Accueil > Monde | Bloc-note par Emmanuel Riondé | 20 mars 2013

Obama, un p’tit tour et puis c’est tout

La première visite de Barack Obama en tant que chef d’Etat en Palestine/Israël ne va pas bouleverser la donne régionale. Le président américain ne s’engagera pas dans un rapport de force avec Tel-Aviv. Après les tensions de 2009, il semble y avoir définitivement renoncé. Les fondamentaux de l’alliance sont solides. Et les Palestiniens le savent.

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« Il est bon d’être de nouveau en Israël (...) Nous sommes ensemble car nous partageons une histoire commune, patriotes déterminés à être des hommes libres (...) Il est dans l’intérêt fondamental de notre sécurité nationale de nous tenir aux côtés d’Israël (...) Les Etats-Unis ont été la première nation à reconnaître l’Etat d’Israël il y a 65 ans (...) Notre alliance est éternelle. » Voici quelques uns des premiers mots prononcés ce jour [1] un peu après midi sur le tarmac de l’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv par Barack Obama en direction de ses hôtes israéliens. Sans équivoque.

Au plan géopolitique, les dossiers-clefs de sa première visite, en tant que chef d’Etat, en Israël, en Palestine et en Jordanie, devraient être le conflit israélo-palestinien, la « menace iranienne » et la situation en Syrie. Pour le premier cité, on sait déjà, son entourage l’a assez répété à la presse, que la Maison Blanche entend l’aborder sur un mode « écoute ». Ce qui signifie que pour les propositions concrètes, il faudra repasser. « Pour Alan Elsner, vice-président du groupe J Street, militant pour la paix israélo-palestinienne, nous raconte Le Monde, M. Obama pourrait surprendre en proposant aux deux camps des mesures de confiance réciproques, première étape d’une reprise de contact. ». Surprendre en proposant des mesures de confiance... Vingt ans après la signature des accords d’Oslo, on voit bien le chemin parcouru.
Sur le dossier iranien, il est probable que chacun va réaffirmer sa position - va-t-en guerre pour Tel Aviv, plus réfléchie pour Washington - les premiers souhaitant obtenir quelques garanties, voire un échéancier, de la Maison Blanche tandis que cette dernière voudra s’assurer que son allié régional ne va pas déclencher demain matin un nouveau conflit aux conséquences imprévisibles.

Bref, comme annoncé depuis déjà quelques semaines, le président américain n’est pas dans la région pour repartir en quête de solutions politiques pérennes aux crises dans lesquelles est impliqué son allié. Plutôt pour prendre prudemment la température d’une région profondément chamboulée par les « révoltes arabes » ; et pour renouer une relation apaisée avec les dirigeants israéliens. Une relation qui a souffert ces dernières années de l’inimitié entre le président américain et le premier ministre israélien. On se souvient qu’en 2009, le gel total de la colonisation des territoires palestiniens, présenté par Washington comme une condition sine qua none posée à Tel-Aviv à la “reprise des négociations” s’’était vu sèchement écarté par Benyamin Netanyahou, au prix d’une tension dont le point culminant fut une rencontre escamotée le 9 novembre. Trois ans plus tard, en pleine campagne présidentielle, Benyamin Netanyahou prenait publiquement position pour le candidat républicain Mitt Romney. Entre ces deux dates, Barack et Bibi ne s’étaient guère réconciliés. C’est avéré, ils ne s’aiment pas du tout.

