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Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 3 avril 2014

On ne peut pas avoir de bons résultats avec une mauvaise politique

On ne change pas une politique qui perd. Telle est la leçon que François Hollande tire des élections municipales. Un pur désastre.

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« Ce mec est un crocodile comme tous les autres.
On vote pour lui et il se dépêche d’oublier d’où viennent les voix. »

Daniel Woodrell, Sous la lumière cruelle (Éd. Rivages)

Après que les élections municipales ont montré l’effondrement électoral du Parti socialiste et le champ dévasté de toute la gauche, ils sont venus, ils sont presque tous là – de Laurent Joffrin du Nouvel observateur à Thierry Pech, de Terra Nova et de France Culture en passant par Dominique Seux des Echos et de France Inter, ou le journal Le Monde – à nous expliquer que décidément Hollande doit « tout changer » : le Premier ministre, le gouvernement, le style, la méthode, la communication, lui-même au besoin, et que sais-je encore… tout sauf sa politique.

Sous réserve d’ajustements cosmétiques destinés à faire croire que l’on va faire du social et que l’on a entendu la colère des urnes, ou d’aller plus vite plus haut et plus fort. Comme à son habitude, François Hollande a fait la synthèse en regardant de ce seul côté. Manuel Valls remplace Jean-Marc Ayrault. Le gouvernement sera « resserré, cohérent et soudé ». Il devra faire preuve « d’audace dans les choix et de constance dans le cap ». Un Pacte de solidarité s’ajoutera au Pacte de responsabilité de la même façon qu’un pacte de croissance européen était supposé équilibrer la non modification du traité européen sur le pacte budgétaire. Il semble qu’il contiendra surtout une diminution des cotisations sociales salariales sur les bas salaires... Ce qui aidera surtout les entreprises à ne pas les augmenter. C’est ce que les économistes appellent "l’effet d’aubaine". Et le gouvernement s’efforcera d’obtenir auprès de la Commission et de l’Allemagne un desserrement du licou dans l’application du pacte budgétaire européen.

Retard de résultats ?

« L’échec de l’actuelle majorité n’est pas selon moi dans sa politique économique, il est de ne pas avoir dit clairement à quoi servirait les sacrifices demandés », dit Thierry Pech. Mais la question n’est pas là. Le gouvernement a dit « clairement » à quoi les sacrifices demandés étaient censés servir : redresser l’économie, développer l’emploi, diminuer le chômage. Le problème, ce n’est pas non plus que les résultats « ont tardé à venir compte tenu de l’ampleur des dégâts légués par la droite », comme le disent les éléments de langage pour ministres socialistes.

Le problème est d’abord que le président de la République a tourné le dos à ses engagements essentiels de campagne sitôt élu. Il ne s’est pas attaqué à son « seul adversaire, la finance ». Il n’a pas renégocié le Traité sur le pacte budgétaire européen qui condamne l’Europe à l’austérité permanente. « Fait sans précédent dans la longue histoire de la gauche, François Hollande a tourné casaque le jour même où il a accédé au pouvoir. Pas six mois, pas deux mois, pas un mois ! Non, le jour même ! », souligne Laurent Mauduit dans Mediapart, à la différence de la pause de 1937 du Front populaire et celle de 1982 du gouvernement d’union de la gauche. Le rapprochement peut en revanche être fait avec le gouvernement de Front républicain de Guy Mollet de 1956 qui, dans le mois qui suivit son élection, tourna le dos à son engagement de faire la paix en Algérie, avec les conséquences que l’on sait, y compris pour la SFIO.

Le problème est ensuite que le cap fixé et maintenu ne peut, pas plus aujourd’hui que demain, obtenir les résultats escomptés de redressement économique, de diminution sensible du chômage et d’inclusion sociale de tous. Au contraire, il génère l’absence constatée d’amélioration.

« L’Europe a besoin d’un changement de cap radical »

Au niveau européen, un simple relâchement des contraintes, qui plus est en contrepartie d’une accélération des réformes structurelles « libérales », n’est pas du tout à la hauteur du sujet. La Confédération européenne des syndicats (CES) et l’Institut syndical européen (ETUI) viennent de publier leur état des lieux annuel sur l’Europe du travail (Benchmarking Working Europe 2014). Le point clé de l’analyse est que la politique imposée par l’Europe ne tarde pas à produire les résultats affichés d’assainissement et de reprise économique. Elle entraine l’UE dans de mauvais résultats économiques et sociaux : « L’Europe est déjà à mi-chemin d’une décennie perdue ».

