Accueil > Société | Par Gildas Le Dem | 30 octobre 2014

Pulvar-Tapie : contre la confusion du psychologique et du politique

La "psychologisation", devenue une véritable technique de communication du personnel politique, a envahi les plateaux de télévision. Analyse d’un phénomène dont l’interview de Bernard Tapie par Audrey Pulvar, dimanche dernier, pourrait bien signer la fin.

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C’est Pierre Bourdieu qui remarquait qu’à la télévision, la forme, le rythme, le ton surtout d’un discours importait parfois plus que son contenu. En ce sens, dimanche dernier, si microscopique que puisse paraître l’événement, l’interview de Bernard Tapie par Audrey Pulvar a fonctionné comme un "révélateur" des stratégies de communication compassionnelles qui, depuis le trop fameux « Vous n’avez pas le monopole du cœur » de Giscard d’Estaing, informe le discours des hommes et des femmes politiques et, à vrai dire, permet de masquer la réalité, le sens profond de leurs positions et prises de position politiques à la télévision.

Échanges pathétiques

On ne manquerait pas d’exemples pour décrire cette mise en forme psychologique du discours politique, devenue une véritable technique de communication – soit qu’elle cherche à déstabiliser l’adversaire, soit qu’elle vise à dissimuler l’enjeu proprement politique des questions soulevées. L’on peut considérer que le débat de l’entre-deux tours de la présidentielle de 2007, entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, reste à cet égard un sommet. Il suffit de se souvenir comment Nicolas Sarkozy tenta alors, pour éviter de répondre à l’une des questions soulevées (le financement des retraites) de déstabiliser Ségolène Royal en instrumentalisant ses divergences avec François Hollande (dont il était évidemment bien placé pour savoir, comme ancien ministre de l’Intérieur, qu’elles n’étaient pas seulement politiques). Ou encore, de rappeler les échanges pathétiques, malheureusement restés célèbres, entre les deux candidats autour de la question, pourtant sérieuse et légitime, des handicapés (voir les vidéos ci-dessous).

Il faut se souvenir, également, comment, à l’été 2008, le même Nicolas Sarkozy, devenu président de la République, parvint à refouler le sens profond des questions d’Audrey Pulvar sur la question de l’immigration. Malgré de multiples relances de la journaliste, portant sur la possibilité et les conséquences d’une politique d’expulsions massives des sans-papiers, Sarkozy, sur le ton larmoyant qu’on lui connaît, invoquait alors son sens de l’humanité, son « cœur » – « à gauche », osa-t-il déclarer. Au regard de cet échange pourtant musclé, comme aiment à le dire les journalistes de télévision, il apparaissait que les techniques classiques de l’interview politique (relance, reformulation rationnelle de la question) échouaient à mettre en péril un discours prenant son point d’appui dans une forme de mise en scène de la psychologie (forcément sensible, compatissante) d’un homme politique, dès lors devenu intouchable (voir la vidéo ci-dessous).

« On n’est pas dans un cabinet de psychanalyse »

Et pourtant. Dimanche dernier, alors que l’on pouvait craindre le pire, puisque inénarrable Bernard Tapie était l’invité des plateaux d’i-Télé, le journalisme politique semble avoir retrouvé quelques lettres de noblesse. Alors qu’Audrey Pulvar interrogeait Bernard Tapie sur les conflits d’intérêt, les affaires judiciaires qui menacent son avenir politique, ce dernier ne manqua pas, comme Nicolas Sarkozy, d’user des mêmes techniques de communication éprouvées. En tentant d’abord de déstabiliser la journaliste (en faisant allusion à ses liens passés avec Arnaud Montebourg), en se présentant sous un jour victimaire enfin, multipliant les confidences sur son supposé malheur personnel. Et c’est alors que fusa, après de vaines tentatives de relance, la réplique admirable d’Audrey Pulvar, visiblement excédée mais déterminée : « On n’est pas dans un cabinet de psychanalyse ici. Je ne suis pas psychanalyste. Je ne suis pas là pour écouter vos confidences » (voir la vidéo ci-dessous).

 

C’était rompre, bien sûr, avec les bienséances qui tendent à respecter, mais aussi légitimer l’usage et l’importation de la psychologie dans le discours politique. Et c’est la remarque que se devrait d’adresser, aujourd’hui, tout journaliste politique digne de ce nom, chaque fois qu’un homme ou une femme politique tente d’importer, ou d’imposer un cadre psychologique dans une discussion politique. Non qu’il faille dénoncer, comme on l’entend souvent, la confusion entre privé et public qui est, en fait, un problème-écran. En effet, les mouvements féministes, homosexuels, nous ont appris que le privé pouvait être aussi le plus public pour peu, précisément, que le privé relève d’un processus de politisation, qui arrache des problèmes qui pouvaient paraître individuels à la sphère de l’intime, et les réinscrive dans un cadre collectif et politique. Quand, au contraire, la confusion du psychologique et du politique tend à réduire des problèmes publics à des questionnements et des tourments individuels, et donc à dépolitiser le discours politique lui-même.

