Accueil > Résistances | Par Benoît Borrits | 30 octobre 2014

SET : Business as (presque) usual

Une société de haute technologie reprise en SCOP par ses salariés au nez et à la barbe d’un groupe multinational qui aurait probablement délocalisé le savoir-faire : un exemple de la capacité du mouvement coopératif à mobiliser ses outils financiers.

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4 décembre 2012 : la décision de cession de la SET au groupe américano-singapourien K&S prise par le Tribunal de commerce d’Annecy était cassée en Cour d’appel. La SET allait devenir une SCOP détenue par ses salariés. Étonnant rebondissement pour une entreprise de haute technologie dans un secteur plutôt financé par des sociétés de capital-risque. Il faut dire que cette société dispose d’un savoir-faire unique : fournir des machines capables de souder des composants électroniques de type flip-chip au demi-micron près. Des machines qui valent de 150.000 à 1,5 million d’euros, essentiellement commercialisées en Europe, Amérique du nord et Asie orientale. Des concurrents existent, bien sûr, mais ceux-ci ne savent que s’ajuster à deux-trois microns près. Un des intérêts de cette technologie est la capacité de réaliser des solutions en 3D grâce à la précision obtenue sur la base qui permet de monter d’autres étages.

Dans les mains d’une start-up suédoise

Avec ses trente-neuf ans d’existence, la SET fait figure de pionnier dans le domaine de la technologie. Initialement fondée en 1975 à Cluses sous le nom de Sulzer Electro-Technique, elle déménagera dans la souriante commune de Saint-Jeoire, plus proche d’Annemasse et du lac Léman. Rachetée en 1993 par le groupe allemand d’électronique Karl Suss, elle passe en 2008 dans les mains de Replisaurus Technologies, start-up suédoise qui voyait dans la technologie de SET un complément à ses développements et un facteur économique de stabilisation de l’ensemble.

Pascal Metzger, ancien responsable de la Recherche et Développement, aujourd’hui président de la SCOP, n’y va pas par quatre chemins pour caractériser cette période : « La start-up ne nous a rien apporté. » Pire, le projet central de cette entreprise va prendre un tel retard que cette société sera mise en liquidation en 2012. Sa filiale française SET, joyau du groupe, est alors mise en vente.

Dès juin 2012, les salariés rencontrent l’Union régionale des SCOP. S’ils apportent ensemble 160.000 euros, l’UR SCOP va mobiliser divers partenaires, des émanations du mouvement (Socoden, Scop Invest, Transméa) ainsi que France Active, pour émettre des titres participatifs [1] à cinq ans et sept ans afin de former des quasi-fonds propres qui permettront ensuite d’emprunter auprès de deux banques, le Crédit coopératif et le CIC.

Deux millions d’euros mobilisés

Au total, pas loin de deux millions d’euros ont ainsi été mobilisés. « On nous avait dit que les SCOP ne pouvaient pas s’adapter aux entreprises de technologie. En fait, c’est l’inverse. Le mouvement a su nous financer », explique Pascal Metzger. Comme dans bien d’autres cas, plutôt que de se focaliser sur l’engagement financier des actionnaires dans des fonds propres, le mouvement SCOP mise sur les hommes en s’autorisant des montages plus tendus.

C’est alors qu’un autre candidat se présentera pour la reprise : Kulicke & Soffa, groupe américano-singapourien coté au Nasdaq, employant plus de 2.000 personnes dans le monde. K&S travaille dans le même secteur que SET mais ne dispose pas de la même technologie. « Cette société travaille plus sur de la grosse cadence que de la précision », résume Pascal Metzger. Ce ne sont donc pas les mêmes segments de clientèle que la SET. Néanmoins, ce groupe aurait été content de mettre la main sur cette technologie complémentaire. Il présente son offre de reprise au Tribunal de commerce d’Annecy pour 500.000 euros.

