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Quand les pauvres investissent une bibliothèque

Par Marion Rousset| 3 avril 2013
Quand les pauvres investissent une bibliothèque
 
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Deux sociologues, Serge Paugam et Camila Giorgetti, publient les résultats d’une enquête féconde menée à la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou. Un espace démocratique où se côtoient populations les plus fragiles et élites intellectuelles. A lire absolument.

Hirsutes et mal vêtus, ils trimballent dans les allées leurs sacs plastiques. Ici, les sans-abris côtoient les étudiants venus bûcher leurs partiels. « Les pauvres sont présents dans les bibliothèques publiques, et souvent beaucoup plus qu’on ne l’imagine », constatent les sociologues Serge Paugam et Camila Giorgetti. On sait pourtant que les inégalités sociales pèsent sur l’accès au savoir et à la culture. De nombreux travaux sociologiques ont montré que dès l’enfance, les élèves issus de milieux défavorisés ont davantage de difficultés d’apprentissage à l’école. « Comment se fait-il que les pauvres fréquentent ces lieux alors que tout paraît les condamner d’avance à y tenir une place marginale, à y être dévalorisés socialement ? », interrogent les auteurs. Leur enquête commence par une énigme qu’ils explorent dans un livre publié aux Puf. Elle concerne un espace qui porte aujourd’hui encore la marque d’une histoire spécifique. La BPI du Centre Pompidou ne se distingue des bibliothèques universitaires parisiennes ni par sa taille (généreuse), ni par sa géographie (prestigieuse), ni par son fonds (abondant et divers). Mais plutôt par la philosophie qui est la sienne. Le fait est qu’elle fut pensée, en 1977, comme un espace démocratique. Jusque dans sa conception architecturale. Des étudiants y côtoient des personnes en situation de pauvreté, « voire d’extrême pauvreté » : « Certaines d’entre elles y ont pris leurs habitudes profitant des facilités d’accès et de l’esprit d’ouverture qui y règne ». Le règlement pourrait pourtant permettre de tenir à distance les indésirables. Il stipule en effet que « les personnes en état d’ébriété ou celles dont l’hygiène ou le comportement sont susceptibles d’être une gêne pour les usagers ou pour le personnel ne sont pas autorisées à accéder à la bibliothèque ». Or cette gêne fut le prétexte invoqué en janvier dernier par le musée d’Orsay pour pousser vers la sortie une famille, accompagnée par un volontaire d’ATD-Quart Monde, dont l’odeur incommodait d’autres visiteurs… Mais à Beaubourg, l’usage veut que le règlement soit appliqué de façon souple, précisent les auteurs. « Ne fût-ce que pour rester fidèle aux principes fondateurs. »

Peur, hygiénisme, ordre moral, affaissement des solidarités… Plusieurs facteurs expliquent la prégnance de la mise à l’écart des pauvres dans la ville. Mais de ce point de vue, tous les lieux publics et tous les quartiers ne se valent pas. « Les parcs publics, par exemple, se méfient toujours des sans-abris et des vagabonds qui seraient tentés de s’y installer longuement, voire d’y passer la nuit, mais ceux qui sont situés dans les quartiers bourgeois pratiquent un contrôle plus strict et manifestent une attitude significativement plus hostile à l’égard de cette population. » Les squares jouxtant le périphérique sont-ils aux parc Monceau ou Montsouris ce que la BPI est à la BNF ou à Saint Geneviève ? Oui et non. L’enquête se concentre sur une bibliothèque, c’est-à-dire un lieu qui appelle des usages spécifiques. Les plus fragiles y sont au chaud, ils peuvent y dormir et accéder aux toilettes. Certes, mais ce n’est pas tout. Ils y meublent des journées vides, accèdent à Internet, regardent les télévisions du monde, font des rencontres comme au café… Et pour certains, c’est aussi une manière de se fondre dans une communauté large, non stigmatisée, soucieuse de trouver là des ressources intellectuelles. « Comme [ces populations] se tiennent généralement à distance des travailleurs sociaux de peur d’apparaître comme des assistés à la charge de la société, il est possible de penser qu’elles vont se sentir plus soulagées dans un lieu public comme la BPI. En effet, on n’entre pas dans ce dernier sur des critères sociaux. »

La présence des pauvres à la BPI fait-elle voler en éclats les barrières symboliques qui séparent habituellement ces populations des élites, notamment intellectuelles ? Fondée sur un esprit d’égalité, cette bibliothèque reste toutefois « le théâtre de tensions plus ou moins fortes entre différents publics qui ne partagent pas forcément les mêmes aspirations, les mêmes goûts et les mêmes valeurs », nuancent Serge Paugam et Camila Giorgetti. L’ouverture de ce lieu n’empêche pas que s’y expriment des hiérarchies entre les uns et les autres – y compris chez les pauvres eux-mêmes. Au contraire, il est d’autant plus tentant de chercher à se distinguer. Reste que cette cohabitation est une manière pour les plus précaires de conjurer le sort. « Tant qu’ils sont définis par leur statut d’assistés, les pauvres, comme le disait Simmel, restent pauvres et rien que pauvres. » D’où l’intérêt d’investir les bibliothèques. N’est-ce pas là une manière de se libérer, au moins provisoirement, du poids du stigmate social ?

  • frefffffffffffffffffffffffffffffffff

    cb Le 8 juin 2013 à 21:23
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  • Des pauvres à la bibliothèque. Enquête au Centre Pompidou, de Serge Paugam et Camila Giorgetti, éd. Puf, mars 2013