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Accueil > Culture | Par Jérôme Latta | 29 septembre 2014

Netflix ou voyou ? Cinq réponses à la question

Distributeur low cost de films et de séries, le géant américain de la vidéo à la demande propose désormais ses services et son catalogue en France, non sans susciter de vives critiques et inquiétudes au sein du secteur culturel. Justifiées ?

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Attendu et abondamment commenté par anticipation depuis plusieurs mois, le lancement de Netflix en France a eu lieu le 15 septembre dernier. Ce service de vidéo à la demande par streaming (SVOD), qui a rencontré un immense succès commercial aux Etats-Unis, propose contre abonnement (de 7,99 à 11,99 euros par mois) un accès illimité à son catalogue de films et de séries, directement sur les navigateurs Internet (ordinateurs, tablettes, téléphones), via les box des fournisseurs d’accès ou encore les télévisions connectées et les consoles de jeu. La société veut atteindre 10% des foyers français

Netflix fait-il partie des nouveaux géants d’Internet ?

Géant, Netflix l’est devenu. Après avoir démarré son activité avec la location de DVD à domicile, l’entreprise américaine a ensuite déployé ses services en ligne, avec la technologie du streaming, pour devenir aujourd’hui un acteur incontournable, présent dans une cinquantaine de pays (dont le Royaune-Uni et les pays scandinaves depuis 2012, désormais aussi en Allemagne) et comptant plus de 50 millions d’abonnés. Ses profits ont été significativement réinvestis dans le rachat des productions cinématographiques et audiovisuelles afin d’étoffer son catalogue de films, séries et documentaires. Ce dernier comporterait 100.000 titres au total, qui ne sont toutefois pas tous disponibles selon les régions.

Le catalogue de Netflix est-il une auberge espagnole ?

C’est peu de le dire, tant il est difficile d’y trouver une vraie cohérence et tant il semble avoir été constitué au gré des opportunités. Il est même difficile d’en connaître le périmètre exact puisque l’entreprise refuse de communiquer précisément sur le sujet. Mais, ainsi que l’a relevé lemonde.fr, et comme ceux de ses principaux concurrents en France (CanalPlay notamment), ce fond de catalogue présente des béances énormes qui témoignent de la fragmentation des droits. Si quelques séries majeures (Breaking Bad, The Walking Dead, Dexter) sont proposées, infiniment plus sont absentes de l’offre. Pour l’enrichir, Netflix est toutefois passé à la production, avec notamment l’ambitieuse série House of Cards.

Le diable se niche-t-il dans l’algorithme ?

Oui, et ce n’est pas un détail. Netflix ne s’est pas contenté d’anticiper le transfert des consommations audiovisuelles vers le Web : la société a développé des outils d’analyse très sophistiqués de ces consommations, scrutant les habitudes de ses abonnés au travers d’un "algorithme de filtrage collaboratif" qu’exploite un petit millier d’ingénieurs. Le résultat réside dans un système de recommandation prédictif particulièrement performant, qui permet de proposer aux abonnés d’autres programmes conformes à leurs préférences (exemple : des films avec des "hommes musclés incapables de gérer des enfants"). D’où le paradoxe d’une offre extrêmement large d’un côté du tuyau, réduite de l’autre côté à des produits étroitement conformes aux goûts du consommateur. Fournisseur (sans consentement) de données précieuses pour sa propre exploitation par l’opérateur, va-t-il en plus être entretenu dans sa propre conformité, au détriment de toute curiosité ?

Netflix est-il une menace pour le modèle audiovisuel français ?

On peut le craindre, à plusieurs titres. Netflix, en tant que société basée au Luxembourg (avant un déménagement aux Pays-Bas), n’est pas soumis aux contraintes de ses concurrents hexagonaux, notamment pour ce qui est des obligations de financement du cinéma français – sujet crucial s’il en est. Le doute a aussi plané sur le calendrier légal des diffusions (ou "chronologie des médias", qui définit notamment les délais de commercialisation en DVD ou VOD après les sorties en salles), que Netflix s’est finalement engagé à respecter… pour le moment. Autre problème : une programmation pilotée par le consommateur rend inapplicables les quotas de productions françaises et européennes. Netflix échappe aussi à la tutelle du CSA et n’est pas tenu, par exemple, de respecter la signalétique jeunesse. En définitive, la société fera selon son bon vouloir, et elle détient effectivement de quoi ébranler sérieusement le modèle audiovisuel français, voire d’agir en "démolisseur de l’exception culturelle".

Qu’est-ce que Netflix a à dire pour sa défense ?

Son PDG Reed Hastings s’est attaché à montrer patte blanche et à tendre celle-ci aux parties prenantes du marché : concurrents, sociétés de gestion des droits d’auteur avec lesquelles des accords ont été trouvés, pouvoirs publics. Netflix a pour principe de lancer la production de nouvelles séries dans les pays où il s’installe : un House of Cards marseillais est ainsi annoncé chez nous. La société fait valoir qu’elle va acheter des droits, produire des contenus et créer de l’emploi dans le secteur, qu’elle contribue à l’exportation des productions françaises. Hastings fait aussi remarquer que si son entreprise sera imposée selon la loi néerlandaise, l’application des décrets Smad (services de médias audiovisuels à la demande) l’obligera à payer la TVA dans les pays où ses clients se trouvent à partir de janvier 2015.

Question subsidiaire : que dois-je regarder en premier si je m’abonne ?

Sans hésitation la mini-série Fargo, inspirée du film éponyme des frères Coen qui en sont aussi les producteurs. Dix épisodes magistraux, avec des personnages comme seuls les Américains savent en écrire, servis par un casting impeccable (comprenant Billy Bob Thornton en tueur psychopathe) dans le décor glaciaire du Minnesota en hiver. Une merveille.

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