Accueil > Résistances | Par Sophie Courval | 21 mars 2013

Sans peur et sans-papiers

À l’occasion du Forum social mondial, une quarantaine de militants, la plupart sans-papiers, ont décidé de défier les frontières et rejoindre Tunis en bus pour inscrire leurs revendications dans les débats internationaux. La caravane faisait escale mercredi à Paris. Reportage.

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« Mariage pour tous, papiers pour tous ! » Mercredi soir, sous les fenêtres du Parti socialiste, rue Solférino, plusieurs collectifs de sans-papiers, auxquels se mêlent quelques organisations de soutien tels le NPA ou encore Act Up, sont rassemblés pour accueillir la caravane des sans-papiers. Partie la veille de Lille, ladite caravane, plus exactement le bus, faisait étape à Paris avant de reprendre la route vers Tunis pour participer au Forum social mondial. À son bord, une quarantaine de militants, majoritairement sans-papiers, bien décidés à braver les frontières pour réclamer la liberté de circulation pour tous et « porter à l’échelle internationale nos revendications », explique Anzoumane Sissoko, porte-parole de la caravane. Une opération risquée, car si les participants sont à peu près certains de pouvoir rejoindre Tunis, le retour semble moins assuré. « Les contrôles seront plus sévères au retour », confirme Denis Godard, membre du NPA et du collectif Faut-il mourir pour avoir des papiers ? « C’est vrai, mais le risque d’être arrêtés, nous le vivons au quotidien. Si nous tenons compte de ce danger, nous ne ferons plus rien », déclare Anzoumane Sissoko. Il n’empêche que l’initiative force l’admiration des quelques personnalités de gauche venus les soutenir. Parmi elles, Monseigneur Gaillot : « Vous êtes la caravane de la dignité. » Et Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République (PIR) : « Je trouve qu’ils font preuve d’un courage politique qui devrait donner l’exemple. »

Dans les rangs des manifestants, les drapeaux du NPA côtoient les pancartes d’Act Up, et à la tribune, Alima Boumédienne, ancienne députée d’Europe Écologie les Verts, prend la parole : « Dans ce pays, nous avons une majorité parlementaire qui se dit de gauche, elle peut donc changer la loi. » Un appel aux élus socialistes, retranchés derrière les murs du bel hôtel particulier de la rue Solférino. Peu avant elle, Nasser, représentant le collectif des sans-papiers de Seine-et-Marne, s’était montré plus cinglant au micro de la caravane : « On sera sans pitié avec les socialistes. Ce sont des menteurs, ils nous ont utilisés. Ils étaient tout le temps avec nous lors des rassemblements et des manifs et ils nous ont abandonnés, comme toutes leurs promesses électorales. Que le PS sache qu’on va lui faire la misère ! » Nasser est loin d’être le seul à en vouloir au gouvernement. La politique d’immigration menée par Manuel Valls est au cœur de toutes les critiques. « Les sans-papiers espéraient beaucoup de l’arrivée de la gauche au pouvoir, analyse Denis Godard. Or la politique de l’actuel ministre de l’Intérieur suit la même logique que celle du gouvernement Sarkozy. La circulaire Valls donne la clé de la régularisation aux patrons en demandant la production de certificats de travail. C’est d’une hypocrisie folle, puisque les sans-papiers sont généralement embauchés au noir. »

Du côté d’Act Up, la cible est la même. En lutte auprès des sans-papiers depuis le début du mouvement, l’association se mobilise plus précisément sur la question de l’obtention du titre de séjour pour soins. Révisé en 2010 par l’amendement Mariani, il ne concerne plus qu’un petit nombre de malades. « On ne tient plus compte de l’accès aux traitements dans les pays d’origine, il faut désormais faire la preuve que les traitements y sont absents. Or il suffit qu’il y ait dix antirétroviraux dans un dispensaire à Bamako pour renvoyer un malade au Mali », s’insurge Cécile Lhuillier, coprésidente d’Act Up. Jusqu’à présent, les personnes séropositives et sans-papiers ont bénéficié d’un léger sursis, le temps que ledit amendement soit réellement opérant. « On assiste aujourd’hui aux premières expulsions, déclare la militante. Et les relations avec Marisol Touraine sur cette question sont tendues. Elle ignore tout du sujet et se montre méprisante vis-à-vis des associations. » Et d’ajouter : « Le Parti socialiste pense diviser l’égalité des droits. Or il n’y a pas d’un côté la communauté LGBT (lesbienne, gay, bi, trans) mobilisée sur le mariage pour tous et de l’autre les sans-papiers. Nous adhérons au slogan “Mariage pour tous, papiers pour tous”. »

Tandis que les militants se succèdent à la tribune, le jour décline sur la capitale, la couleur du ciel se confondant avec celles des uniformes des très nombreux policiers mobilisés pour l’événement. Ce soir, les membres de la caravane dormiront dans un gymnase mis à disposition par la mairie de Paris. Un refuge arraché de haute lutte. « Obtenir un endroit pour une nuit, c’était mission impossible. Il a fallu qu’un délégué sans-papiers fasse circuler l’info sur plusieurs listes, type RESF, en disant qu’au pire ils planteraient des tentes devant la mairie du 3e arrondissement pour qu’étrangement la situation se débloque en quelques heures », raconte Denis Godard. Selon lui, les prochaines étapes du voyage devraient être plus chaleureuses. À Gênes, la municipalité a carrément pris en main toutes les démarches afin que la caravane puisse embarquer pour la Tunisie. Sur place, les militants auront un emploi du temps très chargé, ils animeront entre autre un atelier sur les questions d’immigration. Seule la question du retour reste en suspend. À Paris, les organisations prévoient déjà une manifestation le 30 mars, soit la veille du départ de la caravane. Pour Denis Godard, pas question de relâcher les efforts : « Nous devons rester mobilisés, rendre cette action publique pour instaurer un rapport de force et garantir leur retour. »

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