il dispose de solides atouts : un entourage qui pilote soigneusement sa communication, des amitiés avec de grands patrons comme Franck Riboud, Jean-Luc Lagardère, Pierre Blayau ou Pierre Lescure, des relais de choix dans les médias. Et un solide sens du compromis. Il fallait bien cela pour, le 27 janvier 2007, mettre un terme au règne de son adversaire Lennart Johansson – 77 ans dont 16 à la tête de l’institution – avec seulement quatre voix d’avance.

Réformer a minima

Platini apparaît d’abord comme un pacificateur : il obtient la dissolution du G14 et le retour de ses membres dans le giron confédéral en échange de garanties dont on ne va pas tarder à connaître la teneur. L’UEFA, menacée d’implosion, retrouve son assise. Plus réformiste que révolutionnaire, mais avant tout très habile, il donne des gages aux puissants tout en s’assurant le soutien des petites fédérations et en confortant sa base électorale.

Le meilleur exemple de cette stratégie est sa réforme a minima de la Ligue des champions, très lucrative compétition devenue hégémonique au début des années 90 : d’un côté, il offre quelques strapontins de plus aux clubs issus de championnats modestes, de l’autre il maintient un système qui conserve aux clubs dominants leur position dominante (lire "Platini, tes petits ont-ils grandi ?"). Le même principe électoraliste est à l’œuvre dans l’élargissement du championnat d’Europe des nations (ou Euro), dont la phase finale passera de 16 à 24 participants dès l’édition 2016 en France – augmentant aussi les revenus à attendre des droits de diffusion, de la billetterie ou du sponsoring – ou plus récemment dans le lancement d’une nouvelle compétition, la Ligue des nations, usine à gaz qui va également permettre d’augmenter les ressources de l’UEFA. L’intérêt du football, lui, est plus difficile à discerner.

Sa réélection sans opposant en 2011 témoigne d’une réussite politique qui passe aussi par des manœuvres moins visibles, surtout que sa candidature à la présidence de la FIFA est déjà dans l’air (les prochaines élections auront lieu en 2015). Tous les coups sont permis dans la lutte avec son ex-mentor Sepp Blatter, aux prises à de multiples déboires : gouvernance totalement opaque, accusations de corruption, attribution très contestée des Coupes du monde 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar, turbulences sociales et politiques au Brésil.

Un "fair-play financier" inoffensif

Reste le grand œuvre de Platini en matière de régulation, lancé au printemps 2012 : le fair-play financier. Derrière cette efficace formule, un principe : interdire aux clubs de dépenser plus qu’ils ne gagnent en creusant des déficits que l’actionnaire comble ensuite. La mesure vise en particulier les "nouveaux riches" passés sous le contrôle d’oligarques russes (Roman Abramovitch à Chelsea), de milliardaires en quête d’une danseuses (le cheikh Mansour à Manchester City) ou d’émirats poursuivant des objectifs géopolitiques (le Qatar auprès du Paris Saint-Germain), qui investissent massivement dans les meilleurs joueurs pour glaner titres et trophées.

Un objectif louable en soi. Mais les sanctions annoncées en mai après quelques tergiversations ont montré les limites d’un dispositif qui fait l’impasse sur l’endettement des clubs, pourtant vertigineux en Espagne et en Angleterre, et débouche sur une panoplie de sanctions dont la logique reste confuse, voire contradictoire quand il s’agit d’amendes à l’encontre de propriétaires aux ressources sans limite.

Surtout, le fair-play financier, bien loin de remettre en cause le système de répartition inégalitaire des ressources qui a assis l’hégémonie d’une oligarchie de clubs européens, se contente de figer les positions de ceux-ci. La lutte du président de l’UEFA contre les dérives financières ne sera pas allée plus loin que les pouvoirs économiques ne l’auront bien voulu. Il ne s’est agi que de protéger un système contre sa propre tendance à l’autodestruction, pas de le remettre en cause. On le savait déjà plus réformiste que révolutionnaire, mais – si elle a un sens – l’étiquette de social-libéral lui convient probablement mieux.

L’image et la carrière

Dernièrement, le ciel s’est obscurci au-dessus de Platini. La presse anglaise, dont l’indulgence envers le personnage est inversement proportionnelle à celle de son homologue française, l’a mis en cause dans une enquête sur la corruption présumée autour de la candidature du Qatar – au travers de révélations assez peu probantes et probablement téléguidées par Sepp Blatter [1]. Ses déclarations à propos de l’agitation sociale au Brésil (« Brésiliens, calmez-vous ! ») lui ont valu une volée de bois vert et ont terni son image en l’assimilant aux caciques égoïstes et autocratiques qui gouvernent le football mondial. Il lui sera donc plus difficile de se présenter en chevalier blanc face à un Sepp Blatter qui incarne les dérives de l’institution. Il a cependant encore une marge à exploiter : simplement, personne ne pourra désormais être dupe de l’ampleur du changement à attendre de lui.

Michel Platini aurait probablement aimé que son image survive mieux à sa deuxième carrière, mais pour faire son chemin au sein des instances du football mondial, il n’y a d’autre choix que de devenir un homme d’appareil. Et cet appareil-là ne tolère les valeurs et les principes que sous la forme de slogans publicitaires aussi emphatiques que creux. Au-delà de la vitrine, le cynisme règne et les intérêts personnels ou claniques l’emportent toujours sur "l’intérêt supérieur du football". Dans la vitrine, il fait parfaitement l’affaire avec son statut d’ancien grand joueur. Dans l’arrière-boutique, il a prouvé son habileté.

Pour estimer que Platini a renié les promesses sur lesquelles il a lancé sa carrière, il faut les avoir crues. Reste, en suspend, la question de savoir si les choses auraient été pires sans lui. Ce n’est pas à exclure, même si l’on peut regretter qu’il ne soit pas resté cet observateur distancié, parfois cynique et souvent drôle, du football et de ses turpitudes.

Notes

[1On lui reproche un petit-déjeuner avec Mohamed Bin Hammam, promoteur officieux de la candidature qatarie et alors membre du Comité exécutif de la FIFA, plus tard radié à vie pour corruption. Platini avait déclaré avoir voté pour le Qatar, et admis avoir participé à un déjeuner organisé par Nicolas Sarkozy en présence de l’émir et du Premier ministre de l’émirat. Par ailleurs, son fils Laurent travaille pour Burrda, équipementier sportif qatari.

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