Accueil > Société | Par Guillaume Liégard | 28 février 2013

Singeries

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La sortie sur les écrans du film de Disney, Chimpanzés, a suscité quelques débats dans la presse, et notamment un article de Lucien Sève dans l’Humanité. Si la piètre qualité du film fait consensus, en revanche nombre de questions sur le rapport entre l’homme et la nature sont assez problématiques. D’abord parce que posé ainsi, il apparaît une forme d’extériorité de l’un par rapport à l’autre et il serait plus juste de s’interroger sur la place d’homo sapiens dans la nature.

La dissociation dans la Genèse entre les animaux terrestres au cinquième jour et l’homme au sixième jour laisse des traces étonnamment tenaces dans une volonté sans cesse réaffirmée ici et là non seulement d’une distinction qualitative hommes/animaux mais aussi dans le maintien d’une hiérarchie supposée de l’évolution. Jacques Mandelbaum dans Le Monde du 20 février peut ainsi écrire dans une critique par ailleurs pertinente de Chimpanzés : « il ne s’agit plus d’anthropomorphisme, position fondée somme toute sur la distinction pérenne entre l’animal et l’homme » ou bien encore « tout cela tend à modifier la place du plus fameux des bipèdes dans l’ordre et la hiérarchie de la nature ».

En énonçant que l’homme descend du singe, Charles Darwin [1] provoqua un beau scandale. On sait depuis que la réalité est bien pire : l’homme ne descend pas du singe, il est un singe comme les autres !

Les deux clades ci-contre indiquent la même chose sur le fond, mais n’induisent pas nécessairement la même symbolique.

  • - Le premier très traditionnel place l’homme en bout de chaîne et sous-tend le message suivant : l’homme est plus proche du chimpanzé que du gorille. A part quelques créationnistes acharnés, c’est une conclusion tout à fait admise.
  • - Le second, tout aussi vrai, ne dit pas autre chose. Mais si on se place du point de vue du chimpanzé, on peut le traduire de la manière suivante : le chimpanzé est plus proche de l’homme que du gorille. Si cette affirmation ne fait pas de doute du point de vue de la biologie moléculaire, testez-là autour de vous et vous verrez qu’elle ne relèvera pas de la même évidence que la première conclusion.

    Excepté la haute opinion que nous avons de nous même, il n’y a pas lieu d’un point de vue phylogénétique de constituer deux groupes séparés entre l’homme d’un côté et les grands singes de l’autre. Il existe d’ailleurs un débat pour savoir s’il faut inclure, ou non, les chimpanzés dans le genre homo. De plus, il est désormais bien établi que ce qui a été longtemps considéré comme le propre de l’homme, par exemple l’utilisation d’outils, la transmission culturelle ou la sexualité existe aussi chez d’autres grands mammifères en particulier chez les grands singes. Mais alors que nous reste-t-il ?

Arrêtons nous sur cette phrase de Lucien Sève dans L’Humanité : « La vraie conclusion, Marx la donnait il y a bien longtemps : ce qui fait de nous les humains que nous sommes devenus, ce n’est pas en effet un propre « inhérent à l’individu pris à part », c’est « l’ensemble des rapports sociaux » enracinés dans une activité que ne pratique absolument aucune espèce animale :la production sociale des moyens de subsistance ».

Laissons ici de côté le cas bien particulier des insectes sociaux (abeilles, fourmis) dont on peut tout de même considérer qu’il y a néanmoins production sociale de moyens de subsistance. Mais ce ne sont pas d’éventuelles exceptions animales qui m’intéressent ici. C’est plutôt qu’à vouloir maintenir coûte que coûte le fossé entre grands singes et hommes, on en arrive à des caractérisations et des définitions qui posent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent. Que nous dit Lucien Sève : « Ce qui fait frontière entre les grands singes et nous, ce n’est pas une série de propres individuels mais un gigantesque propre social : le cumul historique continu de productions collectives ».

Il est absolument incontestable que « ce cumul historique » marque une vraie spécificité entre nos sociétés d’aujourd’hui et les populations de grands singes, mais du coup se posent immédiatement deux questions. Comment caractériser homo sapiens jusqu’à la révolution néolithique, c’est à dire au mieux jusqu’à 10/12 000 ans avant le temps présent ? Et comment définir les populations, certes numériquement très faibles, de chasseurs/cueilleurs qui subsistent dans les grandes forêts primaires d’Amazonie, de Papouaisie, voire d’Afrique équatoriale ? Incontestablement ces populations d’hier et d’aujourd’hui font bien partie de la même espèce que nous et d’ailleurs personne ne le conteste, mais il n’y a pas de doute que ces populations n’ont pas organisé la production sociale des moyens de subsistance. Le travail ne saurait donc être un discriminant suffisant. Il est donc inutile et peut-être dangereux d’identifier comme le fait Sève le propre de l’humanité avec l’existence d’atelier. Une phrase comme celle-ci, « ce qui a produit le passage d’Homo sapiens au genre humain civilisé, ce n’est pas la nature mais l’histoire sociale » peut aussi avoir une interprétation détestable.

Que le – mauvais - film de Disney soit pétri de références néolibérales, c’est l’évidence même et le contraire aurait été étonnant. Un film construit autour d’une communauté de Bonobos réglant ses conflits par la sexualité était sans doute peu envisageable dans le monde « enchanté » de Disney et du puritanisme nord-américain. Que dans les pays capitalistes avancés nombre d’animaux de compagnie aient un « pouvoir d’achat » supérieur à des milliards d’hommes et de femmes sur la planète, c’est hélas une triste réalité. Mais pourquoi donc inventer des particularités incertaines à l’espèce humaine pour combattre cela ?

En revanche, Lucien Sève touche juste lorsqu’il écrit « cet individualisme méthodologique est le soubassement majeur de l’idéologie libérale : la société ne serait qu’une somme d’individus aux comportements inscrits dans la nature humaine, laquelle commande un ordre social inchangeable ». Mais il se trompe sans doute de cible, le problème n’est pas la primatologie mais la sociobiologie [2]. Celle-ci, très en vogue dans le monde anglo-saxon, mais pas seulement, vise à remplacer l’histoire par la biologie et suppose qu’a priori les explications génétiques sont toujours préférables. D’où des programmes de recherche démentiels sur le gène du crime, de l’homosexualité, j’en passe et des meilleurs. Sorte de phrénologie des temps modernes, elle ne pourrait être que l’une des révolutions scientifiques autoproclamées des plus risibles. Par exemple, « la coévolution gène-culture » culmine chez Lumsden et Wilson, figures de la sociobiologie, avec « la règle des mille ans » qui suppose qu’une telle durée suffit pour fixer dans la culture les différences induites par des causes génétiques [3]. Mais sa capacité à légitimer et justifier l’ordre existant en fait tout l’intérêt pour l’idéologie dominante.

Notes

[1Charles Darwin, The descent of man and selection in relation to sex.

[2Pour une critique de la sociobiologie lire Stephen Jay Gould, Un hérisson dans la tempête, Grasset.

[3Stephen Jay Gould, op cit, p 43.

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