Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 5 décembre 2013

Mort, Mandela nous lègue l’héritage de Madiba

L’ancien militant de l’ANC, prisonnier emblématique du régime d’apartheid et premier président Noir d’Afrique du Sud est mort. Retour sur quelques facettes de l’existence de ce personnage important du XXe siècle.

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« Peuvent-ils le réduire au silence ou le corrompre ? Non, son exemple palpite dans des millions de mémoires, sa voix est amplifiée dans une multitude de langues. Sa qualité de dirigeant - comme celle de Biko et de tous ceux qu’on a torturé à mort (...) - contribue à rehausser la dignité humaine. (...) Nous n’avons pas le droit de désespérer. Et "ils" ne peuvent pas plus détruire Mandela qu’ils ne peuvent échapper à l’histoire. » A relire la « lettre à Winnie Mandela » que Breyten Breytenbach écrivit en 1985 [1], on se dit qu’« ils » ont quand même contribué à sa « destruction ». Mort ce jeudi 5 décembre à son domicile de Johannesburg, après avoir passé un long séjour à l’hôpital de Pretoria en juin dernier, Nelson Mandela était affaibli de longue date par les séquelles d’une tuberculose contractée durant ses 18 années de détention dans le pénitencier de Robben Island. « Ils » : ceux qui ont conceptualisé - avant de le mettre en œuvre - le régime d’apartheid auquel a été soumise l’Afrique du Sud entre 1948 et 1991 et que Nelson Mandela aura passé les trois quarts de sa vie à combattre sans relâche. Dans les prétoires, en clandestinité ou en prison. Avant de se consacrer dès sa libération, sans perdre une seconde à échafauder un plan de vengeance nationale, au chantier de reconstruction du pays. Le vieux monsieur - 95 ans - qui vient de mourir est sans conteste l’un des très grands hommes du XXe siècle. Il était né le 18 juillet 1918 dans la province du Transkei, côte orientale, et son nom « clanique » était Madiba.

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Un artisan de la réconciliation
Un visionnaire pragmatique
Un combattant africain

Un artisan de la réconciliation

Que retiendra-t-on de Mandela qui a incarné tour à tour la lutte, l’espoir puis la victoire ? Il n’aurait sûrement fallu qu’un seul mot de lui pour qu’au début des années 90, l’Afrique du Sud se transforme en brasier. Après des décennies de relégation, d’humiliation, de répression, les Noirs d’Afrique du Sud ne manquaient pas de frères et de sœurs à venger. Ni de frustrations à soulager, ni de motifs pour laisser libre cours à la haine. Mais, suite à sa libération inconditionnelle obtenue le 11 février 1990, Nelson Mandela a préféré œuvrer pour que soit mise en place, dès 1995, la commission Vérité et réconciliation. Présidée par l’archevêque anglican Mgr Desmond Tutu, cette expérience vue comme un « lieu de promotion de la repentance et de la contrition qui se proposait, en échange d’un aveu sincère, public et complet des crimes politiques commis entre le 1er mars 1960 et le 10 mai 1994 d’offrir l’amnistie et d’accoucher d’une société libérée de son passé » , écrit Dominique Darbon [2] aura été « aussi originale sur le plan juridique qu’éprouvante pour les victimes (en majorité noires) et les bourreaux (blancs pour la plupart) du régime de discrimination raciale sud-africain » [3].

Obtenant au final, un résultat plutôt probant : la Commission qui a rendu son rapport en octobre 1998 a débouché sur « une désactivation psychologique du désir de vengeance et contribué à la normalisation du régime » [4]. De fait, depuis 20 ans, le pouvoir politique est détenu par les anciennes victimes de l’apartheid et ce basculement historique s’est fait au cours d’une transition (le début des années 90) pacifique où la « nouvelle » Afrique du Sud s’est pleinement déployée. On n’est pas prêt d’oublier les immenses files d’attente devant les bureaux de vote lors du scrutin de 1994 : des dizaines de millions de citoyens niés en tant que tel pendant plus de quarante ans relevaient la tête et allaient porter l’un des leurs à la tête du pays. Cette victoire s’incarne en partie dans la figure de Mandela, charismatique leader de l’African National Congress (ANC). Mais cela a eu un prix que l’Afrique du Sud paye encore aujourd’hui : le pouvoir économique, lui, est resté très largement aux mains de la minorité blanche du pays. Ce fut « le compromis historique de l’ANC qui, lorsqu’elle a pris le pouvoir, a accepté, pour favoriser la réconciliation, de ne pas toucher aux biens et à la propriété blanche du pays. Cela a notamment empêché une redistribution équitable du foncier », nous résumait le chercheur Laurent Fourchard [5].

