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Accueil > Economie | Reportage par Benoît Borrits | 10 avril 2014

Papeterie de Docelles : le capital contre la SCOP et les emplois

Menacée de fermeture, la plus vieille papeterie de France, dans les Vosges, fait l’objet d’un projet de reprise en SCOP par ses salariés, soutenu par les pouvoirs publics et les banques. Mais son propriétaire, le groupe finlandais UPM, qui a arrêté la production et licencié la majorité des salariés, refuse de vendre le site...

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Docelles dans les Vosges, un village propret et souriant d’un millier d’habitants. Passé l’église, sur le pont enjambant la Vologne, un panneau signale les différents points d’accueil de la papeterie du village : UPM. Sur le côté, une petite statue de saint Antoine, patron des papetiers. Docelles, ville historique de la papeterie en France. On y trouvait alors tous les ingrédients pour fabriquer du papier : du bois dans les environs, de l’eau et donc de l’énergie à profusion. Les habitants indiquent qu’il y avait autrefois cinq papeteries. On voit les bâtiments abandonnés de l’avant-dernière, Lana, fermée en 2003. Il n’en reste aujourd’hui plus qu’une. Elle date de 1452, moment où Gutenberg invente l’imprimerie. Elle est à l’arrêt et menacée de fermeture.

Consensus sur le projet de reprise

Entreprise familiale depuis deux siècles, la papeterie de Docelles a été rachetée en 1978 par le groupe finlandais UPM. Le 17 janvier 2013, le groupe annonce son intention de vendre l’entreprise et mandate Ernst & Young pour trouver un repreneur. Une solution s’esquisse avec Pocheco, un des clients de l’entreprise, façonnier d’enveloppes, à qui UPM vendait du papier. Cette entreprise appartenait au groupe Canopée Industrie dirigé par Emmanuel Druon. Ce dernier projette de diversifier la papeterie dans l’emballage alimentaire et les papiers destinés à la digigraphie – des segments de marché en forte croissance. L’emploi aurait été sauvegardé. Cerise sur le gâteau, comme les clients ne sont pas les mêmes, l’usine n’aurait pas été en concurrence avec UPM. La solution semblait idéale mais en décembre 2013, UPM refuse la cession.

Ancienne papeterie Lana

Ancienne papeterie Lana

Alors les salariés montent un projet de reprise de l’entreprise en société coopérative et participative (SCOP) qui reprend peu ou prou les grandes lignes du projet de Canopée industrie. L’Union régionale des SCOP comprend vite l’intérêt du projet. La BPI, le cabinet du préfet ainsi que des établissements bancaires se mettent autour de la table pour étudier le financement. Le projet est bouclé fin février 2014, un délai record. 80 salariés sont prêts à participer à celui-ci, conjointement à une nouvelle équipe commerciale internationale de 35 personnes maîtrisant ces nouveaux marchés. Il était prévu qu’en deux ans, les effectifs remontraient à 160 salariés. Reste la cession du site. UPM laissait entendre qu’il ne s’opposerait pas à une cession amiable dans le cadre d’une solution SCOP. Finalement, le groupe exige une proposition de prix. Les salariés offrent trois millions d’euros. 5 mars 2014 : coup de théâtre. Le groupe UPM annonce qu’il en attend une somme de l’ordre de dix millions d’euros. Le projet semble en péril.

Un personnel acquis à la SCOP

À l’entrée de l’entreprise, rien n’indique une quelconque présence de conflit social. Aucun tag sur les murs, aucun macaron syndical. Le calme du lieu surprend. Quelques voitures sur le parking vide. Sébastien Saget, délégué syndical CGT– un des porteurs du projet de reprise en SCOP – ne peut nous recevoir. Il nous met en contact avec Nicolas Prévot, le représentant de la CFE-CGC. Ici, aucune rivalité entre les organisations syndicales : tout le monde est concerné par le maintien de l’usine et des emplois. Des 161 personnes employées par l’entreprise, il n’en reste d’ailleurs plus qu’une quarantaine, les personnels protégés et ceux qui assurent la maintenance du site. Drôle de situation, dans laquelle l’entreprise ne semble pas occupée par les salariés, dans laquelle UPM est toujours le patron mais où le personnel est acquis à la future SCOP...

Jérôme Martin et Nicolas Prévot

Jérôme Martin et Nicolas Prévot

Qu’est-ce qui a pu pousser un groupe comme UPM à décider l’arrêt de cette usine alors qu’en 2006, ce groupe avait investi 26 millions d’euros dans la modernisation des machines de séchage ? « Un changement de PDG a eu lieu en 2007, indique Nicolas Prévot. De sa position de papetier, UPM veut désormais se positionner comme le numéro un de l’énergie issue du bois tout en se diversifiant dans des produits évolués comme des étiquettes ou des composés cellulose plastique qui servent dans du mobilier design. » En clair, l’entreprise se retire du marché du papier, secteur en déclin en Europe comme en Amérique du Nord. « Cela ne l’empêche pas d’investir sur ce marché toujours en expansion en Asie où ils ont construit une usine de 300 millions d’euros à Changshu en Chine. » Un groupe à la décroissance parfaitement maîtrisée. Un recul de 4 % de son chiffre d’affaires de 10 milliards d’euros entre 2013 et 2012, pour des bénéfices à 683 millions d’euros en hausse de 23 %. Voilà de quoi faire bondir la capitalisation boursière du groupe de 40 %, qui s’établit maintenant à plus de 6 milliards d’euros.