Les salariés ne l’entendent pas ainsi, d’autant que quelques mois auparavant, ce groupe avait acquis une petite société suisse dont elle a licencié tout le personnel technique pour ne garder que la structure administrative, sans doute pour l’intérêt de conserver une coquille juridique de l’autre côté du Lac Léman. SET, c’est un peu une petite famille : trente-sept salariés disposant tous d’une solide formation universitaire et ayant partagé une histoire commune. Si nous sommes dans une entreprise où aucune section syndicale n’a jamais existé, les salariés savent se parler et mesurer le danger qui guette. Ils rejettent l’offre de K&S en le faisant largement savoir aux médias.

Contre toute attente, le 6 novembre, le Tribunal de commerce d’Annecy choisit la vente de la SET à K&S. Deux jours plus tard, le parquet d’Annecy fait appel de la décision du Tribunal de commerce « parce qu’il craint que l’entreprise K&S ne s’intéresse qu’à la reprise de la technologie et au carnet de commandes » et qu’il estime que le projet de SCOP garantit mieux la conservation du savoir-faire en France, « et à terme la pérennité des emplois à Saint-Jeoire-de-Faucigny ». Le 4 décembre, la Cour d’appel confirme la reprise en SCOP de SET pour 300.000 euros, somme proposée par les salariés.

« Tous nos clients sont restés »

Près de deux ans après la reprise, la société n’a guère changé. Le logo, les brochures commerciales – toutes en anglais – sont restés identiques. Même l’adresse du site web n’a pas bougé (www.set-sas.fr), le SAS voulant désormais dire Société anonyme SCOP au lieu de Société par actions simplifiée [2] ! « Tous nos clients sont restés. Ils ne savent généralement pas que nous sommes une SCOP », commente Pascal Metzger. Il est vrai que 90 % de la clientèle est internationale et que le terme SCOP n’est guère compréhensible au-delà de nos frontières.

La société reste sur sa lancée et 8,5 millions d’euros de chiffre d’affaires ont été réalisés en 2013. Dans les "salles blanches", salles totalement dépourvues de poussière, des ingénieurs s’affairent à monter et tester les machines pour chacun des clients pendant que d’autres préparent celles du futur. « Celle-ci est le nouveau prototype que nous allons présenter la semaine prochaine lors d’un salon professionnel à Grenoble », indique, tout sourire, Pascal Metzger.

Une entreprise ouverte à la démocratie

L’équipe de SET poursuit donc sa route, une route qui a bien failli s’arrêter brutalement avec des licenciements à la clé. Tout semble donc fonctionner comme avant ou presque. « On a remonté les bas salaires dans le mois qui a suivi, puisque les gros salaires qui travaillaient pour les Suédois sont partis », explique Pascal Metzger. Au démarrage, sur les trente-sept salariés, trente-et-un avaient décidé d’être sociétaires. Lors de la première assemblée générale un an plus tard, la société avait recruté deux personnes supplémentaires et deux autres salariés ont décidé de rejoindre le sociétariat.

L’entreprise s’est finalement ouverte à la démocratie et les salariés se réunissent désormais tous les deux mois pour débattre de la stratégie, ce qui fait dire à Pascal Metzger qu’il a « l’impression que les gens viennent plus volontiers au travail car ils apprécient une certaine transparence. »

Étrange histoire que celle de cette entreprise atypique que rien de disposait, a priori, à devenir une coopérative – sauf la volonté de ses salariés de rester ensemble. Intéressant aussi de voir que ce sont les outils financiers du monde coopératif, souvent décriés par les libéraux, qui ont permis d’offrir une alternative qui a évité la délocalisation d’une technologie.

Lire aussi : "Fontanille SCOP, au-delà de l’emploi"

Notes

[1Un titre participatif est un emprunt que réalise une entreprise et qui ne peut se rembourser qu’à partir d’un temps minimum et seulement si l’entreprise le souhaite. Le prêteur se verra rémunéré par un taux fixe augmenté d’une partie variable en fonction des résultats de l’entreprise. On assimile donc ces prêts à des fonds propres puisque l’emprunt peut ne jamais être remboursé et que le prêteur ne peut jamais l’exiger.

[2Forme de société par actions autorisant un actionnaire unique. C’est la forme juridique française la plus prisée pour des filiales.

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