Vingt-deux ans après l’abolition de l’apartheid, le 30 juin 1991, une classe moyenne et une élite noire, une bourgeoisie noire, ont émergé en Afrique du Sud. Mais il reste des millions de pauvres et d’immenses townships dans lesquels la misère et les taux de violence battent des records. La redistribution (et pas seulement du foncier) nécessaire au « grand bond social » attendu par cette couche de la population tarde à venir dans la principale puissance émergente du continent africain. Le « compromis historique », dont Mandela fut l’un des plus ardent défenseur, a probablement évité un bain de sang au pays et de ce point de vue ce fut un indéniable succès. Mais il incombe désormais à ses héritiers de relever le défi d’un partage équitable des ressources et des richesses (immenses) du pays. C’est aujourd’hui et maintenant, c’est l’avenir du pays et c’est le plus important.

Un visionnaire pragmatique

Au moment où il disparaît en léguant cet héritage contrasté, la question est donc légitime et elle intéresse l’histoire : Nelson Mandela était-il un révolutionnaire ? Ce n’était en tout cas pas un marxiste nous rappelle un article publié en 1999 sur le World socialist website : « La vérité c’est qu’il a toujours été un nationaliste dont l’ambition était de donner aux Africains noirs l’opportunité de devenir capitalistes. Ce but fut explicitement exposé en 1955 dans la Charte pour la Liberté de l’ANC, laquelle devait rester la principale déclaration de principe et de programme du mouvement. Mandela [en] a réaffirmé le caractère nationaliste et capitaliste dans un article (...) en 1956. Il a expliqué que l’intention de l’ANC n’était pas de renverser le capitalisme mais de casser l’emprise des grosses compagnies qui dominaient l’économie sud-africaine. » [6]

Ce qui n’est déjà pas si mal, serait-on tenté d’opposer à cette vision un peu hors-sol... De par son éducation et son origine - il était issu d’une famille royale de l’ethnie Xhosa -, Nelson Mandela ne s’est pas naturellement tourné vers le communisme. Homme né et grandit dans la partie Sud d’un monde partagé en empires coloniaux, il a plutôt été attiré par la trajectoire et les méthodes non-violentes de Gandhi - qui restera l’un de ses modèles - que par les canons de la révolution russe. Mais Mandela était un pragmatique. Et il ne s’est pas trompé quand il s’est agit de compter ses alliés. A partir des années 50, le parti communiste sud-africain (SACP), entré dans la clandestinité, fera route aux côtés de l’ANC [7]. Et les Palestiniens et autres peuples d’Afrique peuvent témoigner du fait que ce « nationaliste » était des leurs. Mandela n’a pas triché avec les idéologies et il n’a pas trahi : "Toute ma vie j’ai lutté pour la cause du peuple africain. J’ai combattu la domination blanche et la domination noire. J’ai adopté pour idéal une société démocratique et libre où tout le monde vivrait ensemble dans la paix et avec des chances égales.", déclarait-il devant ses juges lors du procès de Rivonia à l’issue duquel il fut condamné à perpétuité pour sabotage. C’était en 1964. Et c’est bien ce projet qu’il a continué de défendre et tenté de promouvoir à l’échelle de la nouvelle Afrique du Sud, lorsqu’il a été élu président trente ans plus tard. On se situe là à un niveau d’engagement et d’achèvement historique qui rend difficile d’accorder de l’importance aux procès en capitalisme menés par les plus « purs » esprits révolutionnaires.

Un combattant africain

D’autant qu’avant d’être ce monsieur aux cheveux blanchis et aux chemises bigarrées aux côtés duquel tous les peoples de passage en Afrique du Sud ont tenté d’être pris en photo (et avant d’être le prisonnier le plus célèbre de la planète), Madiba avait été un combattant et un militant politique acharné. Militant de l’ANC dès 1944, il devient en 1951, avec son camarade Olivier Tambo, le premier avocat noir d’Afrique du Sud. Activiste dans la Ligue de la jeunesse, puis élu au Comité national exécutif de l’ANC, il sera acquitté en 1961 au cours d’un procès pour haute trahison. Mais après avoir fondé par la suite la branche armée de l’ANC (Umkhonto We Sizwe - la lance de la nation), sera condamné à 5 ans de prison en 1962 puis à perpétuité deux ans plus tard. Numéro de détention : 46 664. Après 27 ans de détention, il deviendra le premier Noir à accéder à la fonction de Président de la République sud-africaine le 27 avril 1994. Avant de céder la place en 1999, après seulement un mandat, à son successeur Thabo Mbeki. Mandela aimait la boxe qu’il avait pratiqué dans la catégorie poids-lourds [8]. Et il avait suivi une petite formation militaire en Algérie et planifié des campagnes de sabotage contre des cibles symboliques du régime d’apartheid.

