Projet du stade Al-Gharafa pour la Coupe du monde 2022
Accueil > Monde | Par Jérôme Latta | 24 février 2014

Qatar 2022 : massacre à la bétonneuse

La Coupe du monde de football organisée dans huit ans par l’émirat pourrait, au rythme actuel, avoir fait plusieurs milliers de victimes parmi les travailleurs migrants, employés sur les chantiers dans des conditions déplorables.

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Au moins 450 immigrés indiens et 382 népalais sont morts au Qatar au cours des deux dernières années sur les chantiers liés à la Coupe du monde de football 2022 que l’émirat s’est vu attribuer en 2010. Ces chiffres communiqués par les autorités de ces deux pays [1], qui fournissent les deux principaux contingents de travailleurs étrangers, viennent donner une idée plus précise d’un phénomène sur lequel le quotidien britannique The Guardian avait alerté en septembre dernier. À ce rythme, ce sont 4.000 travailleurs migrants qui auront payé de leur vie le privilège de contribuer à l’organisation de la compétition, selon les estimations de la Confédération syndicale internationale (CSI).

Au Qatar, plus de 90% de la population active est immigrée, soit de un million et demi à deux millions de personnes principalement issues de l’Asie du Sud et du Sud-Est. Une population qui, d’après l’Organisation internationale du travail (OIT), pourrait augmenter d’un million à un million et demi au cours des dix prochaines années en raison du développement des infrastructures nationales – développement en grande partie impulsé par l’organisation de la Coupe du monde. Car au-delà des neuf stades à bâtir, il s’agit de réaliser un aéroport, un port maritime, des villes et des quartiers nouveaux, de développer le réseau métropolitain, ferroviaire et routier ainsi que les équipements hôteliers, de rénover les réseaux d’assainissement, etc.

Conditions misérables, graves violations de droits

Le pays est mis en accusation pour les conditions de travail que beaucoup d’employeurs réservent à cette main-d’œuvre : journées de dix à douze heures dans des conditions climatiques extrêmes, pauses supprimées, refus d’accès à l’eau potable, non-respect des règles de sécurité, négligences sanitaires, logements insalubres dénués d’eau et d’électricité. En octobre, un rapport d’Amnesty International établissait une série de graves violations de droits : contrats non conformes aux promesses, retards de salaire de plusieurs mois (voire non paiement), licenciements expéditifs, confiscations des documents d’identité, sanctions en cas de volonté de rompre le contrat de travail [2], interdiction d’adhérer à un syndicat ou d’en créer un... Amnesty pointe aussi la non application de la législation locale sur le travail (par laxisme et manque de moyens) et un accès à la justice rendu quasiment impossible par son coût et sa lenteur de traitement.

Comme le relève l’ONG, toutes ces entorses à la convention 29 de l’OIT, dont le Qatar est signataire, justifient la qualification de travail forcé. D’autres, moins polis, parlent d’esclavage – et ce n’est pas le caractère pharaonique des travaux engagés qui invalide le terme. Le rapport d’Amnesty International conclut que, si certains employeurs qataris respectent le droit du travail, les abus sont massifs et relèvent d’un système toléré par les autorités. En ajoutant que les filiales de multinationales du BTP engagées dans le pays en bénéficient consciemment : si elles prétendent respecter les conventions internationales, elles sont peu regardantes envers les innombrables sociétés sous-traitantes auxquelles elles ont recours. En octobre, Le Monde expliquait comment une délégation de l’Internationale des travailleurs du bâtiment et du bois (IBB) s’était vu refuser l’entrée d’un chantier à Doha, où la joint venture entre Vinci Construction et Qatari Diar travaille à la réalisation du tramway de Lusail – ville nouvelle jouxtant Doha où doit être érigé le stade qui accueillera la finale de la Coupe du monde.

« Un moindre niveau de démocratie est parfois préférable »

Les autorités du Qatar ont réagi d’une part en invoquant des actions de « propagande » qui auraient grossi l’ampleur des problèmes, d’autre part en tâchant de démontrer leur souci de faire progresser la situation. Le cabinet juridique DLA Piper a été missionné pour mener un audit. Si l’émirat a vite constaté l’impact phénoménal, pour son image internationale, de l’obtention de la Coupe du monde, il est en train de prendre la mesure des risques qu’elle implique en retour. C’est en s’appuyant sur l’argument du "projecteur" tourné sur le pays que Theo Zwanziger, membre du comité exécutif de la FIFA, a dit la semaine dernière que « retirer la Coupe du monde au Qatar serait tout à fait contre-productif » – tout en estimant « inacceptable » et « horrible » la situation. La confédération cherche d’abord à ne pas s’aliéner un peu plus le Qatar, devenue en quelques années (avec sa participation) une puissance incontournable du football mondial [3].

Surtout, les instances sportives sont connues pour leur grande tolérance envers les régimes douteux lorsqu’elles leur confient leurs compétitions. Elles trahissent même régulièrement leur cynisme au détour d’aveux comme celui de Jérôme Valcke, secrétaire général de la FIFA, qui commentait ainsi en avril 2013 l’attribution à la Russie de Vladimir Poutine la Coupe du monde 2018 : « Un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde ». Son patron Sepp Blatter ne pensait pas autrement quand il affirma l’an passé que l’édition 1978 en Argentine avait constitué « une forme de réconciliation du public, du peuple argentin, avec le système politique, qui était à l’époque un système militaire ».

La FIFA subit aujourd’hui la pression des ONG qui demandent notamment aux sponsors de revoir leurs relations avec elle, déjà sous le feu des critiques pour l’édition en juin prochain – qui a suscité des protestations massives l’an dernier au Brésil. Le compteur des morts fait, à elle et au Qatar, la plus embarrassante des publicités. L’idée qu’en 2022 des matches de football se déroulent sur le charnier des forçats de la Coupe du monde fait déjà de cette édition la plus macabre et la plus obscène de toutes.

"Qatar : The Dark Side of Migration", rapport d’Amnesty International.

"Mondial 2022 : les damnés de Doha", enquête du Monde.

Notes

[1Le premier à l’AFP, le second au Guardian.

[2Le système du kafala (sponsor) oblige les salariés à avoir l’accord de leur tuteur pour rompre leur contrat, tuteur qui est bien souvent... leur employeur. Faute de quoi ils ne peuvent obtenir leur visa de sortie, s’exposant au passage à des arrestations par la police s’ils se déplacent. Une disposition dont ont été victimes jusqu’à des footballeurs professionnels, tels les Français Abdeslam Ouaddou et Zahir Belounis, retenus contre leur gré dans le pays, sans plus toucher leurs salaires, après avoir été exclus de leurs clubs (lire "De retour du Qatar, « le combat continue » pour Zahir Belounis").

[3Au travers du développement des chaînes de télévision beIN Sport, de la création à Doha du centre de formation Inspire et bien sûr de son investissement dans le Paris Saint-Germain. La FIFA est déjà empêtrée dans une polémique sur le calendrier du Mondial 2022 avec la découverte tardive que disputer des matches de football par une température de 45 degrés pouvait poser problème, ce qui devrait conduire à son déplacement en hiver.

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