And so what ? A moins d’être un citoyen israélien attristé par leur désamour, cet aspect-là de la visite actuelle revêt peu d’intérêt politique majeur. Car, en vérité, qu’importe la qualité de la relation entre les deux hommes. On a pu vérifier ces dernières années, que même quand elle est dégradée, cela n’a aucune incidence sur la politique menée par Tel-Aviv. En tout cas sur la question palestinienne. L’alliance unissant les deux pays est suffisamment solide et ancrée dans l’histoire récente pour ne pas être menacée par une antipathie individuelle, fut-elle réelle et profonde comme cela semble être le cas. Durant l’été 2010, Regards avait eu l’occasion de rencontrer et d’interviewer l’historien palestino-américain Rashid Khalidi. Interrogé sur les lendemains décevants du discours du Caire (prononcé en juin 2009), voici ce qu’ils nous avait alors confié à propos de la politique américaine au Proche-Orient (un entretien à relire dans son intégralité ici) :

« Obama a oublié que pour changer la politique dans ce pays, il ne suffit pas de le décider à la Maison Blanche, il faut aussi la vendre. D’abord à une opinion publique très favorable à Israël. En Europe, vous avez une connaissance du Moyen-Orient à cause du colonialisme, du tourisme, du business, de l’enjeu énergétique, etc. Aux Etats-Unis, la population a peu d’informations sur le Moyen-Orient. Et à bien des égards, ce pays reste coupé du monde. On ne connaît pas les langues étrangères, on ne fait pas de tourisme partout, on n’a pas de passé colonial. Il n’y avait aucun expert du monde arabe avant la deuxième guerre mondiale aux Etats-Unis ! Juste quelques spécialistes des langues orientales. Alors de grands mensonges sur le sionisme et sur Israël y ont été diffusé sans que ce soit contré par les réalités proche-orientales. (...)

Il faut aussi vendre cette politique au Congrès, et celui-ci reste largement sous influence du lobby israélien. Intelligemment, l’Aipac et les autres éléments du lobby y ont axé tous leurs efforts depuis les années 1950-1960. Cela a abouti à une grande maîtrise et c’est toujours le cas : de nombreux élus au Congrès et au Sénat savent que la politique d’Israël nuit aux Etats-Unis mais ils n’osent pas le dire (...) Dès les années 1940, la plupart des stratèges américains savaient que l’appui à la création d’Israël, puis l’établissement de forts liens avec ce pays allaient nuire aux Etats-Unis dans le monde arabe. Tous les conseillers de Truman étaient contre sa politique. Mais il y avait aussi dans son entourage des amis du sionisme et lui-même pensait qu’il fallait créer un Etat juif. Aux consuls américains en poste dans le monde arabe, il a un jour expliqué : « Messieurs, je suis désolé mais je n’ai pas d’électeurs arabes dans ma population . » Cela reste en grande partie vrai aujourd’hui. (...)

Je crois que Obama n’a pas suffisamment travaillé l’opinion publique et le Congrès sur la question du Moyen-Orient. Un universitaire du Maryland a récemment montré qu’au moment du discours du Caire, la perception des Etats-Unis dans le monde arabe s’était très nettement améliorée. Mais dans l’année qui a suivi, cela a chuté et l’appui à l’Iran y a progressé... Selon cet universitaire, ce renversement est essentiellement dû à la déception causée par la politique américaine en Palestine. »

Une Palestine où personne - des dirigeants politiques aux habitants des territoires - ne semble nourrir d’illusion sur cette visite. Ce mercredi, en Cisjordanie, au moment où l’avion d’Obama se posait à Tel-Aviv, quelques militants érigeaient un nouveau village de toile à Eizariya sur une colline faisant face à un autre village démantelé il y a deux mois par les forces israéliennes. Dans un communiqué, les activistes qui réaffirment le droit des Palestiniens à « retourner sur [leurs] terres et dans [leurs] villages [et à y proclamer] leur souveraineté (...) sans la permission de qui que ce soit » règlent en quelques mots la « question américaine » : « Une administration qui a utilisé son veto à 43 reprises pour supporter Israël contre les droits des Palestiniens, une administration qui gratifie Israël d’une aide militaire de plus de trois milliards de dollars chaque année, ne peut contribuer de façon positive à trouver une solution juste. »

Notes

[1la visite du président américain dans la région peut être suivie en direct commenté sur le site du quotidien Haaretz

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