Il ne faudra pas omettre de rappeler cette facette-là, rugueuse et combattante, de Madiba aux générations futures. Sans quoi, ces dernières risquent fort de ne garder de lui que l’image d’un gentil vieillard ayant permis aux Noirs et aux Blancs d’Afrique du Sud de vivre ensemble. Un aspect des choses qui évite de s’attarder sur le fait que le régime d’apartheid n’était qu’une déclinaison radicale du modèle colonial et qu’il fut plus ou moins longtemps et ouvertement toléré sinon soutenu par la plupart des puissances européennes et par Israël. Pour tous ceux-là, il importe donc que la belle histoire du Mandela réconciliateur reste au cœur du récit : nobélisé de la paix en 1993 avec l’ultime président blanc Frederik de Klerk, Mandela a très vite accédé à un statut d’icône planétaire qui n’a cessé de se renforcer ces dernières décennies. Jusqu’à la consécration hollywoodienne offerte par Clint Eastwood himself qui dans Invictus (2009), relatait la Coupe du monde 1995 de rugby, remportée par les springboks sud-africain dans leur pays revenu au monde. Une séquence historico-sportive qui vit Mandela (incarné par un Morgan Freeman plutôt crédible) revêtir la tunique verte des boks et célébrer le titre avec François Piennar (Matt Damon, moins convaincant), capitaine blond de cette équipe de rugbymen afrikaaners qui avait symbolisé des décennies durant la séparation raciale. Cette image de Mandela brandissant dans un stade la coupe du monde de rugby reste un symbole de la "nation Arc-en-ciel" censée être née sur les cendres de l’apartheid et que célèbre un bel hymne, Nkosi Sikelel’ iAfrika (Dieu sauve l’Afrique) adopté en 1997 et chanté en zoulou, xhosa, sotho, afrikaans et anglais, 5 des 11 langues officielles d’Afrique du Sud. Interprété ici par Paul Simon et Myriam Makeba, la grande chanteuse sud-africaine morte, elle, en novembre 2008, à l’âge de 76 ans.

Il faudra enfin ne pas oublier que si sa figure appartient désormais à l’humanité toute entière, la trajectoire personnelle de Mandela est, elle, profondément gravée dans l’histoire contemporaine de l’Afrique australe. En 1998, douze ans après son divorce avec Winnie, le jour de ses quatre-vingt ans, il épousait Graça Machel, veuve de Samora Machel, le président mozambicain tué en 1986 dans un « accident » d’avion qui endeuilla à l’époque les résistants des « pays de la ligne de front » (Mozambique, Zambie, Zimbawe-Rodhésie, Botswana, etc.) ainsi qu’étaient appelés dans les années 80 les pays entourant l’Afrique du Sud. En 1998, cette union tardive entre la veuve de guerre mozambicaine et le vieux leader xhosa donna lieu à de longs échanges et tractations entre leurs deux clans respectifs. Et sept ans plus tard, en 2005, son fils Makgatho mourrait du Sida, la maladie qui a ravagé toute cette partie du continent au tournant du XXIe siècle.

En ces temps de reflux « civilisationiste » où s’exhument sans honte des théories d’un autre temps (« l’homme africain pas assez entré dans l’histoire »), ces évènements survenus dans la dernière partie de son existence, comme son retour dans son village natal ces derniers mois, permettent un petit rappel salutaire : le Madiba qui vient de nous quitter, et dont on célèbre à juste titre l’universalité, était un africain.

Notes

[1En préface à l’ouvrage L’apartheid, recueil des deux plaidoiries que Nelson Mandela prononça pour se défendre lui-même lors des procès intentés aux dirigeants de l’ANC, en 1962 et 1964. Les Editions de minuit - Documents. Paris, 2006.

[2Article de Dominique Darbon dans l’article de l’Encyclopaedia Universalis consacré à la commission Vérité et réconciliation.

[3"Vérité et réconciliation en Afrique du Sud", par Claude Wauthier, Le Monde diplomatique, janvier 2005.

[4Article de Dominique Darbon, op.cit.

[5Laurent Fourchard est chercheur à Les Afrique dans le monde (LAM), un Centre de recherches pluridisciplinaires et comparatistes du CNRS, à Bordeaux (ex Centre d’études sur l’Afrique noire - CEAN). Interrogé en 2010, à l’occasion de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, à lire sur regards.fr

[6Lire "La biographie de Mandela ne parvient pas à lever le voile sur le mythe du dirigeant de l’ANC" sur le World socialist website, site du Comité international de la Quatrième Internationale.

[7c’est toujours le cas dans le cadre de l’alliance tripartite qui lie l’ANC, le SACP et la puissante centrale syndicale COSATU.

[8Il a été élu en 2003 à l’unanimité au Panthéon de la gloire de la boxe par le conseil de la World Boxing Hall of Fame (WBHF).

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