Pour suivre la remarque d’Audrey Pulvar (peu importe qu’elle ait été réfléchie ou spontanée), la psychanalyse – en l’espèce, il s’agit souvent d’une psychologie de bazar – ne devrait donc jamais quitter les lieux où elle a seule une place légitime : dans les cabinets des praticiens, ou dans les livres savants et critiques (pour peu, donc, qu’ils contribuent à réinventer notre perception collective de nous-mêmes). Mais il est certain désormais, démonstration en est faite au-delà du coup d’éclat salvateur d’Audrey Pulvar, que la psychologie, ou même la psychanalyse, n’ont pas, ne devraient plus avoir leur place sur les plateaux de télévision, encore moins dans les interviews politiques.

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  • Pitié pour les psy !... Heureusement qu’ils n’ont pas le monopole des moments de vérité, ni à l’inverse le devoir de se laisser inonder de fausses confidences !...

    En réalité, ce qui s’est passé, pendant un court moment de cet échange, c’est que, comme aurait pu le souligner le Docteur Freud, c’est comme si Audrey Pulvar avait été entendue par son interlocuteur, à l’inverse de ce qu’elle a dit :

    L’affirmation « - Vous savez qu’on n’est pas dans un cabinet de psychanalyste, je ne suis pas psychanalyste, je ne suis pas là pour écouter vos confidences » n’a-t-elle pas signifié à cet instant, en réalité : « - Si j’étais une psychanalyste, je puis vous assurer que je ne serais pas dupe de votre cinéma, qui n’aurait rien à faire dans mon cabinet !... » ?...

    ...Ainsi, dans les quelques secondes de sidération que cela a provoqué chez le Bernard (sans pour autant le mettre au tapis), on l’a entendu du coup hésiter, dans sa réplique de fâcheux fâché, comme si, étonné, il se demandait effectivement où il était... Ca a donné : « -On n’est pas chez le juge d’instruction ici, on est dans un... cabinet, ...on est dans un plateau de télévision !... »

    Amusant !...

    Aubert Sikirdji Le 31 octobre 2014 à 13:52
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  • Cher Aubert Sikirdji,

    La place et l’angle du papier ne me permettaient pas d’évoquer le formidable lapsus de Tapie. Mais j’ai évidemment rire comme vous ! D’un rire aussi salvateur que le coup d’éclat d’Audrey Pulvar. J’ai moins ri bien sûr, ça aurait pu être un autre angle, de l’attitude foncièrement misogyne de Bernard Tapie à l’encontre d’Audrey Pulvar.

    Pour le reste, il ne s’agissait pas de critiquer la psychanalyse qui d’ailleurs, en elle-même, peut avoir des effets politiques intéressants, pour peu que ses analyses soient élaborées dans le cadre de livres savants, et d’intention critique. Je pense aux travaux de Sabine Prokhoris, dont son dernier et très beau livre : L’Insaisissable Histoire de la psychanalyse".

    Et de fait, dans le cas qui nous occupe, il vaudrait mieux parler d’une psychanalyse de bazar. Simplement, les tourments individuels ont, me semblent-ils, leur place dans les cabinets des praticiens, en aucune façon sur les plateaux de télévision, encore moins, a fortiori, lors d’un entretien politique : c’était, je crois, le sens de la remarque d’Audrey Pulvar. Car c’est de cette "psychologisation" du discours politique dont nous souffrons aujourd’hui, puisqu’elle conduit à la dépolitisation du discours politique, qui portent désormais moins sur nos problèmes collectifs que sur la personne des hommes politiques. Et c’est sans doute une des raisons du désintérêt du public pour le discours politique, surtout pour ce qui concernes les fractions les plus socialement défavorisées de ce public, pour qui de telles manifestations de pathos (au regard de leurs problèmes quotidiens autrement réels et socialement violents), ne peuvent paraître qu’indécentes, éloignées en tout cas de leur préoccupations.

    Gildas Le Dem Le 31 octobre 2014 à 22:38
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  • Cher Aubert Sikirdji,

    J’aurais pu également évoquer la "psychologisation" (la pathologisation) du fait social en fait divers, bien fait pour faire diversion comme le disait (encore) Pierre Bourdieu.

    C’est précisément cette pathologisation, ce pathos, dont je convient qu’ils n’ont rien à faire avec une pratique psychanalytique digne de ce nom, qui me semblent ruineux.

    Cordialement,
    GLD

    Gildas Le Dem Le 31 octobre 2014 à 22:48
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  • Bonjour cher Gildas Le Dem,

    Nous sommes bien d’accord. Et merci de vos réponses.
    La psycho-pathologisation du fait politique, et du fait social lui-même... ; le pathos, pas trop éthique ni même logique : Un vaste sujet...
    Il y aurait tellement à dire qu’effectivement, écrire un billet suppose de choisir un angle...

    Quel est le décor ?

