Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 23 avril 2014

Politique Hollande-Valls, idée reçue n°2 : le keynésianisme est dépassé

Il n’y a pas de politique de relance par la demande possible dans une économie ouverte et mondialisée : il faut des politiques de l’offre. Tel est un des dogmes majeur du social-libéralisme gouvernemental, malheureusement battu en brèche par les chiffres et les perspectives.

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Un vrai feu d’artifice : quatre livres de personnalités ou d’économistes socialistes ont précédé, ou accompagné, la constitution du gouvernement de Manuel Valls et la présentation de sa politique visant à aller plus loin, plus vite et plus fort sur le chemin du "pacte de responsabilité". La France au défi d’Hubert Védrine est paru fin février (Fayard ). Éloge de l’anormalité de Matthieu Pigasse (Fayard), Quand la France s’éveillera de Pascal Lamy (Odile Jacob) en mars, et Changer de modèle des économistes Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen en avril (Odile Jacob).

Chacun veut faire entendre sa petite musique personnelle, mais les différences comptent peu. Les uns et les autres participent de la même promotion du "social libéralisme" qui sous-tend la politique du gouvernement Hollande-Valls. Et ils s’appuient sur des idées reçues bien dans l’air du temps.

• Idée reçue n°1 : les Français recordmen du monde du pessimisme
Idée reçue n°2 : le keynésianisme (primaire, forcément primaire) est dépassé

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Synthèse : La politique économique dans une économie ouverte et mondialisée doit dépasser le keynésianisme primaire à savoir l’idée de la relance par la consommation et de la gestion des récessions par la demande. « Des études récentes montrent qu’une augmentation permanente des dépenses publiques de l’ordre de 1% du PIB augmente de beaucoup moins que 1%. L’effet multiplicateur est donc bien plus faible qu’on ne croit ». « Si les entreprises ne sont pas assez compétitives et si les rigidités sur le marché du travail sont telles qu’une baisse, même légère, du taux de chômage se traduit par une augmentation des salaires qui dégrade encore la compétitivité, alors...l’activité ne sera pas dynamisée. Mais l’endettement public, lui, aura augmenté. » (Aghion, Cette, Cohen, pages 54, 55)

Ces économistes sont dans le déni. Après la crise de 2008, les gouvernements européens ont stoppé leurs politiques de relance budgétaire, dès 2010, et ils ont mis en place des politiques de resserrement budgétaires. Ils pouvaient s’appuyer sur ce que leur disaient à l’époque la plupart des économistes, notamment ceux du FMI ou de la Commission européenne – et que continue de dire aujourd’hui Aghion, Cette et Cohen : le multiplicateur des dépenses publiques est devenu faible. Les politiques contra-cycliques par la demande sont devenus inefficaces. Cela voudrait dire que la relance budgétaire stimule peu l’économie et que, à l’inverse, la mise en œuvre de politiques de resserrement budgétaires (au nom de la lutte contre les déficits et la dette publique) n’empêchera pas la poursuite de la reprise amorcée. Après que les faits ont donné tort à cette analyse, certains économistes l’ont admis, y compris au FMI. Mais pas nos conseillers de l’Élysée (lire "Le bal masqué de l’austérité").

Dans un article publié en janvier 2013, Olivier Blanchard, chef économiste du FMI, et son collègue Daniel Leigh, reconnaissent pour leur part que « dans les économies développées, une plus forte consolidation fiscale est allée de concert avec une croissance plus faible que prévu. Une explication naturelle est que les multiplicateurs budgétaires étaient nettement plus haut que ce que les prévisions estimaient implicitement ». L’impact des politiques de restriction budgétaires et salariales a été de deux à trois fois plus important que prévu.

Inefficacité de la purge budgétaire

Au final, analysent les économistes de l’OFCE dans leurs Prévisions économiques pour 2014 et 2015 publiées le 17 avril, « la purge budgétaire engagée en 2010 (dans la zone euro) s’est ainsi avérée peu efficace et d’un coût, en termes d’activité et de chômage, disproportionné par rapport aux résultats obtenus. Au-delà des points de croissance perdus, la restriction budgétaire a mis en péril la capacité d’offre des économies européennes, déjà éprouvée par la récession avec le recul de l’investissement qui freine la diffusion du progrès technique et la montée du chômage de longue durée susceptible d’engendrer une déqualification progressive d’une partie de la population active ».