« Les politiques de dévaluation intérieure, expliquent les auteurs, ont échoué à rétablir une croissance tirée par les exportations, ces politiques ont contribué à un effondrement de la demande intérieure. Elles ont exacerbé la crise et ont prolongé la récession. Une vision étriquée de la compétitivité basée sur l’abaissement des salaires a eu pour effet de sous-estimer l’importance de l’investissement, de l’innovation et de la modernisation. (…) L’Europe a besoin d’un changement de cap radical ». Il faut « réorienter les politiques européennes afin qu’elles intègrent une stratégie d’investissement à part entière pour le futur, un arrêt du processus de dérégulation, une consolidation de la protection sociale et un engagement pour une Europe caractérisée par des normes sociales élevées, notamment dans le domaine de la santé et de la sécurité. »

« Stratégie politique de guerre de classe »

Moins habituée de se mêler de politique européenne, l’association Caritas Europa, ONG dont fait partie le Secours Catholique, vient de publier elle aussi son deuxième état des lieux annuel sur la situation sociale en Europe. Le rapport ne se contente pas de montrer les coûts sociaux de la crise en Europe. Il accuse les politiques d’austérité et réclame lui aussi un changement de cap.

« Des niveaux élevés de dette publique ne sont pas la cause de l’effondrement de la croissance, explique le rapport... Néanmoins, l’attention s’est détournée des échecs évidents des marchés financiers et s’est déplacée vers les prétendus manquements des gouvernements. En fait, la charge de la réparation d’une crise provoquée par les marchés financiers, les banques centrales et les régulateurs qui étaient censés les contrôler, a été transféré sur les travailleurs ordinaires, les services publics, les vieux et les faibles ». Et Caritas de citer l’économiste australien John Quiggin qui qualifie les politiques d’austérité de « stratégie politique de guerre de classe » et qui souligne que « partout où les politiques d’austérité ont été appliquée, la récupération de la crise a été stoppée ».

Le rapport de cite aussi l’économiste américain Joseph Stiglitz, qui parle de « pacte de suicide » à propos du pacte budgétaire, ou l’Écossais Mark Blyth qui décrit la politique « d’assainissement budgétaire » comme « un dangereux non-sens » dont l’efficacité est aussi « crédible que celle d’une licorne avec un sac de sel magique », et qui a pour conséquence que « les gens les plus pauvres qui ont impérativement besoin des services de l’État payent pour les actions des gens aisés qui ne sont pas pénalisés de la même façon par les coupes dans les dépenses publiques ».

Pacte de responsabilité irresponsable

De même, s’agissant de la politique économique de la France, l’ajout d’un pacte de solidarité au pacte de responsabilité n’est pas non plus du tout à la hauteur du sujet. D’abord parce que, pour établir un véritable pacte de solidarité réduisant les inégalités et faisant progresser l’inclusion sociale de tous (voir par exemple les dix chantiers préconisés par l’Observatoire des inégalités), il faudrait rompre avec un Pacte de responsabilité axé sur la baisse des coûts salariaux et celle des dépenses publiques.

Ensuite parce qu’en lui-même, le Pacte ne marchera pas en ce qu’il est « un pacte irresponsable », analysent les Économistes atterrés Anne Eydoux, Antoine Math, Henri Sterdyniak. Le Pacte de responsabilité, expliquent-ils, est un nouvel avatar des politiques de réduction des charges sociales et fiscales des entreprises supposées redresser leur compétitivité leurs emplois et leurs investissements.

Sauf qu’il n’y a « guère d’arguments empiriques pour considérer la baisse du coût du travail comme un instrument pertinent de politique de l’emploi. Les évaluations de vingt ans d’exonérations de cotisations sociales employeurs sur les bas et moyens salaires tendent à démontrer que leurs effets sur l’emploi sont de portée limitée au regard de l’ampleur des montants engagés ». Sauf que, la désindustrialisation a d’autres causes plus profondes que l’insuffisance de compétitivité prix. « Les pertes de marchés des entreprises industrielles françaises sont, comme l’ont identifié de multiples rapports, souvent imputables aux mauvais choix industriels des décideurs politiques et économiques et à la façon dont les entreprises sont dirigées ».

En fait, concluent les auteurs, avec ce pacte « le gouvernement renonce à une politique industrielle ambitieuse pour lui préférer une stratégie libérale : augmenter le profit des entreprises en arrosant large, baisser leurs contraintes en espérant qu’elles voudront bien un jour relancer l’emploi, la production et l’investissement en France »Wishful thinking, comme disent les Anglais.

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  • augmenter les profits des entreprises, pour distribuer éventuellement plus de dividendes, comme se permet de dire Gattaz.
    Autrement dit, nous tous, nous donnons directement aux actionnaires des entreprises déjà gavés, de l’argent dont ils ne savent que faire et dont ils vont se servir pour spéculer ailleurs exigeant toujours plus.
    Mais je m’étonne que l’on s’étonne de Hollande, que pouvait-on attendre d’un tel personnage eut égard à ses exploits antérieurs ? RIEN

    tchoo Le 3 avril 2014 à 18:42
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