    Contre-révolution néolibérale « compassionnelle », le management devenu idéologie dominante, « l’évaluation » permanente d’individus atomisés... : c’est à une corruption généralisée des mentalités à laquelle on assiste, en nos temps devenus « modernes-liquides », selon Zygmunt Bauman. Autrement dit à une crise anthropologique.

    Guy Debord l’a montré : l’idéologie « résolument moderne » de la Transparence a résulté d’une conjonction de tendances d’Est en Ouest... En un sens, le désir d’un monde « transparent à lui-même » n’est pas illégitime, mais cela ne veut pas dire que « l’homme » pourrait devenir transparent à lui-même !...

    Aujourd’hui, il se trouve que cela s’est cristallisé sur un « concept » : celui du « savoir-être » !!!...

    L’exposition d’un « savoir-être », devenant pratiquement plus important que le savoir-faire, repose sur une tendance totalitaire et illusoire : car l’être ne procède certainement pas d’un savoir !... Pourtant, on nous « l’enseigne », de stages d’aide à la recherche d’emploi, en stages de récupération de points de permis, en passant par la « télé-réalité »... Ce n’est plus seulement en présentant son CV pour une embauche, qu’il faut savoir « décliner ses motivations », mais en permanence... « Le savoir-être » prétend faire de l’affectivité elle-même une technique !!!...

    ...Et les politiques, jusqu’à ces modèles de voyoucratie que sont Bernard Tapie et quelques autres, sont devenus les meilleurs exemples en la matière, les « meilleurs élèves de la classe », dans l’art de la « Communication »..., tout pendant que la vie sociale comme sinistre bazar est loin de s’être arrangée !...

    En réalité l’épaisseur comme la dignité même des conflits humains est, pendant ce temps, renvoyé à l’impossible, condamnées qu’ils sont à "ne plus rien donner", au profit d’une épidémie de ce que Lucien Bonnafé avait appelé, dans sa manière bien à lui d’improviser des expressions marquantes, « le S.I.C.R.A. » : le « syndrome d’inhibition des capacités relationnelles acquis »...

    A la clef : oui, une véritable crise de civilisation.

    Face à cela, je n’ai recours qu’à un seul mot d’ordre, plaçant « la culture au centre », et qui est :

    Que, par pitié,... « notre monde devrait regagner si possible en mystères ce qu’il doit perdre en secrets » !...

    Nous re-permettre de danser nos vies...

    Bien cordialement,

    ASk

    Aubert Sikirdji Le 1er novembre 2014 à 08:04
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  • Cher Aubert Sikirdji,

    Pour ce qui est des logiques d’évaluation néo-libérales (mais dont il faut toujours remarquer qu’elles s’adossent à une bureaucratie d’Etat, sans lesquelles elles n’auraient pas d’effectivité pratique), je ne peux que vous renvoyer au livre de Barbara Cassin : "Derrière les grilles : Sortons du tout-évaluation", évoqué dans l’article relatant la crise que traverse le Collège international de Philosophie.

    http://www.regards.fr/web/college-international-de,8013

    Cordialement,
    GLD

    Le 2 novembre 2014 à 00:33
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  • Cher Gildas Le Dem,

    Je me suis permis de digresser, pour élargir le sujet... Car, à partir de ce constat d’un exhibitionnisme affectif manipulateur, « pas très catholique », mais se voulant cathodique..., en quoi il s’agitait d’être passé maître pour passer sur un plateau de télévision ( et dont il serait intéressant de creuser la technique « sentimenteuse »...), c’est effectivement toute la question d’un nouveau genre de « matrice historique de personnalité », comme dirait Lucien Sève, qui est questionné : du problème, comme je l’ai pointé, d’un « savoir-être » imposé de « gagneur », qui est le contraire du savoir-vivre !...

    Le contrôle de nos vies, qui se fait certes désormais avec action de l’Etat, s’opère sur le mode, selon « les grilles » et la novlangue dominante de « l’Entreprise », autrement dit de la dure lutte de tous contre tous... Comment peut-on se faire à cette chose incroyable qu’aujourd’hui, même les petits de maternelle, à ce que je sache, ont « des carnets de compétences » !!??!... La « compétence » première alors initiée, c’est en fait celle de la rivalité, de la concurrence, du « MOA D’ABORD » !...

    Au fond, sous couvert de quantifier nos actes, la norme est, quelque part, devenue l’INCIVILITE !... En face de quoi, comme le dit Barbara Cassin, ...entre autres l’enseignement des « Humanités » ne peut que se transformer en un enjeu de résistance !...

    L’obscène goujaterie d’un Bernard Tapie n’est qu’une parfaite expression, de ce principe d’incivilité... Il s’est d’ailleurs appuyé sur une contestation de la « compétence » de la belle Audrey Pulvar !... Celle-ci ne pouvait, évidemment, cadrer avec le principe de l’affrontement entre « mecs normaux », du « - bats-toi si t’es un homme », seul à seul..., et « - laisse tomber ton oreillette !... »

    Cordialement,

    ASk

    Le 4 novembre 2014 à 06:36
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