S’agissant de la France, le graphique ci-dessous est tout à fait parlant. Entre 2008 et le début de 2011, expliquent les économistes de l’OFCE, « l’économie française a bien résisté : au premier trimestre 2011, le PIB français avait même quasiment retrouvé son niveau d’avant crise et n’accusait que très peu de retard vis-à-vis de l’Allemagne et des États-Unis. La donne a changé à partir du deuxième trimestre 2011, lorsque les premiers effets de la politique de rigueur sont apparus. La dynamique de reprise s’est interrompue : l’activité a alors connu une croissance annuelle positive, certes, mais proche de zéro jusqu’en 2013 ». La politique restrictive a selon eux couté 0,7 point de PIB en 2010, 1,5 point en 2011, 2,1points en 2012, et 1,7 point en 2013. Dans ces conditions, la purge budgétaire n’arrive pas à faire rentrer le déficit public dans les clous, et la dette publique augmente.

Source du tableau

Économies supplémentaires en vue

Les auteurs publient également dans leur étude ce graphique sur les déclarations des entreprises industrielles lors d’une enquête trimestrielle de l’INSEE. Entre celles qui déclarent avoir des problèmes d’offre et celles qui déclarent avoir des problèmes de demande, il n’y a pas photo. Les problèmes de demande priment sur les problèmes d’offre. Si la réanimation de l’activité dans le courant de 2009 avait amorcé une remontée des problèmes d’offre et une baisse des problèmes de demande, il y a eu rechute massive depuis le retour en 2011 des politiques récessives…

Source du tableau

Depuis quelques mois, l’Europe et la France ont renoué avec une certaine croissance. Mais elle reste faible (un peu plus de 1%) : ce n’est pas une véritable reprise, et l’écart entre la production effective et la production potentielle perdure. Dans ce contexte, il faut continuer de tabler sur un multiplicateur des dépenses publiques toujours élevé (autour de 1) pour établir le bon diagnostic de la politique Hollande-Valls.

D’un côté, celle-ci consiste en une baisse de 35 milliards des impôts et des cotisations sociales employeurs d’ici 2017 (20 milliards de CICE +10 milliards de baisse des cotisations employeurs+ 5,5 milliards de baisse d’impôts). Le "Pacte de solidarité" ajouterait 5 milliards de baisse des cotisations sociales salariés. De l’autre côté, elle consiste en une diminution de 50 milliards des dépenses publiques. Au total, l’impulsion restera régressive. Un peu moins que ces dernières années, mais régressive tout de même. D’autant plus que, pour réaliser l’objectif affiché de réduction du déficit public à 3% en 2015, il faudra vraisemblablement ajouter, courant 2014, un nouveau budget rectificatif, intégrant plusieurs milliards d’économies supplémentaires, en plus de ceux déjà annoncés.

Pas de dynamique d’investissements, d’emplois ou de salaires

La croissance restera pénalisée par la politique économique, elle restera faible et peu dynamique. Il ne faut en effet pas s’attendre à ce que les entreprises utilisent les baisses d’impôts et de cotisations pour relancer une dynamique d’investissements, d’emplois ou de salaires. Elles chercheront avant tout à restaurer leurs marges, et à résorber leurs capacités de production excédentaires.

Est-ce à dire, cependant, que les seules politiques de renforcement de la demande globale par l’augmentation des dépenses publiques et sociales, même accompagnées de politiques de création monétaires massives – ce qu’on identifie en général par le terme de keynésianisme – suffiraient à rétablir un chemin de croissance durable et un retour au plein emploi ? Certainement pas.

La crise actuelle n’est pas la reproduction de celle de l’entre-deux guerres. Elle appelle de nouvelles et très profondes transformations institutionnelles. Il s’agit donc bien d’aller au-delà des solutions keynésiennes classiques, mais certainement pas de régresser par rapport à celles-ci en récusant l’insuffisance de la demande.

Idée reçue n°1 : les Français recordmen du monde du pessimisme

À suivre…

Dossier "social-libéralisme" dans le numéro de printemps de Regards

> Le sommaire.

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  • Bien entendu il s’agit des pressions sur l’offre et sur la demande. Keynes a mis en avant celle de la demande. Mais ça suppose un pouvoir d’achat réel en hausse permanente. Ce qui ne convient ni aux entreprises, ni aux banques à cause de l’inflation qui suit mécaniquement. Il faut donc incriminer les syndicats qui ont cru à la fable de l’inflation incontrôlable. Il faut également tenir compte du fait que du temps de Keynes la seule pression sur l’offre était celle de l’innovation alors qu’actuellement elle porte sur le crédit à la "consommation" prise au sens large (achats de biens semi-durables et durables). Ce qui là aussi profite aux banques prêteuses. Malheureusement le pouvoir d’achat global n’augmente pas depuis longtemps. J’explique tout ça dans mon livre paru il y plus d’un an.

    Peretz Le 29 avril 2014 à 15:06
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