Gestion implacable des ressources humaines

Le devenir des hommes et des femmes qui travaillent pour l’entreprise est second. À l’entrée de l’usine, un panneau électronique comptabilise et vante le nombre de jours de travail sans accident. Une approche nordique de la relation "gagnant-gagnant" entre patronat et salariés ? « Peut-être aussi du green washing », rétorque Nicolas Prévot. Tout est vert chez UPM. Le logo, le rapport annuel. L’entreprise se définit comme la Biofore Company... Mais derrière cet affichage se cache une gestion implacable des ressources humaines. La comptabilité du groupe était traitée en Chine et il est désormais envisagé de la transférer en Inde. Mieux, dès 2009, la gestion de la chaine automatisée de Docelles se faisait à partir de Dörpen, près de Hambourg, en Allemagne...

Hall d'expédition

Hall d’expédition

Le pari est-il perdu pour les salariés et la SCOP ? « Le village de Docelles ne doit pas devenir un musée de la papeterie, répond Nicolas Prévot. Le groupe ne veut pas de notre proposition. Nous allons attaquer aux Prud’hommes pour rupture de plan social. Ils ne veulent pas de nos trois millions, mais cela va leur coûter de l’argent. » Que vont faire les pouvoirs publics, qui se sont montrés favorables à ce projet ? Les salariés ont fait un effort énorme en faisant cette proposition de trois millions d’euros pour une usine difficilement déménageable. La particularité de ce projet est que la masse salariale pèse peu dans le chiffre d’affaires. Une bonne nouvelle dans la mesure où le risque économique est faible : on ne commande des intrants de production que lorsque les commandes sont là. Mais cela comporte un revers : il faut financer un besoin en fonds de roulement significatif de 12 millions d’euros. « En rajoutant le paiement de l’usine, cela nous fait un total de 15 millions à financer. Nous n’irons pas au-delà », prévient Nicolas Prévot.

Alors, pourquoi ce refus d’UPM de trouver une solution ? Il semblerait que l’entreprise souhaite à tout prix diminuer les capacités productives en Europe afin de maintenir ses marges grâce à l’oligopole qui existe sur la fabrication du papier... Cela coûte 160 emplois dans la région. Le droit de propriété va très loin dans l’indécence.

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À lire (et signer) : la pétition des salariés adressée à Jussi Pesonen, PDG d’UPM.

La main à la pâte

Si les Vosges ont été une terre d’élection des papeteries en raison de ses ressources naturelles, cette raison n’a plus guère de sens aujourd’hui. La matière première est désormais la pâte à papier, de provenances diverses. Celle-ci est reçue en ballons classés en fibres longues – provenant des résineux, essentiellement du pin – en fibres courtes (provenant des feuillus, tels que le bouleau) et de fibres d’eucalyptus. Le hangar de réception des intrants paraît bien vide – deux jours de production seulement – et pourtant, il y en a pour de l’argent : « La pâte à papier est continuellement cotée sur les marchés financiers et la tonne vaut actuellement aux alentours de 500 dollars », indique Nicolas Prévot, informaticien dans l’entreprise. Lorsque cette usine tournait, cette pâte était malaxée, mélangée avec de l’eau, du carbonate de calcium et quelques azurants pour être pressée puis séchée dans une succession de rouleaux qui paraît sans fin pour le novice.

Jérôme Martin, superviseur de jour, explique : « C’est un processus continu qui fonctionne sept jours sur sept et 24 heures sur 24. Il n’y a jamais d’arrêt sauf pour maintenance. Nous travaillons ici en cinq huitièmes. » C’est le mélange des différentes fibres qui détermine la rigidité et le rendu du papier. « Ces paramètres sont ajustés en permanence en fonction des commandes qui doivent être traitées, mais jamais les machines ne s’arrêtent. Entre deux commandes, nous aurons du papier en rebut, rebut qui sera ensuite recyclé. » Une dernière phase consiste à rajouter un film amidonné qui donnera au papier son toucher soyeux. La production se fait sur des rouleaux de quatre mètres de large, lesquels étaient vendus en l’état ou découpés en petites bobines, en planches ou en ramettes. On imagine sans peine le bruit permanent de ces machines, les hommes s’affairant aux divers points de contrôle et de manutention. Rien. Plus rien. Le silence des machines comme celui des salariés désormais absents du lieu. Et pourtant ces machines sont en état et ne demandent qu’à être relancées.

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  • puis je faire paraitre certains de vos articles ou des extraits dans un petit hebdo régional ( l’echo des vosges) en donnant chaque fois vos coordonnées ?

    marijo richard Le 13 avril 2014 à 12:20
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  • Mieux vaut sans doute les SCOP créées à partir de rien. Cet exemple semble illustrer l’incompatibilité de projet entre les intérêts divergents des uns et des autres (sauvegarde d’une activité pour les salariés, mercantilisme pour les entrepreneurs).

    Frédéric 69 Le 16 avril 2014 à 09:38
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